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Les coups de
feu tirs contre la manifestation pacifique de la place Vendme,
les quelques victimes dont le sang avait rougi le pav, jetrent,
au travers de la ville, le premier frisson de terreur. Et, pendant
que l'insurrection triomphante s'emparait dfinitivement de tous
les ministres et de toutes les administrations publiques, la
colre et la peur taient grandes Versailles, le gouvernement se
pressait de runir des forces militaires suffisantes, pour
repousser une attaque qu'il sentait prochaine. Les meilleures
troupes des armes du nord et de la Loire taient appeles en
hte, une dizaine de jours avaient suffi pour runir prs de
quatre-vingt mille hommes, et la confiance revenait si rapide,
que, ds le 2 avril, deux divisions, ouvrant les hostilits,
enlevrent aux fdrs Puteaux et Courbevoie.

Ce fut le lendemain seulement que Maurice, parti avec son
bataillon la conqute de Versailles, revit se dresser, dans la
fivre de ses souvenirs, la figure triste de Jean, lui criant au
revoir. L'attaque des versaillais avait stupfi et indign la
garde nationale. Trois colonnes, une cinquantaine de mille hommes,
s'taient rus ds le matin, par Bougival et par Meudon, pour
s'emparer de l'assemble monarchiste et de Thiers l'assassin.
C'tait la sortie torrentielle, si ardemment exige pendant le
sige, et Maurice se demandait o il allait revoir Jean, si ce
n'tait pas l-bas, parmi les morts du champ de bataille. Mais la
droute fut trop prompte, son bataillon atteignait peine le
plateau des bergres, sur la route de Rueil, lorsque, tout d'un
coup, des obus, lancs du Mont-Valrien, tombrent dans les rangs.
Il y eut une stupeur, les uns croyaient que le fort tait occup
par des camarades, les autres racontaient que le commandant avait
pris l'engagement de ne pas tirer. Et une terreur folle s'empara
des hommes, les bataillons se dbandrent, rentrrent au galop
dans Paris, tandis que la tte de la colonne, prise par un
mouvement tournant du gnral Vinoy, allait se faire massacrer
dans Rueil.

Alors, Maurice, chapp la tuerie, tout frmissant de s'tre
battu, n'avait plus eu que de la haine contre ce prtendu
gouvernement d'ordre et de lgalit, qui, cras chaque
rencontre par les Prussiens, retrouvait seulement du courage pour
vaincre Paris. Et les armes allemandes taient encore l, de
Saint-Denis Charenton, assistant ce beau spectacle de
l'effondrement d'un peuple! Aussi, dans la crise sombre de
destruction qui l'envahissait, approuva-t-il les premires mesures
violentes, la construction de barricades barrant les rues et les
places, l'arrestation des otages, l'archevque, des prtres,
d'anciens fonctionnaires. Dj, de part et d'autre, les atrocits
commenaient: Versailles fusillait les prisonniers, Paris
dcrtait que, pour la tte d'un de ses combattants, il ferait
tomber trois ttes d'otages; et le peu de raison qui restait
Maurice, aprs tant de secousses et de ruines, s'en allait au vent
de fureur soufflant de partout. La Commune lui apparaissait comme
une vengeresse des hontes endures, comme une libratrice
apportant le fer qui ampute, le feu qui purifie. Cela n'tait pas
trs clair dans son esprit, le lettr en lui voquait simplement
des souvenirs classiques, des villes libres et triomphantes, des
fdrations de riches provinces imposant leur loi au monde. Si
Paris l'emportait, il le voyait, dans une gloire, reconstituant
une France de justice et de libert, rorganisant une socit
nouvelle, aprs avoir balay les dbris pourris de l'ancienne.
la vrit, aprs les lections, les noms des membres de la Commune
l'avaient un peu surpris par l'extraordinaire mlange de modrs,
de rvolutionnaires, de socialistes de toutes sectes, qui la
grande oeuvre se trouvait confie. Il connaissait plusieurs de ces
hommes, il les jugeait d'une grande mdiocrit. Les meilleurs
n'allaient-ils pas se heurter, s'annihiler, dans la confusion des
ides qu'ils reprsentaient? Mais, le jour o la Commune fut
solennellement constitue, sur la place de l'Htel-de-Ville,
pendant que le canon tonnait et que les trophes de drapeaux
rouges claquaient au vent, il avait voulu tout oublier, soulev de
nouveau par un espoir sans bornes. Et l'illusion recommenait,
dans la crise aigu du mal son paroxysme, au milieu des
mensonges des uns et de la foi exalte des autres.

Pendant tout le mois d'avril, Maurice fit le coup de feu, du ct
de Neuilly. Le printemps htif fleurissait les lilas, on se
battait au milieu de la verdure tendre des jardins; et des gardes
nationaux rentraient le soir avec des bouquets au bout de leur
fusil. Maintenant, les troupes runies Versailles taient si
nombreuses, qu'on avait pu en former deux armes, l'une de
premire ligne, sous les ordres du marchal De Mac-Mahon, l'autre
de rserve, commande par le gnral Vinoy. Quant la Commune,
elle avait pour elle prs de cent mille gardes nationaux mobiliss
et presque autant de sdentaires; mais cinquante mille au plus se
battaient rellement. Et, chaque jour, le plan d'attaque des
versaillais s'indiquait davantage: aprs Neuilly, ils avaient
occup le chteau de Bcon, puis Asnires, simplement pour
resserrer la ligne de l'investissement; car ils comptaient entrer
par le Point-du-Jour, ds qu'ils pourraient y forcer le rempart,
sous les feux convergents du Mont-Valrien et du fort d'Issy. Le
Mont-Valrien tait eux, tous leurs efforts tendaient
s'emparer du fort d'Issy, qu'ils attaquaient, en utilisant les
anciens travaux des Prussiens. Depuis le milieu d'avril, la
fusillade, la canonnade ne cessaient plus. Levallois, Neuilly,
c'tait un combat incessant, un feu de tirailleurs de toutes les
minutes, le jour et la nuit. De grosses pices, montes sur des
wagons blinds, voluaient le long du chemin de fer de ceinture,
tiraient sur Asnires, par-dessus Levallois. Mais Vanves, Issy
surtout, le bombardement faisait rage, toutes les vitres de Paris
en tremblaient, comme aux journes les plus rudes du sige. Et, le
9 mai, lorsque, aprs une premire alerte, le fort d'Issy tomba
dfinitivement aux mains de l'arme de Versailles, ce fut pour la
Commune la dfaite certaine, un coup de panique qui la jeta aux
pires rsolutions.

Maurice approuva la cration d'un comit de salut public. Des
pages d'histoire lui revenaient, l'heure n'avait-elle pas sonn
des mesures nergiques, si l'on voulait sauver la patrie? De
toutes les violences, une seule lui avait serr le coeur d'une
angoisse secrte, le renversement de la colonne Vendme; et il
s'accusait de cela comme d'une faiblesse d'enfant, il entendait
toujours son grand-pre lui raconter Marengo, Austerlitz, Ina,
Eylau, Friedland, Wagram, la Moskowa, des rcits piques dont il
frmissait encore. Mais que l'on rast la maison de Thiers
l'assassin, que l'on gardt les otages comme une garantie et une
menace, est-ce que cela n'tait pas de justes reprsailles, dans
cette rage grandissante de Versailles contre Paris, qu'il
bombardait, o les obus crevaient les toits, tuaient des femmes?
Le sombre besoin de destruction montait en lui, mesure que la
fin de son rve approchait. Si l'ide justicire et vengeresse
devait tre crase dans le sang, que s'entr'ouvrt donc la terre,
transforme au milieu d'un de ces bouleversements cosmiques, qui
ont renouvel la vie! Que Paris s'effondrt, qu'il brlt comme un
immense bcher d'holocauste, plutt que d'tre rendu ses vices
et ses misres, cette vieille socit gte d'abominable
injustice! Et il faisait un autre grand rve noir, la ville gante
en cendre, plus rien que des tisons fumants sur les deux rives, la
plaie gurie par le feu, une catastrophe sans nom, sans exemple,
d'o sortirait un peuple nouveau. Aussi s'enfivrait-il davantage
aux rcits qui couraient: les quartiers mins, les catacombes
bourres de poudre, tous les monuments prts sauter, des fils
lectriques runissant les fourneaux pour qu'une seule tincelle
les allumt tous d'un coup, des provisions considrables de
matires inflammables, surtout du ptrole, de quoi changer les
rues et les places en torrents, en mers de flammes. La Commune
l'avait jur, si les versaillais entraient, pas un n'irait au del
des barricades qui fermaient les carrefours, les pavs
s'ouvriraient, les difices crouleraient, Paris flamberait et
engloutirait tout un monde.

Et, lorsque Maurice se jeta ce rve fou, ce fut par un sourd
mcontentement contre la Commune elle-mme. Il dsesprait des
hommes, il la sentait incapable, tiraille par trop d'lments
contraires, s'exasprant, devenant incohrente et imbcile,
mesure qu'elle tait menace davantage. De toutes les rformes
sociales qu'elle avait promises, elle n'avait pu en raliser une
seule, et il tait dj certain qu'elle ne laisserait derrire
elle aucune oeuvre durable. Mais son grand mal surtout venait des
rivalits qui la dchiraient, du soupon rongeur dans lequel
vivait chacun de ses membres. Beaucoup dj, les modrs, les
inquiets, n'assistaient plus aux sances. Les autres agissaient
sous le fouet des vnements, tremblaient devant une dictature
possible, en taient l'heure o les groupes des assembles
rvolutionnaires s'exterminent entre eux, pour sauver la patrie.
Aprs Cluseret, aprs Dombrowski, Rossel allait devenir suspect.
Delescluze, nomm dlgu civil la guerre, ne pouvait rien lui-
mme, malgr sa grande autorit. Et le grand effort social entrevu
s'parpillait, avortait ainsi, dans l'isolement qui s'largissait
d'heure en heure autour de ces hommes frapps d'impuissance,
rduits aux coups de dsespoir.

Dans Paris, la terreur montait. Paris, irrit d'abord contre
Versailles, frissonnant des souffrances du sige, se dtachait
maintenant de la Commune. L'enrlement forc, le dcret qui
incorporait tous les hommes au-dessous de quarante ans, avait
irrit les gens calmes et dtermin une fuite en masse: on s'en
allait, par Saint-Denis, sous des dguisements, avec de faux
papiers Alsaciens, on descendait dans le foss des fortifications,
l'aide de cordes et d'chelles, pendant les nuits noires.



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