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Text on one page: Few Medium Many
Oh! soyez bon, puisque le hasard nous remet
une fois encore face face.

Otto Gunther, le cousin, tait toujours serr correctement dans
son uniforme de capitaine de la garde. Il avait son air sec de bel
officier bien tenu. Et lui ne reconnaissait pas cette femme mince,
l'air chtif, avec ses ples cheveux blonds, son joli visage doux,
cachs sous le crpe de son chapeau. Ce fut seulement la clart
brave et droite de ses yeux, qu'il finit par se souvenir. Il eut
simplement un petit geste.

-- Vous savez que j'ai un frre soldat, continuait ardemment
Henriette. Il est rest dans Paris, j'ai peur qu'il ne se soit
ml toute cette horrible lutte... Je vous en supplie, Otto,
donnez-moi le moyen de continuer ma route.

Alors, il se dcida parler.

-- Mais je vous assure que je ne puis rien... Depuis hier, les
trains ne circulent plus, je crois qu'on a enlev des rails, du
ct des remparts. Et je n'ai ma disposition ni voiture, ni
cheval, ni homme pour vous conduire.

Elle le regardait, elle ne bgayait plus que des plaintes sourdes,
dans son chagrin de le trouver si froid, si rsolu ne pas lui
venir en aide.

-- Oh! mon Dieu, vous ne voulez rien faire... Oh! mon Dieu, qui
vais-je m'adresser?

Ces Prussiens qui taient les matres tout-Puissants, qui, d'un
mot, auraient boulevers la ville, rquisitionn cent voitures,
fait sortir des curies mille chevaux! Et il refusait de son air
hautain de vainqueur dont la loi tait de ne jamais intervenir
dans les affaires des vaincus, les jugeant sans doute malpropres,
salissantes pour sa gloire toute frache.

-- Enfin, reprit Henriette, en tchant de se calmer, vous savez au
moins ce qui se passe, vous pouvez bien me le dire.

Il eut un sourire mince, peine sensible.

-- Paris brle... Tenez! venez par ici, on voit parfaitement.

Et il marcha devant elle, il sortit de la station, alla le long
des rails pendant une centaine de pas, pour atteindre une
passerelle de fer, construite en travers de la voie. Quand ils
eurent gravi l'troit escalier et qu'ils se trouvrent en haut,
appuys la rampe, l'immense plaine rase se droula, par-dessus
un talus.

-- Vous voyez, Paris brle...

Il pouvait tre neuf heures et demie. La lueur rouge, qui
incendiait le ciel, grandissait toujours. l'est, le vol de
petits nuages ensanglants s'tait perdu, il ne restait au znith
qu'un tas d'encre, o se refltaient les flammes lointaines.
Maintenant, toute la ligne de l'horizon tait en feu; mais, par
endroits, on distinguait des foyers plus intenses, des gerbes d'un
pourpre vif, dont le jaillissement continu rayait les tnbres, au
milieu de grandes fumes volantes. Et l'on aurait dit que les
incendies marchaient, que quelque fort gante s'allumait l-bas,
d'arbre en arbre, que la terre elle-mme allait flamber, embrase
par ce colossal bcher de Paris.

-- Tenez! expliqua Otto, c'est Montmartre, cette bosse que l'on
voit se dtacher en noir sur le fond rouge... gauche, la
Villette, Belleville, rien ne brle encore. Le feu a d tre mis
dans les beaux quartiers, et a gagne, a gagne... Regardez donc!
droite, voil un autre incendie qui se dclare! On aperoit les
flammes, tout un bouillonnement de flammes, d'o monte une vapeur
ardente... Et d'autres, d'autres encore, partout!

Il ne criait pas, il ne s'exaltait pas, et l'normit de sa joie
tranquille terrifiait Henriette. Ah! ces Prussiens qui voyaient
a! Elle le sentait insultant par son calme, par son demi-sourire,
comme s'il avait prvu et attendu depuis longtemps ce dsastre
sans exemple. Enfin, Paris brlait, Paris dont les obus allemands
n'avaient pu qu'corner les gouttires! Toutes ses rancunes se
trouvaient satisfaites, il semblait veng de la longueur dmesure
du sige, des froids terribles, des difficults sans cesse
renaissantes, dont l'Allemagne gardait encore l'irritation. Dans
l'orgueil du triomphe, les provinces conquises, l'indemnit des
cinq milliards, rien ne valait ce spectacle de Paris dtruit,
frapp de folie furieuse, s'incendiant lui-mme et s'envolant en
fume, par cette claire nuit de printemps.

-- Ah! c'tait certain, ajouta-t-il voix plus basse. De la
grande besogne!

Une douleur croissante serrait le coeur d'Henriette, l'touffer,
devant l'immensit de la catastrophe. Pendant quelques minutes,
son malheur personnel disparut, emport dans cette expiation de
tout un peuple. La pense du feu dvorant des vies humaines, la
vue de la ville embrase l'horizon, jetant la lueur d'enfer des
capitales maudites et foudroyes, lui arrachaient des cris
involontaires. Elle joignit les mains, elle demanda:

-- Qu'avons-nous donc fait, mon Dieu! pour tre punis de la sorte?

Dj, Otto levait le bras, dans un geste d'apostrophe. Il allait
parler, avec la vhmence de ce froid et dur protestantisme
militaire qui citait des versets de la bible. Mais un regard sur
la jeune femme, dont il venait de rencontrer les beaux yeux de
clart et de raison, l'arrta. Et, d'ailleurs, son geste avait
suffi, il avait dit sa haine de race, sa conviction d'tre en
France le justicier, envoy par le Dieu des armes pour chtier un
peuple pervers. Paris brlait en punition de ses sicles de vie
mauvaise, du long amas de ses crimes et de ses dbauches. De
nouveau, les germains sauveraient le monde, balayeraient les
dernires poussires de la corruption latine.

Il laissa retomber son bras, il dit simplement:

-- C'est la fin de tout... Un autre quartier s'allume, cet autre
foyer, l-bas, plus gauche... Vous voyez bien cette grande raie
qui s'tale, ainsi qu'un fleuve de braise.

Tous deux se turent, un silence pouvant rgna. En effet, des
crues subites de flammes montaient sans cesse, dbordaient dans le
ciel, en ruissellements de fournaise. chaque minute, la mer de
feu largissait sa ligne d'infini, une houle incandescente d'o
s'exhalaient maintenant des fumes qui amassaient, au-dessus de la
ville, une immense nue de cuivre sombre; et un lger vent devait
la pousser, elle s'en allait lentement travers la nuit noire,
barrant la vote de son averse sclrate de cendre et de suie.

Henriette eut un tressaillement, sembla sortir d'un cauchemar; et,
reprise par l'angoisse o la jetait la pense de son frre, elle
se fit une dernire fois suppliante.

-- Alors, vous ne pouvez rien pour moi, vous refusez de m'aider
entrer dans Paris?

D'un nouveau geste, Otto parut vouloir balayer l'horizon.

-- quoi bon? puisque, demain, il n'y aura plus l-bas que des
dcombres!

Et ce fut tout, elle descendit de la passerelle, sans dire mme un
adieu, fuyant avec sa petite valise; tandis que lui resta
longtemps encore l-haut, immobile et mince, sangl dans son
uniforme, noy de nuit, s'emplissant les yeux de la monstrueuse
fte que lui donnait le spectacle de la Babylone en flammes.

Comme Henriette sortait de la gare, elle eut la chance de tomber
sur une grosse dame qui faisait march avec un voiturier, pour
qu'il la conduist immdiatement Paris, rue Richelieu; et elle
la pria tant, avec des larmes si touchantes, que celle-ci finit
par consentir l'emmener. Le voiturier, un petit homme noir,
fouetta son cheval, n'ouvrit pas la bouche de tout le trajet. Mais
la grosse dame ne tarissait pas, racontait comment, ayant quitt
sa boutique l'avant-veille, aprs l'avoir ferme, elle avait eu le
tort d'y laisser des valeurs, caches dans un mur. Aussi, depuis
deux heures que la ville flambait, n'tait-elle plus obsde que
d'une ide unique, celle de retourner l-bas, de reprendre son
bien, mme au travers du feu. la barrire, il n'y avait qu'un
poste somnolent, la voiture passa sans trop de difficult,
d'autant plus que la dame mentait, racontait qu'elle tait alle
chercher sa nice pour soigner, elles deux, son mari bless par
les versaillais. Les grands obstacles commencrent dans les rues,
des barricades barraient la chausse chaque instant, il fallait
faire de continuels dtours. Enfin, au boulevard poissonnire, le
voiturier dclara qu'il n'irait pas plus loin. Et les deux femmes
durent continuer pied, par la rue du sentier, la rue des
jeneurs et tout le quartier de la bourse. mesure qu'elles
s'taient approches des fortifications, le ciel incendi les
avait claires d'une clart de plein jour. Maintenant, elles
taient surprises du calme dsert de cette partie de la ville, o
ne parvenait que la palpitation d'un grondement lointain. Ds la
bourse pourtant, des coups de feu leur arrivrent, il leur fallut
se glisser le long des maisons. Rue de Richelieu, quand elle eut
retrouv sa boutique intacte, ce fut la grosse dame, ravie, qui
tint absolument mettre sa compagne dans son chemin: rue du
Hasard, rue Sainte-Anne, enfin rue des Orties. Des fdrs, dont
le bataillon occupait encore la rue Sainte-Anne, voulurent un
moment les empcher de passer. Enfin, il tait quatre heures, il
faisait jour, lorsque Henriette, puise d'motions et de fatigue,
trouva grande ouverte la vieille maison de la rue des Orties. Et,
aprs avoir mont l'troit escalier sombre, elle dut prendre,
derrire une porte, une chelle qui conduisait sur les toits.

Maurice, la barricade de la rue du Bac, entre les deux sacs de
terre, avait pu se relever sur les genoux, et une esprance
s'tait empare de Jean, qui croyait l'avoir clou au sol.

-- Oh! mon petit, est-ce que tu vis encore? Est-ce que j'aurai
cette chance, sale brute que je suis? ... Attends, laisse-moi
voir.

Il examina la blessure avec prcaution, la clart vive des
incendies. La baonnette avait travers le bras, prs de l'paule
droite; et le pis tait qu'elle avait pntr ensuite entre deux
ctes, intressant sans doute le poumon. Pourtant, le bless
respirait sans trop de difficult. Son bras seul pendait, inerte.

-- Mon pauvre vieux, ne te dsespre donc pas! Je suis content
tout de mme, j'aime mieux en finir... Tu avais assez fait pour
moi, car il y a longtemps, sans toi, que j'aurais crev ainsi, au
bord d'un chemin.

Mais, l'entendre dire ces choses, Jean tait repris d'une
violente douleur.

-- Veux-tu te taire!



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