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mile Zola

LA DBCLE

(1892)




Table des matires

Premire partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
Deuxime partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
Troisime partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII




Premire partie




I


deux kilomtres de Mulhouse, vers le Rhin, au milieu de la
plaine fertile, le camp tait dress. Sous le jour finissant de
cette soire d'aot, au ciel trouble, travers de lourds nuages,
les tentes-abris s'alignaient, les faisceaux luisaient,
s'espaaient rgulirement sur le front de bandire; tandis que,
fusils chargs, les sentinelles les gardaient, immobiles, les yeux
perdus, l-bas, dans les brumes violtres du lointain horizon, qui
montaient du grand fleuve.

On tait arriv de Belfort vers cinq heures. Il en tait huit, et
les hommes venaient seulement de toucher les vivres. Mais le bois
devait s'tre gar, la distribution n'avait pu avoir lieu.
Impossible d'allumer du feu et de faire la soupe. Il avait fallu
se contenter de mcher froid le biscuit, qu'on arrosait de
grands coups d'eau-de-vie, ce qui achevait de casser les jambes,
dj molles de fatigue. Deux soldats pourtant, en arrire des
faisceaux, prs de la cantine, s'enttaient vouloir enflammer un
tas de bois vert, de jeunes troncs d'arbre qu'ils avaient coups
avec leurs sabres-baonnettes, et qui refusaient obstinment de
brler. Une grosse fume, noire et lente, montait dans l'air du
soir, d'une infinie tristesse.

Il n'y avait l que douze mille hommes, tout ce que le gnral
Flix Douay avait avec lui du 7e corps d'arme. La premire
division, appele la veille, tait partie pour Froeschwiller; la
troisime se trouvait encore Lyon; et il s'tait dcid
quitter Belfort, se porter ainsi en avant avec la deuxime
division, l'artillerie de rserve et une division de cavalerie,
incomplte. Des feux avaient t aperus Lorrach. Une dpche du
sous-prfet de Schelestadt annonait que les Prussiens allaient
passer le Rhin Markolsheim. Le gnral, se sentant trop isol
l'extrme droite des autres corps, sans communication avec eux,
venait de hter d'autant plus son mouvement vers la frontire,
que, la veille, la nouvelle tait arrive de la surprise
dsastreuse de Wissembourg. D'une heure l'autre, s'il n'avait
pas lui-mme l'ennemi repousser, il pouvait craindre d'tre
appel, pour soutenir le 1er corps. Ce jour-l, ce samedi
d'inquite journe d'orage, le 6 aot, on devait s'tre battu
quelque part, du ct de Froeschwiller: cela tait dans le ciel
anxieux et accablant, de grands frissons passaient, de brusques
souffles de vent, chargs d'angoisse. Et, depuis deux jours, la
division croyait marcher au combat, les soldats s'attendaient
trouver les Prussiens devant eux, au bout de cette marche force
de Belfort Mulhouse.

Le jour baissait, la retraite partit d'un coin loign du camp, un
roulement des tambours, une sonnerie des clairons, faibles encore,
emports par le grand air. Et Jean Macquart, qui s'occupait
consolider la tente, en enfonant les piquets davantage, se leva.
Aux premiers bruits de guerre, il avait quitt Rognes, tout
saignant du drame o il venait de perdre sa femme Franoise et les
terres qu'elle lui avait apportes; il s'tait rengag trente-
neuf ans, retrouvant ses galons de caporal, tout de suite
incorpor au 106e rgiment de ligne, dont on compltait les
cadres; et, parfois, il s'tonnait encore, de se revoir avec la
capote aux paules, lui qui, aprs Solfrino, tait si joyeux de
quitter le service, de n'tre plus un traneur de sabre, un tueur
de monde. Mais quoi faire? Quand on n'a plus de mtier, qu'on n'a
plus ni femme ni bien au soleil, que le coeur vous saute dans la
gorge de tristesse et de rage? Autant vaut-il cogner sur les
ennemis, s'ils vous embtent. Et il se rappelait son cri: ah! bon
sang! puisqu'il n'avait plus de courage la travailler, il la
dfendrait, la vieille terre de France!

Jean, debout, jeta un coup d'oeil dans le camp, o une agitation
dernire se produisait, au passage de la retraite. Quelques hommes
couraient. D'autres, assoupis dj, se soulevaient, s'tiraient
d'un air de lassitude irrite. Lui, patient, attendait l'appel,
avec cette tranquillit d'humeur, ce bel quilibre raisonnable,
qui faisait de lui un excellent soldat. Les camarades disaient
qu'avec de l'instruction il serait peut-tre all loin. Sachant
tout juste lire et crire, il n'ambitionnait mme pas le grade de
sergent. Quand on a t paysan, on reste paysan.

Mais la vue du feu de bois vert qui fumait toujours, l'intressa,
et il interpella les deux hommes en train de s'acharner, Loubet et
Lapoulle, tous deux de son escouade.

-- Lchez donc a! vous nous empoisonnez!

Loubet, maigre et vif, l'air farceur, ricanait.

-- Ca prend, caporal, je vous assure... Souffle donc, toi!

Et il poussait Lapoulle, un colosse, qui s'puisait dchaner
une tempte, de ses joues enfles comme des outres, la face
congestionne, les yeux rouges et pleins de larmes.

Deux autres soldats de l'escouade, Chouteau et Pache, le premier
tal sur le dos, en fainant qui aimait ses aises, l'autre
accroupi, trs occup recoudre soigneusement une dchirure de sa
culotte, clatrent, gays par l'affreuse grimace de cette brute
de Lapoulle.

-- Tourne-toi, souffle de l'autre ct, a ira mieux! cria
Chouteau.

Jean les laissa rire. On n'allait peut-tre plus en trouver si
souvent l'occasion; et lui, avec son air de gros garon srieux,
la figure pleine et rgulire, n'tait pourtant pas pour la
mlancolie, fermant les yeux volontiers quand ses hommes prenaient
du plaisir. Mais un autre groupe l'occupa, un soldat de son
escouade encore, Maurice Levasseur, en train, depuis une heure
bientt, de causer avec un civil, un monsieur roux d'environ
trente-six ans, une face de bon chien, claire de deux gros yeux
bleus fleur de tte, des yeux de myope qui l'avaient fait
rformer. Un artilleur de la rserve, marchal des logis, l'air
crne et d'aplomb avec ses moustaches et sa barbiche brunes, tait
venu les rejoindre; et tous les trois s'oubliaient l, comme en
famille.

Obligeamment, pour leur viter quelque algarade, Jean crut devoir
intervenir.

-- Vous feriez bien de partir, monsieur. Voici la retraite, si le
lieutenant vous voyait...

Maurice ne le laissa pas achever.

-- Restez donc, Weiss.

Et, schement, au caporal:

-- Monsieur est mon beau-frre. Il a une permission du colonel,
qu'il connat.

De quoi se mlait-il, ce paysan, dont les mains sentaient encore
le fumier? Lui, reu avocat au dernier automne, engag volontaire
que la protection du colonel avait fait incorporer dans le 106e,
sans passer par le dpt, consentait bien porter le sac; mais,
ds les premires heures, une rpugnance, une sourde rvolte
l'avait dress contre cet illettr, ce rustre qui le commandait.

-- C'est bon, rpondit Jean, de sa voix tranquille, faites-vous
empoigner, je m'en fiche.

Puis, il tourna le dos, en voyant bien que Maurice ne mentait pas;
car le colonel, M De Vineuil, passait ce moment, de son grand
air noble, sa longue face jaune coupe de ses paisses moustaches
blanches; et il avait salu Weiss et le soldat d'un sourire.
Vivement, le colonel se rendait une ferme que l'on apercevait
sur la droite, deux ou trois cents pas, parmi des pruniers, et
o l'tat-major s'tait install pour la nuit. On ignorait si le
commandant du 7e corps se trouvait l, dans l'affreux deuil dont
venait de le frapper la mort de son frre, tu Wissembourg. Mais
le gnral de brigade Bourgain-Des-Feuilles, qui avait sous ses
ordres le 106e, y tait srement, trs braillard comme
l'ordinaire, roulant son gros corps sur ses courtes jambes, avec
son teint fleuri de bon vivant que son peu de cervelle ne gnait
point. Une agitation grandissait autour de la ferme, des
estafettes partaient et revenaient chaque minute, toute
l'attente fbrile des dpches, trop lentes, sur cette grande
bataille que chacun sentait fatale et voisine depuis le matin. O
donc avait-elle t livre, et quels en taient cette heure les
rsultats? mesure que tombait la nuit, il semblait que, sur le
verger, sur les meules parses autour des tables, l'anxit
roult, s'talt en un lac d'ombre. Et l'on disait encore qu'on
venait d'arrter un espion Prussien rdant autour du camp, et
qu'on l'avait conduit la ferme, pour que le gnral
l'interroget. Peut-tre le colonel De Vineuil avait-il reu
quelque tlgramme, qu'il courait si fort.

Cependant, Maurice s'tait remis causer avec son beau-frre
Weiss et son cousin Honor Fouchard, le marchal des logis. La
retraite, venue de loin, peu peu grossie, passa prs d'eux,
sonnante, battante, dans la paix mlancolique du crpuscule; et
ils ne semblrent mme pas l'entendre. Petit-fils d'un hros de la
grande arme, le jeune homme tait n, au Chesne-Populeux, d'un
pre dtourn de la gloire, tomb un maigre emploi de
percepteur. Sa mre, une paysanne, avait succomb en les mettant
au monde, lui et sa soeur jumelle Henriette, qui, toute petite,
l'avait lev. Et, s'il se trouvait l, engag volontaire, c'tait
la suite de grandes fautes, toute une dissipation de temprament
faible et exalt, de l'argent qu'il avait jet au jeu, aux femmes,
aux sottises de Paris dvorateur, lorsqu'il y tait venu terminer
son droit et que la famille s'tait saigne pour faire de lui un
monsieur. Le pre en tait mort, la soeur, aprs s'tre
dpouille, avait eu la chance de trouver un mari, cet honnte
garon de Weiss, un Alsacien de Mulhouse, longtemps comptable la
raffinerie gnrale du Chesne-Populeux, aujourd'hui contrematre
chez M Delaherche, un des principaux fabricants de drap de Sedan.
Et Maurice se croyait bien corrig, dans sa nervosit prompte
l'espoir du bien comme au dcouragement du mal, gnreux,
enthousiaste, mais sans fixit aucune, soumis toutes les sautes
du vent qui passe. Blond, petit, avec un front trs dvelopp, un
nez et un menton menus, le visage fin, il avait des yeux gris et
caressants, un peu fous parfois.

Weiss tait accouru Mulhouse, la veille des premires
hostilits, dans le brusque dsir d'y rgler une affaire de
famille; et, s'il s'tait servi, pour serrer la main de son beau-
frre, du bon vouloir du colonel De Vineuil, c'tait que ce
dernier se trouvait tre l'oncle de la jeune Madame Delaherche,
une jolie veuve pouse l'anne d'auparavant par le fabricant de
drap, et que Maurice et Henriette avaient connue gamine, grce
un hasard de voisinage.



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