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Et il en fut trs heureux. N'tait-ce pas
le plus sage?

Cette aprs-midi du 21, Maurice la passa flner au travers du
camp, en qute de nouvelles. On tait trs libre, la discipline
semblait s'tre relche encore, les hommes s'cartaient,
rentraient leur fantaisie. Lui, tranquillement, finit par
retourner Reims, o il voulait toucher un bon de cent francs,
qu'il avait reu de sa soeur Henriette. Dans un caf, il entendit
un sergent parler du mauvais esprit des dix-huit bataillons de la
garde mobile de la Seine, qu'on venait de renvoyer Paris: le 6e
bataillon surtout avait failli tuer ses chefs. L-bas, au camp,
journellement, les gnraux taient insults, et les soldats ne
saluaient mme plus le marchal De Mac-Mahon, depuis
Froeschwiller. Le caf s'emplissait de voix, une violente
discussion clata entre deux bourgeois paisibles, au sujet du
nombre d'hommes que le marchal allait avoir sous ses ordres. L'un
parlait de trois cent mille, c'tait fou. L'autre, plus
raisonnable, numrait les quatre corps: le 12e, pniblement
complt au camp, l'aide de rgiments de marche et d'une
division d'infanterie de marine; le 1er, dont les dbris
arrivaient dbands depuis le 14, et dont on reformait tant bien
que mal les cadres; enfin, le 5e, dfait sans avoir combattu,
emport, disloqu dans la droute, et le 7e qui dbarquait,
dmoralis lui aussi, amoindri de sa premire division, qu'il
venait seulement de retrouver Reims, en pices; au plus, cent
vingt mille hommes, en comptant la cavalerie de rserve, les
divisions Bonnemain et Margueritte. Mais le sergent s'tant ml
la querelle, en traitant avec un mpris furieux cette arme, un
ramassis d'hommes sans cohsion, un troupeau d'innocents mens au
massacre par des imbciles, les deux bourgeois, pris d'inquitude,
craignant d'tre compromis, filrent.

Dehors, Maurice tcha de se procurer des journaux. Il se bourra
les poches de tous les numros qu'il put acheter; et il les lisait
en marchant, sous les grands arbres des magnifiques promenades qui
bordent la ville. O taient donc les armes allemandes? Il
semblait qu'on les et perdues. Deux sans doute se trouvaient du
ct de Metz: la premire, celle que le gnral Steinmetz
commandait, surveillant la place; la seconde, celle du prince
Frdric-Charles, tchant de remonter la rive droite de la
Moselle, pour couper Bazaine la route de Paris. Mais la
troisime arme, celle du prince royal de Prusse, l'arme
victorieuse Wissembourg et Froeschwiller, et qui poursuivait
le 1er corps et le 5e, o tait-elle rellement, au milieu du
gchis des informations contradictoires? Campait-elle encore
Nancy? Arrivait-elle devant Chlons, pour qu'on et quitt le camp
avec une telle hte, en incendiant les magasins, des objets
d'quipement, des fourrages, des provisions de toutes sortes? Et
la confusion, les hypothses les plus contraires recommenaient
d'ailleurs, propos des plans qu'on prtait aux gnraux.
Maurice, comme spar du monde, apprit seulement alors les
vnements de Paris: le coup de foudre de la dfaite sur tout un
peuple certain de la victoire, l'motion terrible des rues, la
convocation des chambres, la chute du ministre libral qui avait
fait le plbiscite, l'empereur dchu de son titre de gnral en
chef, forc de passer le commandement suprme au marchal Bazaine.
Depuis le 16, l'empereur tait au camp de Chlons, et tous les
journaux parlaient d'un grand conseil, tenu le 17, o avaient
assist le prince Napolon et des gnraux; mais ils ne
s'accordaient gure entre eux sur les vritables dcisions prises,
en dehors des faits qui en rsultaient: le gnral Trochu nomm
gouverneur de Paris, le marchal De Mac-Mahon mis la tte de
l'arme de Chlons, ce qui impliquait le complet effacement de
l'empereur. On sentait un effarement, une irrsolution immenses,
des plans opposs, qui se combattaient, qui se succdaient d'heure
en heure. Et toujours cette question: o donc taient les armes
allemandes? Qui avait raison, de ceux qui prtendaient Bazaine
libre, en train d'oprer sa retraite par les places du nord, ou de
ceux qui le disaient dj bloqu sous Metz? Un bruit persistant
courait de gigantesques batailles, de luttes hroques soutenues
du 14 au 20, pendant toute une semaine, sans qu'il s'en dgaget
autre chose qu'un formidable retentissement d'armes, lointain et
perdu.

Alors, Maurice, les jambes casses de fatigue, s'assit sur un
banc. La ville, autour de lui, semblait vivre de sa vie
quotidienne, et des bonnes, sous les beaux arbres, surveillaient
des enfants, tandis que les petits rentiers faisaient d'un pas
ralenti leur habituelle promenade. Il avait repris ses journaux,
lorsqu'il tomba sur un article qui lui avait chapp, l'article
d'une feuille ardente de l'opposition rpublicaine. Brusquement,
tout s'claira. Le journal affirmait que, dans le conseil du 17,
tenu au camp de Chlons, la retraite de l'arme sur Paris avait
t dcide, et que la nomination du gnral Trochu n'tait faite
que pour prparer la rentre de l'empereur. Mais il ajoutait que
ces rsolutions venaient de se briser devant l'attitude de
l'impratrice-rgente et du nouveau ministre. Pour l'impratrice,
une rvolution tait certaine, si l'empereur reparaissait. On lui
prtait ce mot: il n'arriverait pas vivant aux Tuileries. Aussi
voulait-elle, de toute son entte volont, la marche en avant, la
jonction quand mme avec l'arme de Metz, soutenue d'ailleurs par
le gnral de Palikao, le nouveau ministre de la guerre, qui avait
un plan de marche foudroyante et victorieuse, pour donner la main
Bazaine. Et, le journal gliss sur les genoux, Maurice
maintenant, les regards perdus, croyait tout comprendre: les deux
plans qui se combattaient, les hsitations du marchal De Mac-
Mahon entreprendre cette marche de flanc si dangereuse avec des
troupes peu solides, les ordres impatients, de plus en plus
irrits, qui lui arrivaient de Paris, qui le poussaient la
tmrit folle de cette aventure. Puis, au milieu de cette lutte
tragique, il eut tout d'un coup la vision nette de l'empereur,
dmis de son autorit impriale qu'il avait confie aux mains de
l'impratrice-rgente, dpouill de son commandement de gnral en
chef dont il venait d'investir le marchal Bazaine, n'tant plus
absolument rien, une ombre d'empereur, indfinie et vague, une
inutilit sans nom et encombrante, dont on ne savait quoi faire,
que Paris repoussait et qui n'avait plus de place dans l'arme,
depuis qu'il s'tait engag ne pas mme donner un ordre.

Cependant, le lendemain matin, aprs une nuit orageuse, qu'il
dormit hors de la tente, roul dans sa couverture, ce fut un
soulagement pour Maurice, d'apprendre que, dcidment, la retraite
sur Paris l'emportait. On parlait d'un nouveau conseil, tenu la
veille au soir, auquel assistait l'ancien vice-empereur, M Rouher,
envoy par l'impratrice pour hter la marche sur Verdun, et que
le marchal semblait avoir convaincu du danger d'un pareil
mouvement. Avait-on reu de mauvaises nouvelles de Bazaine? On
n'osait l'affirmer. Mais l'absence de nouvelles mme tait
significative, tous les officiers de quelque bon sens se
prononaient pour l'attente sous Paris, dont on allait tre ainsi
l'arme de secours. Et, convaincu qu'on se replierait ds le
lendemain, puisqu'on disait les ordres donns, Maurice, heureux,
voulut satisfaire une envie d'enfant qui le tourmentait: celle
d'chapper pour une fois la gamelle, de djeuner quelque part
sur une nappe, d'avoir devant lui une bouteille, un verre, une
assiette, toutes ces choses dont il lui semblait tre priv depuis
des mois. Il avait de l'argent, il fila le coeur battant, comme
pour une fredaine, cherchant une auberge.

Ce fut, au del du canal, l'entre du village de Courcelles,
qu'il trouva le djeuner rv. La veille, on lui avait dit que
l'empereur tait descendu dans une maison bourgeoise de ce
village; et il y tait venu flner par curiosit, il se souvenait
d'avoir vu, l'angle de deux routes, ce cabaret avec sa tonnelle,
d'o pendaient de belles grappes de raisin, dj dores et mres.
Sous la vigne grimpante, il y avait des tables peintes en vert,
tandis que, dans la vaste cuisine, par la porte grande ouverte, on
apercevait l'horloge sonore, les images d'pinal colles parmi les
faences, l'htesse norme activant le tournebroche. Derrire,
s'tendait un jeu de boules. Et c'tait bon enfant, gai et joli,
toute la vieille guinguette Franaise.

Une belle fille, de poitrine solide, vint lui demander, en
montrant ses dents blanches:

-- Est-ce que monsieur djeune?

-- Mais oui, je djeune!... Donnez-moi des oeufs, une ctelette,
du fromage!... Et du vin blanc!

Il la rappela.

-- Dites, n'est-ce pas dans une de ces maisons que l'empereur est
descendu?

-- Tenez! Monsieur, dans celle qui est l devant nous... Vous ne
voyez pas la maison, elle est derrire ce grand mur que des arbres
dpassent.

Alors, il s'installa sous la tonnelle, dboucla son ceinturon pour
tre plus l'aise, choisit sa table, sur laquelle le soleil,
filant travers les pampres, jetait des palets d'or. Et il
revenait toujours ce grand mur jaune, qui abritait l'empereur.
C'tait en effet une maison cache, mystrieuse, dont on ne voyait
pas mme les tuiles du dehors. L'entre donnait de l'autre ct,
sur la rue du village, une rue troite, sans une boutique, ni mme
une fentre, qui tournait entre des murailles mornes. Derrire, le
petit parc faisait comme un lot d'paisse verdure, parmi les
quelques constructions voisines. Et l, il remarqua, l'autre
bord de la route, encombrant une large cour, entoure de remises
et d'curies, tout un matriel de voitures et de fourgons, au
milieu d'un va-et-vient continu d'hommes et de chevaux.

-- Est-ce que c'est pour l'empereur, tout a? demanda-t-il,
croyant plaisanter, la servante, qui talait sur la table une
nappe trs blanche.

-- Pour l'empereur tout seul, justement! rpondit-elle de son bel
air de gaiet, heureuse de montrer ses dents fraches.

Et, renseigne sans doute par les palefreniers, qui, depuis la
veille, venaient boire, elle numra: l'tat-major compos de
vingt-cinq officiers, les soixante cent-gardes et le peloton de
guides du service d'escorte, les six gendarmes du service de la
prvt; puis, la maison, comprenant soixante-treize personnes,
des chambellans, des valets de chambre et de bouche, des
cuisiniers, des marmitons; puis, quatre chevaux de selle et deux
voitures pour l'empereur, dix chevaux pour les cuyers, huit pour
les piqueurs et les grooms, sans compter quarante-sept chevaux de
poste; puis, un char bancs, douze fourgons bagages, dont deux,
rservs aux cuisiniers, avaient fait son admiration par la
quantit d'ustensiles, d'assiettes et de bouteilles qu'on y
apercevait, en bel ordre.

-- Oh!



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