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Text on one page: Few Medium Many
rptait de loin en loin Chouteau, en
jetant un regard de mpris sur ces plaines mornes de la Champagne
pouilleuse.

Les vastes tendues de terre crayeuse continuaient, se succdaient
sans fin. Pas une ferme, pas une me, rien que des vols de
corbeaux tachant de noir l'immensit grise. gauche, trs loin,
des bois de pin, d'une verdure sombre, couronnaient les lentes
ondulations qui bornaient le ciel; tandis que, sur la droite, on
devinait le cours de la Vesle, une ligne d'arbres continue. Et
l, derrire les coteaux, on voyait, depuis une lieue, monter une
fume norme, dont les flots amasss finissaient par barrer
l'horizon d'une effrayante nue d'incendie.

-- Qu'est-ce qui brle donc, l-bas? demandaient des voix de tous
cts.

Mais l'explication courut d'un bout l'autre de la colonne.
C'tait le camp de Chlons qui flambait depuis deux jours,
incendi par ordre de l'empereur, pour sauver des mains des
Prussiens les richesses entasses. La cavalerie d'arrire-garde
avait, disait-on, t charge de mettre le feu un grand
baraquement, appel le magasin jaune, plein de tentes, de piquets,
de nattes, et au magasin neuf, un immense hangar ferm, o
s'empilaient des gamelles, des souliers, des couvertures, de quoi
quiper cent autres mille hommes. Des meules de fourrage, allumes
elles aussi, fumaient comme des torches gigantesques. Et, ce
spectacle, devant ces tourbillons livides qui dbordaient des
collines lointaines, emplissant le ciel d'un irrparable deuil,
l'arme, en marche par la grande plaine triste, tait tombe dans
un lourd silence. Sous le soleil, on n'entendait plus que la
cadence des pas, tandis que les ttes, malgr elles, se tournaient
toujours vers les fumes grossissantes, dont la nue de dsastre
sembla suivre la colonne pendant toute une lieue encore.

La gaiet revint la grande halte, dans un chaume, o les soldats
purent s'asseoir sur leurs sacs, pour manger un morceau. Les gros
biscuits, carrs, servaient tremper la soupe; mais les petits,
ronds, croquants et lgers, taient une vraie friandise, qui avait
le seul dfaut de donner une soif terrible. Invit, Pache son
tour chanta un cantique, que toute l'escouade reprit en choeur.
Jean, bon enfant, souriait, laissait faire, tandis que Maurice
reprenait confiance, voir l'entrain de tous, le bel ordre et la
belle humeur de cette premire journe de marche. Et le reste de
l'tape fut franchi du mme pas gaillard. Pourtant, les huit
derniers kilomtres semblrent durs. On venait de laisser droite
le village de Prosnes, on avait quitt la grand'route pour couper
travers des terrains incultes, des landes sablonneuses plantes
de petits bois de pins; et la division entire, suivie de
l'interminable convoi, tournait au milieu de ces bois, dans ce
sable, o l'on enfonait jusqu' la cheville. Le dsert s'tait
encore largi, on ne rencontra qu'un maigre troupeau de moutons,
gard par un grand chien noir.

Enfin, vers quatre heures, le 106e s'arrta Dontrien, un village
bti au bord de la Suippe. La petite rivire court parmi des
bouquets d'arbres, la vieille glise est au milieu du cimetire,
qu'un marronnier immense couvre tout entier de son ombre. Et ce
fut sur la rive gauche, dans un pr en pente, que le rgiment
dressa ses tentes. Les officiers disaient que les quatre corps
d'arme, ce soir-l, allaient bivouaquer sur la ligne de la
Suippe, d'Auberive Heutrgiville, en passant par Dontrien,
Bthiniville et Pont-Faverger, un front de bandire qui avait prs
de cinq lieues.

Tout de suite, Gaude sonna la distribution, et Jean dut courir,
car le caporal tait le grand pourvoyeur, toujours en alerte. Il
avait emmen Lapoulle, ils revinrent au bout d'une demi-heure,
chargs d'une cte de boeuf saignante et d'un fagot de bois. On
avait dj, sous un chne, abattu et dpec trois btes du
troupeau qui suivait. Lapoulle dut retourner chercher le pain,
qu'on cuisait Dontrien mme, depuis midi, dans les fours du
village. Et, ce premier jour, tout fut vraiment en abondance, sauf
le vin et le tabac, dont jamais d'ailleurs aucune distribution ne
devait tre faite.

Comme Jean tait de retour, il trouva Chouteau en train de dresser
la tente, aid de Pache. Il les regarda un instant, en ancien
soldat d'exprience, qui n'aurait pas donn quatre sous de leur
besogne.

-- Ca va bien qu'il fera beau cette nuit, dit-il enfin. Autrement,
s'il ventait, nous irions nous promener dans la rivire... Faudra
que je vous apprenne.

Et il voulut envoyer Maurice la provision d'eau, avec le grand
bidon. Mais celui-ci, assis dans l'herbe, s'tait dchauss, pour
examiner son pied droit.

-- Tiens! Qu'est-ce que vous avez donc?

-- C'est le contrefort qui m'a corch le talon... Mes autres
souliers s'en allaient, et j'ai eu la btise, Reims, d'acheter
ceux-ci, qui me chaussaient bien. J'aurais d choisir des bateaux.

Jean s'tait mis genoux et avait pris le pied, qu'il retournait
avec prcaution, comme un pied d'enfant, en hochant la tte.

-- Vous savez, ce n'est pas drle, a... Faites attention. Un
soldat qui n'a plus ses pieds, a n'est bon qu' tre fichu au tas
de cailloux. Mon capitaine, en Italie, disait toujours qu'on gagne
les batailles avec ses jambes.

Aussi commanda-t-il Pache d'aller chercher l'eau. Du reste, la
rivire coulait cinquante mtres. Et Loubet, pendant ce temps,
ayant allum le bois au fond du trou qu'il venait de creuser en
terre, put tout de suite installer le pot-au-feu, la grande
marmite remplie d'eau, dans laquelle il plongea la viande
artistement ficele. Ds lors, ce fut une batitude, regarder
bouillir la soupe. L'escouade entire, libre des corves,
s'tait allonge sur l'herbe, autour du feu, en famille, pleine
d'une sollicitude attendrie pour cette viande qui cuisait; tandis
que Loubet, gravement, avec sa cuiller, cumait le pot. Ainsi que
les enfants et les sauvages, ils n'avaient d'autre instinct que de
manger et de dormir, dans cette course l'inconnu, sans
lendemain.

Mais Maurice venait de trouver dans son sac un journal achet
Reims, et Chouteau demanda:

-- Y a-t-il des nouvelles des Prussiens? Faut nous lire a!

On faisait bon mnage, sous l'autorit grandissante de Jean.
Maurice, complaisamment, lut les nouvelles intressantes, pendant
que Pache, la couturire de l'escouade, lui raccommodait sa
capote, et que Lapoulle nettoyait son fusil. D'abord, ce fut une
grande victoire de Bazaine, qui avait culbut tout un corps
Prussien dans les carrires de Jaumont; et ce rcit imaginaire
tait accompagn de circonstances dramatiques, les hommes et les
chevaux s'crasant parmi les roches, un anantissement complet,
pas mme des cadavres entiers mettre en terre. Ensuite,
c'taient des dtails copieux sur le pitoyable tat des armes
allemandes, depuis qu'elles se trouvaient en France: les soldats,
mal nourris, mal quips, tombs l'absolu dnuement, mouraient
en masse, le long des chemins, frapps d'affreuses maladies. Un
autre article disait que le roi de Prusse avait la diarrhe et que
Bismarck s'tait cass la jambe, en sautant par la fentre d'une
auberge, dans laquelle des zouaves avaient failli le prendre. Bon,
tout cela! Lapoulle en riait se fendre les mchoires, pendant
que Chouteau et les autres, sans mettre l'ombre d'un doute,
crnaient l'ide de ramasser bientt les Prussiens, comme des
moineaux dans un champ, aprs la grle. Et surtout on se tordait
de la culbute de Bismarck. Oh! Les zouaves et les turcos, c'en
taient des braves, ceux-l! Toutes sortes de lgendes
circulaient, l'Allemagne tremblait et se fchait, en disant qu'il
tait indigne d'une nation civilise de se faire dfendre ainsi
par des sauvages. Bien que dcims dj Froeschwiller, ils
semblaient encore intacts et invincibles.

Six heures sonnrent au petit clocher de Dontrien, et Loubet cria:

-- la soupe!

L'escouade, religieusement, fit le rond. Au dernier moment, Loubet
avait dcouvert des lgumes, chez un paysan voisin. Rgal complet,
une soupe qui embaumait la carotte et le poireau, quelque chose de
doux l'estomac comme du velours. Les cuillers tapaient dur dans
les petites gamelles. Puis, Jean, qui distribuait les portions,
dut partager le boeuf, ce jour-l, avec la justice la plus
stricte, car les yeux s'taient allums, il y aurait eu des
grognements, si un morceau avait paru plus gros que l'autre. On
torcha tout, on s'en mit jusqu'aux yeux.

-- Ah! nom de Dieu! Dclara Chouteau, en se renversant sur le dos,
quand il eut fini, a vaut tout de mme mieux qu'un coup de pied
au derrire!

Et Maurice tait trs plein et trs heureux, lui aussi, ne
songeant plus son pied dont la cuisson se calmait. Il acceptait
maintenant ce compagnonnage brutal, redescendu une galit bon
enfant, devant les besoins physiques de la vie en commun. La nuit,
galement, il dormit du profond sommeil de ses cinq camarades de
tente, tous en tas, contents d'avoir chaud, sous l'abondante rose
qui tombait. Il faut dire que, pouss par Loubet, Lapoulle tait
all prendre, une meule voisine, de grandes brasses de paille,
dans lesquelles les six gaillards ronflrent comme dans de la
plume. Et, sous la nuit claire, d'Auberive Heutrgiville, le
long des rives aimables de la Suippe, lente parmi les saules, les
feux des cent mille hommes endormis clairaient les cinq lieues de
plaine, comme une trane d'toiles.

Au soleil levant, on fit le caf, les grains pils dans une
gamelle avec la crosse du fusil, et jets dans l'eau bouillante,
puis le marc prcipit au fond, l'aide d'une goutte d'eau
froide. Ce matin-l, le lever de l'astre tait d'une magnificence
royale, au milieu de grandes nues de pourpre et d'or; mais
Maurice lui-mme ne voyait plus ces spectacles des horizons et du
ciel, et Jean seul, en paysan rflchi, regardait d'un air inquiet
l'aube rouge qui annonait de la pluie. Aussi, avant le dpart,
comme on venait de distribuer le pain cuit la veille, et que
l'escouade avait reu trois pains longs, il blma fortement Loubet
et Pache de les avoir attachs sur leurs sacs.



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