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Text on one page: Few Medium Many
Monsieur, on n'a pas ide de ces casseroles! a luit comme
des soleils... Et toutes sortes de plats, de vases, de machines
qui servent je ne peux pas mme vous dire quoi!... Et une cave,
oui! Du Bordeaux, du Bourgogne, du Champagne, de quoi donner une
fameuse noce!

Dans la joie de la nappe trs blanche, ravi du vin blanc qui
tincelait dans son verre, Maurice mangea deux oeufs la coque,
avec une gourmandise qu'il ne se connaissait pas. gauche,
lorsqu'il tournait la tte, il avait, par une des portes de la
tonnelle, la vue de la vaste plaine, plante de tentes, toute une
ville grouillante qui venait de pousser parmi les chaumes, entre
le canal et Reims. peine quelques maigres bouquets d'arbres
tachaient-ils de vert la grise tendue. Trois moulins dressaient
leurs bras maigres. Mais, au-dessus des confuses toitures de
Reims, que noyaient des cimes de marronniers, le colossal vaisseau
de la cathdrale se profilait dans l'air bleu, gant malgr la
distance, ct des maisons basses. Et des souvenirs de classe,
des leons apprises, nonnes, revenaient dans sa mmoire: le
sacre de nos rois, la sainte ampoule, Clovis, Jeanne D'Arc, toute
la glorieuse vieille France.

Puis, comme Maurice, envahi de nouveau par l'ide de l'empereur,
dans cette modeste maison bourgeoise, si discrtement close,
ramenait les yeux sur le grand mur jaune, il fut surpris d'y lire,
charbonn en normes lettres, ce cri: vive Napolon! ct
d'obscnits maladroites, dmesurment grossies. La pluie avait
lav les lettres, l'inscription, videmment, tait ancienne.
Quelle singulire chose, sur cette muraille, ce cri du vieil
enthousiasme guerrier, qui acclamait sans doute l'oncle, le
conqurant, et non le neveu! Dj, toute son enfance renaissait,
chantait dans ses souvenirs, lorsque, l-bas, au Chesne-Populeux,
ds le berceau, il coutait les histoires de son grand-pre, un
des soldats de la grande arme. Sa mre tait morte, son pre
avait d accepter un emploi de percepteur, dans cette faillite de
la gloire qui avait frapp les fils des hros, aprs la chute de
l'empire; et le grand-pre vivait l, d'une infime pension,
retomb la mdiocrit de cet intrieur de bureaucrate, n'ayant
d'autre consolation que de conter ses campagnes ses petits-
enfants, les deux jumeaux, le garon et la fille, aux mmes
cheveux blonds, dont il tait un peu la mre. Il installait
Henriette sur son genou gauche, Maurice sur son genou droit, et
c'tait pendant des heures des rcits homriques de batailles.

Les temps se confondaient, cela semblait se passer en dehors de
l'histoire, dans un choc effroyable de tous les peuples. Les
anglais, les autrichiens, les Prussiens, les russes, dfilaient
tour tour et ensemble, au petit bonheur des alliances, sans
qu'il ft toujours possible de savoir pourquoi les uns taient
battus plutt que les autres. Mais, en fin de compte, tous taient
battus, invitablement battus l'avance, dans une pousse
d'hrosme et de gnie qui balayait les armes comme de la paille.
C'tait Marengo, la bataille en plaine, avec ses grandes lignes
savamment dveloppes, son impeccable retraite en chiquier, par
bataillons, silencieux et impassibles sous le feu, la lgendaire
bataille perdue trois heures, gagne six, o les huit cents
grenadiers de la garde consulaire brisrent l'lan de toute la
cavalerie autrichienne, o Desaix arriva pour mourir et pour
changer la droute commenante en une immortelle victoire. C'tait
Austerlitz, avec son beau soleil de gloire dans la brume d'hiver,
Austerlitz dbutant par la prise du plateau de Pratzen, se
terminant par la terrifiante dbcle des tangs glacs, tout un
corps d'arme russe s'effondrant sous la glace, les hommes, les
btes, dans un affreux craquement, tandis que le Dieu Napolon,
qui avait naturellement tout prvu, htait le dsastre coups de
boulets. C'tait Ina, le tombeau de la puissance Prussienne,
d'abord des feux de tirailleurs travers le brouillard d'octobre,
l'impatience de Ney qui manque de tout compromettre, puis l'entre
en ligne d'Augereau qui le dgage, le grand choc dont la violence
emporte le centre ennemi, enfin la panique, le sauve-qui-peut
d'une cavalerie trop vante, que nos hussards sabrent ainsi que
des avoines mres, semant la valle romantique d'hommes et de
chevaux moissonns. C'tait Eylau, l'abominable Eylau, la plus
sanglante, la boucherie entassant les corps hideusement dfigurs,
Eylau rouge de sang sous sa tempte de neige, avec son morne et
hroque cimetire, Eylau encore tout retentissant de sa
foudroyante charge des quatre-vingts escadrons de Murat, qui
traversrent de part en part l'arme russe, jonchant le sol d'une
telle paisseur de cadavres, que Napolon lui-mme en pleura.
C'tait Friedland, le grand pige effroyable o les russes de
nouveau vinrent tomber comme une bande de moineaux tourdis, le
chef-d'oeuvre de stratgie de l'empereur qui savait tout et
pouvait tout, notre gauche immobile, imperturbable, tandis que
Ney, ayant pris la ville, rue par rue, dtruisait les ponts, puis
notre gauche alors se ruant sur la droite ennemie, la poussant
la rivire, l'crasant dans cette impasse, une telle besogne de
massacre, qu'on tuait encore dix heures du soir. C'tait Wagram,
les autrichiens voulant nous couper du Danube, renforant toujours
leur aile droite pour battre Massna, qui, bless, commandait en
calche dcouverte, et Napolon, malin et titanique, les laissant
faire, et tout d'un coup cent pices de canon enfonant d'un feu
terrible leur centre dgarni, le rejetant plus d'une lieue,
pendant que la droite, pouvante de son isolement, lchant pied
devant Massna redevenu victorieux, emporte le reste de l'arme
dans une dvastation de digue rompue. C'tait enfin la Moskowa, o
le clair soleil d'Austerlitz reparut pour la dernire fois, une
terrifiante mle d'hommes, la confusion du nombre et du courage
entt, des mamelons enlevs sous l'incessante fusillade, des
redoutes prises d'assaut l'arme blanche, de continuels retours
offensifs disputant chaque pouce de terrain, un tel acharnement de
bravoure de la garde russe, qu'il fallut pour la victoire les
furieuses charges de Murat, le tonnerre de trois cents canons
tirant ensemble et la valeur de Ney, le triomphal prince de la
journe. Et, quelle que ft la bataille, les drapeaux flottaient
avec le mme frisson glorieux dans l'air du soir, les mmes cris
de: vive Napolon! Retentissaient l'heure o les feux de bivouac
s'allumaient sur les positions conquises, la France tait partout
chez elle, en conqurante qui promenait ses aigles invincibles
d'un bout de l'Europe l'autre, n'ayant qu' poser le pied dans
les royaumes pour faire rentrer en terre les peuples dompts.

Maurice achevait sa ctelette, gris moins par le vin blanc qui
ptillait au fond de son verre, que par tant de gloire voque,
chantant dans sa mmoire, lorsque son regard tomba sur deux
soldats en loques, couverts de boue, pareils des bandits las de
rouler les routes; et il les entendit demander la servante des
renseignements sur l'exacte position des rgiments camps le long
du canal.

Alors, il les appela.

-- Eh! Camarades, par ici!... Mais vous tes du 7e corps, vous!

-- Bien sr, de la premire division!... Ah! foutre! je vous le
promets, que j'en suis! preuve que j'tais Froeschwiller, o
il ne faisait pas froid, je vous en rponds... Et, tenez! le
camarade, lui, est du 1er corps, et il tait Wissembourg, encore
un sale endroit!

Ils dirent leur histoire, rouls dans la panique et dans la
droute, rests demi morts de fatigue au fond d'un foss,
blesss mme lgrement l'un et l'autre, et ds lors tranant la
jambe la queue de l'arme, forcs de s'arrter dans des villes
par des crises puisantes de fivre, si en retard enfin, qu'ils
arrivaient seulement, un peu remis, en qute de leur escouade.

Le coeur serr, Maurice, qui allait attaquer un morceau de
gruyre, remarqua leurs yeux voraces, fixs sur son assiette.

-- Dites donc, mademoiselle! Encore du fromage, et du pain, et du
vin!... N'est-ce pas, camarades, vous allez faire comme moi? Je
rgale. votre sant!

Ils s'attablrent, ravis. Et lui, envahi d'un froid grandissant,
les regardait, dans leur dchance lamentable de soldats sans
armes, vtus de pantalons rouges et de capotes si rattachs de
ficelles, rapics de tant de lambeaux diffrents, qu'ils
ressemblaient des pillards, des bohmiens achevant d'user la
dfroque de quelque champ de bataille.

-- Ah! foutre, oui! reprit le plus grand, la bouche pleine, ce
n'tait pas drle, l-bas!... Faut avoir vu, raconte donc,
Coutard.

Et le petit raconta, avec des gestes, agitant son pain.

-- Moi, je lavais ma chemise, tandis qu'on faisait la soupe...
Imaginez-vous un sale trou, un vrai entonnoir, avec des bois tout
autour, qui avaient permis ces cochons de Prussiens de
s'approcher quatre pattes, sans qu'on s'en doute seulement...
Alors, sept heures, voil que les obus se mettent tomber dans
nos marmites. Nom de Dieu! a n'a pas tran, nous avons saut sur
nos flingots, et jusqu' onze heures, vrai! On a cru qu'on leur
allongeait une racle dans les grands prix... Mais faut que vous
sachiez que nous n'tions pas cinq mille et que ces cochons
arrivaient, arrivaient toujours. J'tais, moi, sur un petit
coteau, couch derrire un buisson, et j'en voyais dboucher en
face, droite, gauche, oh! De vraies fourmilires, des files de
fourmis noires, si bien que, quand il n'y en avait plus, il y en
avait encore. Ce n'est pas pour dire, mais nous pensions tous que
les chefs taient de rudes serins, de nous avoir fourrs dans un
pareil gupier, loin des camarades, et de nous y laisser aplatir,
sans venir notre aide... Pour lors, voil notre gnral, le
pauvre bougre de gnral Douay, pas une bte ni un capon, celui-
l, qui gobe une prune et qui s'tale, les quatre fers en l'air.
Nettoy, plus personne! a ne fait rien, on tient tout de mme.
Pourtant, ils taient trop, il fallait bien dguerpir. On se bat
dans un enclos, on dfend la gare, au milieu d'un tel train, qu'il
y avait de quoi rester sourd...



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