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Text on one page: Few Medium Many
Il venait de reconnatre
parfaitement l'homme qu'on avait relch au camp de Mulhouse,
faute de preuves; et cet homme, c'tait Goliath, l'ancien garon
de ferme du pre Fouchard, Remilly. Lorsque le paysan, enfin,
consentit ouvrir sa porte, on eut beau fouiller partout,
l'Alsacien avait disparu, le colosse blond, la bonne figure, que
le gnral Bourgain-Desfeuilles avait inutilement interrog la
veille, et devant lequel, en dnant, il s'tait confess lui-mme,
en toute insouciance. Sans doute, le gaillard avait saut par une
fentre de derrire, qu'on trouva ouverte; mais on battit
vainement les environs, lui si grand s'tait vanoui, ainsi qu'une
fume.

Maurice dut emmener l'cart Honor, dont le dsespoir allait en
dire trop long aux camarades, qui n'avaient pas besoin d'entrer
dans ces tristes affaires de famille.

-- Tonnerre de Dieu! Je l'aurais trangl de si bon coeur!...
Justement, a m'avait enrag contre lui, cette lettre que j'ai
reue!

Et, comme tous deux venaient, quelques pas de la ferme, de
s'asseoir contre une meule, il remit la lettre son cousin.

La commune histoire, que cet amour contrari d'Honor Fouchard et
de Silvine Morange. Elle, une fille brune aux beaux yeux de
soumission, avait perdu toute jeune sa mre, une ouvrire sduite,
qui travaillait dans une usine de Raucourt; et c'tait le docteur
Dalichamp, son parrain d'occasion, un brave homme toujours prt
adopter les enfants des malheureuses qu'il accouchait, qui avait
eu l'ide de la placer comme petite servante chez le pre
Fouchard. Certes, le vieux paysan, devenu boucher par un besoin de
lucre, promenant sa viande dans vingt communes des environs, tait
d'une avarice noire, d'une impitoyable duret; mais il
surveillerait la petite, elle aurait un sort, si elle travaillait.
En tout cas, elle serait sauve de la dbauche de l'usine. Et il
arriva naturellement que, chez le pre Fouchard, le fils de la
maison et la petite servante s'aimrent. Honor avait eu seize
ans, quand Silvine en avait douze, et comme elle en avait seize,
il en eut vingt, il tira au sort, ravi d'amener un bon numro,
rsolu l'pouser. Par une honntet rare, qui tenait la nature
rflchie et calme du garon, rien ne s'tait pass entre eux que
de grandes embrassades dans la grange. Mais, quand il parla de ce
mariage au pre, celui-ci exaspr, ttu, dclara qu'il faudrait
le tuer d'abord; et il garda la fille, tranquillement, esprant
qu'ils se contenteraient ensemble, que a se passerait. Pendant
prs de dix-huit mois encore, les jeunes gens s'adorrent, se
voulurent, sans se toucher. Puis, la suite d'une scne
abominable entre les deux hommes, le fils, ne pouvant rester
davantage, s'engagea, fut envoy en Afrique, pendant que le vieux
s'obstinait garder sa servante, dont il tait content. Alors, ce
fut l'affreuse chose: Silvine, qui avait jur d'attendre, se
trouva un soir, quinze jours plus tard, dans les bras d'un garon
de ferme engag depuis quelques mois, ce Goliath Steinberg, le
Prussien comme on le nommait, un grand bon enfant aux petits
cheveux blonds, la large face rose toujours souriante, qui tait
le camarade, le confident d'Honor. Le pre Fouchard,
sournoisement, avait-il pouss cette aventure? Silvine s'tait-
elle donne dans une minute d'inconscience ou avait-elle t
demi violente, malade de chagrin, affaiblie encore par les larmes
de la sparation? Elle ne savait plus elle-mme, comme foudroye,
devenue enceinte, acceptant maintenant la ncessit d'un mariage
avec Goliath. Lui, d'ailleurs, toujours souriant, ne disait pas
non, reculait simplement la formalit jusqu' la naissance du
petit. Puis, brusquement, la veille des couches, il disparut. On
raconta plus tard qu'il tait all servir dans une autre ferme, du
ct de Beaumont. Il y avait trois ans de cela, et personne
cette heure ne doutait que ce Goliath si bon homme, qui faisait si
l'aise des enfants aux filles, tait un de ces espions dont
l'Allemagne peuplait nos provinces de l'est. En Afrique, lorsque
Honor avait su cette histoire, il tait rest trois mois
l'hpital, comme si le grand soleil de l-bas l'avait assomm,
d'un coup de tison la nuque; et jamais il n'avait voulu profiter
d'un cong pour revenir au pays, de crainte d'y revoir Silvine et
l'enfant.

Tandis que Maurice lisait la lettre, les mains de l'artilleur
tremblaient. C'tait une lettre de Silvine, la premire, la seule
qu'elle lui et jamais crite. quel sentiment avait-elle obi,
cette soumise, cette silencieuse, dont les beaux yeux noirs
prenaient parfois une fixit de rsolution extraordinaire, dans
son continuel servage? Elle disait simplement qu'elle le savait
la guerre et que, si elle ne devait pas le revoir, cela lui
faisait trop de peine de penser qu'il pouvait mourir, en croyant
qu'elle ne l'aimait plus. Elle l'aimait toujours, jamais elle
n'avait aim que lui; et elle rptait cela pendant quatre pages,
en phrases qui revenaient pareilles, sans chercher d'excuses, sans
tcher mme d'expliquer ce qui s'tait pass. Et pas un mot de
l'enfant, et rien qu'un adieu d'une infinie tendresse.

Cette lettre toucha beaucoup Maurice, que son cousin, autrefois,
avait pris pour confident. Il leva les yeux, le vit en larmes,
l'embrassa fraternellement.

-- Mon pauvre Honor!

Mais dj le marchal des logis renfonait son motion. Il remit
soigneusement la lettre sur sa poitrine, reboutonna sa veste.

-- Oui, ce sont des choses qui vous retournent... Ah! le bandit,
si j'avais pu l'trangler!... Enfin, on verra.

Les clairons sonnaient la leve du camp, et ils durent courir pour
regagner chacun sa tente. D'ailleurs, les prparatifs du dpart
tranrent, les troupes, sac au dos, attendirent jusqu' prs de
neuf heures. Une incertitude semblait avoir pris les chefs, ce
n'tait dj plus la belle rsolution des deux premiers jours, ces
soixante kilomtres que le 7e corps avait franchis en deux tapes.
Et une nouvelle singulire, inquitante, circulait depuis le
matin: la marche vers le nord des trois autres corps d'arme, le
1er Juniville, le 5e et le 12e Rethel, marche illogique, que
l'on expliquait par des besoins d'approvisionnements. On ne se
dirigeait donc plus sur Verdun? Pourquoi cette journe perdue? Le
pis tait que les Prussiens ne devaient pas tre loin, maintenant,
car les officiers venaient d'avertir leurs hommes de ne pas
s'attarder, tout tranard pouvant tre enlev par les
reconnaissances de la cavalerie ennemie.

On tait au 25 aot, et Maurice, plus tard, en se rappelant la
disparition de Goliath, demeura convaincu que cet homme tait un
de ceux qui renseignrent le grand tat-major allemand sur la
marche exacte de l'arme de Chlons, et qui dcidrent le
changement de front de la troisime arme. Ds le lendemain, le
prince royal de Prusse quittait Revigny, l'volution commenait,
cette attaque de flanc, cet enveloppement gigantesque marches
forces et dans un ordre admirable, au travers de la Champagne et
des Ardennes. Pendant que les Franais allaient hsiter et
osciller sur place, comme frapps de paralysie brusque, les
Prussiens faisaient jusqu' quarante kilomtres par jour, dans
leur cercle immense de rabatteurs, poussant le troupeau d'hommes
qu'ils traquaient, vers les forts de la frontire.

Enfin, on partit, et ce jour-l, en effet, l'arme pivota sur sa
gauche, le 7e corps ne parcourut que les deux petites lieues qui
sparent Contreuve de Vouziers, tandis que le 5e et le 12e corps
restaient immobiles Rethel, et que le 1er s'arrtait Attigny.
De Contreuve la valle de l'Aisne, les plaines recommenaient,
se dnudaient encore; la route, en approchant de Vouziers,
tournait parmi des terres grises, des mamelons dsols, sans un
arbre, sans une maison, d'une mlancolie de dsert; et l'tape, si
courte, fut franchie d'un pas de fatigue et d'ennui, qui sembla
l'allonger terriblement. Ds midi, on fit halte sur la rive gauche
de l'Aisne, bivouaquant parmi les terres nues dont les derniers
paulements dominaient la valle, surveillant de l la route de
Monthois qui longe la rivire et par laquelle on attendait
l'ennemi.

Et ce fut, pour Maurice, une vritable stupfaction, lorsqu'il vit
arriver, par cette route de Monthois, la division Margueritte,
toute cette cavalerie de rserve, charge de soutenir le 7e corps
et d'clairer le flanc gauche de l'arme. Le bruit courut qu'elle
remontait vers le Chesne-Populeux. Pourquoi dgarnissait-on ainsi
l'aile qui seule tait menace? Pourquoi faisait-on passer au
centre, o ils devaient tre d'une inutilit absolue, ces deux
mille cavaliers, qu'on aurait d lancer en claireurs, des
lieues de distance? Le pis tait que, tombant au milieu des
mouvements du 7e corps, ils avaient failli en couper les colonnes,
dans un inextricable embarras d'hommes, de canons et de chevaux.
Des chasseurs d'Afrique durent attendre pendant prs de deux
heures, la porte de Vouziers.

Un hasard fit alors que Maurice reconnut Prosper, qui avait pouss
son cheval au bord d'une mare; et ils purent causer un instant. Le
chasseur paraissait tourdi, hbt, ne sachant rien, n'ayant rien
vu depuis Reims: si pourtant, il avait vu deux uhlans encore, des
bougres qui apparaissaient, qui disparaissaient, sans qu'on st
d'o ils sortaient ni o ils rentraient. Dj, on contait des
histoires, quatre uhlans entrant au galop dans une ville, le
revolver au poing, la traversant, la conqurant, vingt
kilomtres de leur corps d'arme. Ils taient partout, ils
prcdaient les colonnes d'un bourdonnement d'abeilles, mouvant
rideau derrire lequel l'infanterie dissimulait ses mouvements,
marchait en toute scurit, comme en temps de paix. Et Maurice eut
un grand serrement au coeur, en regardant la route encombre de
chasseurs et de hussards, qu'on utilisait si mal.

-- Allons, au revoir, dit-il en serrant la main de Prosper. Peut-
tre tout de mme qu'on a besoin de vous, l-haut.

Mais le chasseur paraissait exaspr du mtier qu'on lui faisait
faire. Il caressait Zphir d'une main dsole, et il rpondit:

-- Ah!



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