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Text on one page: Few Medium Many
J'tais, moi, sur un petit
coteau, couch derrire un buisson, et j'en voyais dboucher en
face, droite, gauche, oh! De vraies fourmilires, des files de
fourmis noires, si bien que, quand il n'y en avait plus, il y en
avait encore. Ce n'est pas pour dire, mais nous pensions tous que
les chefs taient de rudes serins, de nous avoir fourrs dans un
pareil gupier, loin des camarades, et de nous y laisser aplatir,
sans venir notre aide... Pour lors, voil notre gnral, le
pauvre bougre de gnral Douay, pas une bte ni un capon, celui-
l, qui gobe une prune et qui s'tale, les quatre fers en l'air.
Nettoy, plus personne! a ne fait rien, on tient tout de mme.
Pourtant, ils taient trop, il fallait bien dguerpir. On se bat
dans un enclos, on dfend la gare, au milieu d'un tel train, qu'il
y avait de quoi rester sourd... Et puis, je ne sais plus, la ville
devait tre prise, nous nous sommes trouvs sur une montagne, le
Geissberg, comme ils disent, je crois; et alors, l, retranchs
dans une espce de chteau, ce que nous en avons tu, de ces
cochons! Ils sautaient en l'air, a faisait plaisir de les voir
retomber sur le nez... Et puis, que voulez-vous? Il en arrivait,
il en arrivait toujours, dix hommes contre un, et du canon tant
qu'on en demandait. Le courage, dans ces histoires-l, a ne sert
qu' rester sur le carreau. Enfin, une telle marmelade, que nous
avons d foutre le camp... N'empche que, pour des serins, nos
officiers se sont montrs de fameux serins, n'est-ce pas, Picot?

Il y eut un silence. Picot, le plus grand, avala un verre de vin
blanc; et, se torchant d'un revers de main:

-- Bien sr... C'est comme Froeschwiller, fallait tre bte
manger du foin pour se battre dans des conditions pareilles. Mon
capitaine, un petit malin, le disait... La vrit est qu'on ne
devait pas savoir. Toute une arme de ces salauds nous est tombe
sur le dos, quand nous tions peine quarante mille, nous autres.
Et on ne s'attendait pas se battre ce jour-l, la bataille s'est
engage peu peu, sans que les chefs le veuillent, parat-il...
Bref! Moi, je n'ai pas tout vu, naturellement. Mais ce que je sais
bien, c'est que la danse a recommenc d'un bout l'autre de la
journe, et que, lorsqu'on croyait que c'tait fini, pas du tout!
Les violons reprenaient de plus belle... D'abord, Woerth, un
gentil village, avec un clocher drle, qui a l'air d'un pole,
cause des carreaux de faence qu'on a mis dessus. Je ne sais
foutre pas pourquoi on nous l'avait fait quitter le matin, car
nous nous sommes us les dents et les ongles pour le roccuper,
sans y parvenir. Oh! Mes enfants, ce qu'on s'est bch l, ce
qu'il y a eu de ventres ouverts et de cervelles crabouilles,
c'est ne pas croire!... Ensuite, 'a t autour d'un autre
village qu'on s'est cogn: Elsasshaussen, un nom coucher la
porte. Nous tions canards par un tas de canons, qui tiraient
leur aise du haut d'une sacre colline, que nous avions lche
aussi le matin. Et c'est alors que j'ai vu, oui! Moi qui vous
parle, j'ai vu la charge des cuirassiers. Ce qu'ils se sont fait
tuer, les pauvres bougres! Une vraie piti de lancer des chevaux
et des hommes sur un terrain pareil, une pente couverte de
broussailles, coupe de fosss! D'autant plus, nom de Dieu! Que a
ne pouvait servir rien du tout. N'importe! C'tait crne, a
vous rchauffait le coeur... Ensuite, n'est-ce pas? Il semblait
que le mieux tait de s'en aller souffler plus loin. Le village
flambait comme une allumette, les badois, les wurtembergeois, les
Prussiens, toute la clique, plus de cent vingt mille de ces
salauds, ce qu'on a compt plus tard, avaient fini par nous
envelopper. Et pas du tout, voil la musique qui repart plus fort,
autour de Froeschwiller! Car, c'est la vrit pure, Mac-Mahon est
peut-tre un serin, mais il est brave. Fallait le voir sur son
grand cheval, au milieu des obus! Un autre aurait fil ds le
commencement, jugeant qu'il n'y a pas de honte refuser de se
battre, quand on n'est pas de force. Lui, puisque c'tait
commenc, a voulu se faire casser la gueule jusqu'au bout. Et ce
qu'il y a russi!... Dans Froeschwiller, voyez-vous! Ce n'taient
plus des hommes, c'taient des btes qui se mangeaient. Pendant
prs de deux heures, les ruisseaux ont roul du sang... Ensuite,
ensuite, dame! Il a tout de mme fallu dcamper. Et dire qu'on est
venu nous raconter qu' la gauche nous avions culbut les
Bavarois! Tonnerre de bon Dieu! Si nous avions t cent vingt
mille, nous aussi! Si nous avions eu assez de canons et des chefs
un peu moins serins!

Et violents, exasprs encore, dans leurs uniformes en guenilles,
gris de poussire, Coutard et Picot se coupaient du pain,
avalaient de gros morceaux de fromage, en jetant le cauchemar de
leurs souvenirs, sous la jolie treille, aux grappes mres,
cribles par les flches d'or du soleil. Maintenant, ils en
taient l'effroyable droute qui avait suivi, les rgiments
dbands, dmoraliss, affams, fuyant travers champs, les
grands chemins roulant une affreuse confusion d'hommes, de
chevaux, de voitures, de canons, toute la dbcle d'une arme
dtruite, fouette du vent fou de la panique. Puisqu'on n'avait
point su se replier sagement et dfendre les passages des Vosges,
o dix mille hommes en auraient arrt cent mille, on aurait d au
moins faire sauter les ponts, combler les tunnels. Mais les
gnraux galopaient, dans l'effarement, et une telle tempte de
stupeur soufflait, emportant la fois les vaincus et les
vainqueurs, qu'un instant les deux armes s'taient perdues, dans
cette poursuite ttons sous le grand jour, Mac-Mahon filant vers
Lunville, tandis que le prince royal de Prusse le cherchait du
ct des Vosges. Le 7, les dbris du 1er corps traversaient
Saverne, ainsi qu'un fleuve limoneux et dbord, charriant des
paves. Le 8, Sarrebourg, le 5e corps venait tomber dans le 1er,
comme un torrent dmont dans un autre, en fuite lui aussi, battu
sans avoir combattu, entranant son chef, le triste gnral de
Failly, affol de ce qu'on faisait remonter son inaction la
responsabilit de la dfaite. Le 9, le 10, la galopade continuait,
un sauve-qui-peut enrag qui ne regardait mme pas en arrire. Le
11, sous une pluie battante, on descendait vers Bayon, pour viter
Nancy, la suite d'une rumeur fausse qui disait cette ville au
pouvoir de l'ennemi. Le 12, on campait Harou, le 13,
Vicherey; et, le 14, on tait Neufchteau, o le chemin de fer,
enfin, recueillit cette masse roulante d'hommes qu'il chargea la
pelle dans des trains, pendant trois jours, pour les transporter
Chlons. Vingt-quatre heures aprs le dpart du dernier train, les
Prussiens arrivaient.

-- Ah! foutu sort! conclut Picot, ce qu'il a fallu jouer des
jambes!... Et nous qu'on avait laisss l'hpital!

Coutard achevait de vider la bouteille dans son verre et dans
celui du camarade.

-- Oui, nous avons pris nos cliques et nos claques, et nous
courons encore... Bah! a va mieux tout de mme, puisqu'on peut
boire un coup la sant de ceux qui n'ont pas eu la gueule
casse.

Maurice, alors, comprit. Aprs la surprise imbcile de
Wissembourg, l'crasement de Froeschwiller tait le coup de
foudre, dont la lueur sinistre venait d'clairer nettement la
terrible vrit. Nous tions mal prpars, une artillerie
mdiocre, des effectifs menteurs, des gnraux incapables; et
l'ennemi, tant ddaign, apparaissait fort et solide, innombrable,
avec une discipline et une tactique parfaites. Le faible rideau de
nos sept corps, dissmins de Metz Strasbourg, venait d'tre
enfonc par les trois armes allemandes, comme par des coins
puissants. Du coup, nous restions seuls, ni l'Autriche, ni
l'Italie ne viendraient, le plan de l'empereur s'tait effondr
dans la lenteur des oprations et dans l'incapacit des chefs. Et
jusqu' la fatalit qui travaillait contre nous, accumulant les
contretemps, les concidences fcheuses, ralisant le plan secret
des Prussiens, qui tait de couper en deux nos armes, d'en
rejeter une partie sous Metz, pour l'isoler de la France, tandis
qu'ils marcheraient sur Paris, aprs avoir ananti le reste. Ds
maintenant, cela apparaissait mathmatique, nous devions tre
vaincus pour toutes les causes dont l'invitable rsultat
clatait, c'tait le choc de la bravoure inintelligente contre le
grand nombre et la froide mthode. On aurait beau disputer plus
tard, la dfaite, malgr tout, tait fatale, comme la loi des
forces qui mnent le monde.

Brusquement, Maurice, les yeux rveurs et perdus, relut l-bas,
devant lui, le cri: vive Napolon! Charbonn sur le grand mur
jaune. Et il eut une sensation d'intolrable malaise, un
lancement dont la brlure lui trouait le coeur. C'tait donc vrai
que cette France, aux victoires lgendaires, et qui s'tait
promene, tambours battants, au travers de l'Europe, venait d'tre
culbute du premier coup par un petit peuple ddaign? Cinquante
ans avaient suffi, le monde tait chang, la dfaite s'abattait
effroyable sur les ternels vainqueurs. Et il se souvenait de tout
ce que Weiss, son beau-frre, avait dit, pendant la nuit
d'angoisse, devant Mulhouse. Oui, lui seul alors tait
clairvoyant, devinait les causes lentes et caches de notre
affaiblissement, sentait le vent nouveau de jeunesse et de force
qui soufflait d'Allemagne. N'tait-ce pas un ge guerrier qui
finissait, un autre qui commenait? Malheur qui s'arrte dans
l'effort continu des nations, la victoire est ceux qui marchent
l'avant-garde, aux plus savants, aux plus sains, aux plus forts!

Mais, ce moment, il y eut des rires, des cris de fille qu'on
force et qui plaisante. C'tait le lieutenant Rochas, qui, dans la
vieille cuisine enfume, gaye d'images d'pinal, tenait entre
ses bras la jolie servante, en troupier conqurant. Il parut sous
la tonnelle, o il se fit servir un caf; et, comme il avait
entendu les dernires paroles de Coutard et de Picot, il intervint
gaiement:

-- Bah! mes enfants, ce n'est rien, tout a! C'est le commencement
de la danse, vous allez voir la sacre revanche, cette heure!...
Pardi!



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