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Text on one page: Few Medium Many
Il caressait Zphir d'une main dsole, et il rpondit:

-- Ah! ouiche! on tue les btes, on ne fait rien des hommes...
C'est dgotant!

Le soir, quand Maurice voulut enlever son soulier pour voir son
talon qui battait d'une grosse fivre, il arracha la peau. Le sang
jaillit, il eut un cri de douleur. Et, comme Jean se trouvait l,
il parut pris d'une grande piti inquite.

-- Dites donc, a devient grave, vous allez rester sur le flanc...
Faut soigner a. Laissez-moi faire.

Agenouill, il lava lui-mme la plaie, la pansa avec du linge
propre qu'il prit dans son sac. Et il avait des gestes maternels,
toute une douceur d'homme expriment, dont les gros doigts savent
tre dlicats l'occasion.

Un attendrissement invincible envahissait Maurice, ses yeux se
troublaient, le tutoiement monta de son coeur ses lvres, dans
un besoin immense d'affection, comme s'il retrouvait son frre
chez ce paysan excr autrefois, ddaign encore la veille.

-- Tu es un brave homme, toi... Merci, mon vieux.

Et Jean, l'air trs heureux, le tutoya aussi, avec son tranquille
sourire.

-- Maintenant, mon petit, j'ai encore du tabac, veux-tu une
cigarette?




V


Le lendemain, le 26, Maurice se leva courbatur, les paules
brises, de sa nuit sous la tente. Il ne s'tait pas habitu
encore la terre dure; et, comme, la veille, on avait dfendu aux
hommes d'ter leurs souliers, et que les sergents taient passs,
ttant dans l'ombre, s'assurant que tous taient bien chausss et
gutrs, son pied n'allait gure mieux, endolori, brlant de
fivre; sans compter qu'il devait avoir pris un coup de froid aux
jambes, ayant eu l'imprudence de les allonger hors des toiles,
pour les dtendre.

Jean lui dit tout de suite:

-- Mon petit, si l'on doit marcher aujourd'hui, tu ferais bien de
voir le major et de te faire coller dans une voiture.

Mais on ne savait rien, les bruits les plus contraires
circulaient. On crut un moment qu'on se remettait en route, le
camp fut lev, tout le corps d'arme s'branla et traversa
Vouziers, en ne laissant sur la rive gauche de l'Aisne qu'une
brigade de la deuxime division, pour continuer surveiller la
route de Monthois. Puis, brusquement, de l'autre ct de la ville,
sur la rive droite, on s'arrta, les faisceaux furent forms dans
les champs et dans les prairies qui s'tendent aux deux bords de
la route de Grand-Pr. Et, ce moment, le dpart du 4e hussards,
s'loignant au grand trot par cette route, fit faire toutes sortes
de conjectures.

-- Si l'on attend ici, je reste, dclara Maurice, qui rpugnait
l'ide du major et de la voiture d'ambulance.

Bientt, en effet, on sut qu'on camperait l, jusqu' ce que le
gnral Douay se ft procur des renseignements certains sur la
marche de l'ennemi. Depuis la veille, depuis le moment o il avait
vu la division Margueritte remonter vers le Chesne, il tait dans
une anxit grandissante, sachant qu'il ne se trouvait plus
couvert, que plus un homme ne gardait les dfils de l'Argonne, si
bien qu'il pouvait tre attaqu d'un instant l'autre. Et il
venait d'envoyer le 4e hussards en reconnaissance, jusqu'aux
dfils de Grand-Pr et de la Croix-Aux-Bois, avec l'ordre de lui
rapporter des nouvelles tout prix.

La veille, grce l'activit du maire de Vouziers, il y avait eu
une distribution de pain, de viande et de fourrage; et, vers dix
heures, ce matin-l, on venait d'autoriser les hommes faire la
soupe, dans la crainte qu'ils n'en eussent ensuite plus le temps,
lorsqu'un second dpart de troupes, le dpart de la brigade
Bordas, qui prenait le chemin suivi par les hussards, occupa de
nouveau toutes les ttes. Quoi donc? est-ce qu'on partait? est-ce
qu'on n'allait pas les laisser manger tranquilles, maintenant que
la marmite tait au feu? Mais les officiers expliqurent que la
brigade Bordas avait la mission d'occuper Buzancy, quelques
kilomtres de l. D'autres, la vrit, disaient que les hussards
s'taient heurts un grand nombre d'escadrons ennemis, et qu'on
envoyait la brigade afin de les dgager.

Ce furent quelques heures dlicieuses de repos pour Maurice. Il
s'tait allong dans le champ mi-cte, o bivouaquait le
rgiment; et, engourdi de fatigue, il regardait cette verte valle
de l'Aisne, ces prairies plantes de bouquets d'arbres, au milieu
desquels la rivire coule, paresseuse. Devant lui, fermant la
valle, Vouziers se dressait en amphithtre, tageant ses toits,
que dominait l'glise avec sa flche mince et sa tour coiffe d'un
dme. En bas, prs du pont, les chemines hautes des tanneries
fumaient; tandis que, l'autre bout, les btiments d'un grand
moulin se montraient, enfarins, parmi les verdures du bord de
l'eau. Et cet horizon de petite ville, perdu dans les herbes, lui
apparaissait plein d'un charme doux, comme s'il et retrouv ses
yeux de sensitif et de rveur. C'tait sa jeunesse qui revenait,
les voyages qu'il avait faits autrefois Vouziers, quand il
habitait le Chesne, son bourg natal. Pendant une heure, il oublia
tout.

Depuis longtemps, la soupe tait mange, l'attente continuait,
lorsque, vers deux heures et demie, une sourde agitation, peu
peu croissante, gagna le camp entier. Des ordres coururent, on fit
vacuer les prairies, toutes les troupes montrent, se rangrent
sur les coteaux, entre deux villages, Chestres et Falaise,
distants de quatre cinq kilomtres. Dj, le gnie creusait des
tranches, tablissait des paulements; pendant que, sur la
gauche, l'artillerie de rserve couronnait un mamelon. Et le bruit
se rpandit que le gnral Bordas venait d'envoyer une estafette
pour dire qu'ayant rencontr Grand-Pr des forces suprieures,
il tait forc de se replier sur Buzancy, ce qui faisait craindre
que sa ligne de retraite sur Vouziers ne ft bientt coupe.
Aussi, le commandant du 7e corps, croyant une attaque immdiate,
avait-il fait prendre ses hommes des positions de combat, afin
de soutenir le premier choc, en attendant que le reste de l'arme
vnt le soutenir; et un de ses aides de camp tait parti avec une
lettre pour le marchal, l'avertissant de la situation, demandant
du secours. Enfin, comme il redoutait l'embarras de l'interminable
convoi de vivres, qui avait ralli le corps pendant la nuit, et
qu'il tranait de nouveau sa suite, il le fit remettre en branle
sur-le-champ, il le dirigea au petit bonheur, du ct de Chagny.
C'tait la bataille.

-- Alors, mon lieutenant, c'est srieux, ce coup-ci?

Se permit de demander Maurice Rochas.

-- Ah! oui, foutre! rpondit le lieutenant en agitant ses grands
bras. Vous verrez s'il fait chaud, tout l'heure!

Tous les soldats en taient enchants. Depuis que la ligne de
bataille se formait, de Chestres Falaise, l'animation du camp
avait grandi encore, une fivre d'impatience s'emparait des
hommes. Enfin, on allait donc les voir, ces Prussiens que les
journaux disaient si reints de marches, si puiss de maladies,
affams et vtus de haillons! Et l'espoir de les culbuter au
premier heurt, relevait tous les courages.

-- Ce n'est pas malheureux qu'on se retrouve, dclarait Jean. Il y
a assez longtemps qu'on joue cache-cache, depuis qu'on s'est
perdu, l-bas, la frontire, aprs leur bataille... Seulement,
est-ce que ce sont ceux-l qui ont battu Mac-Mahon?

Maurice ne put lui rpondre, hsitant. D'aprs ce qu'il avait lu
Reims, il lui semblait difficile que la troisime arme, commande
par le prince royal de Prusse, ft Vouziers, lorsque, l'avant-
veille encore, elle devait camper peine du ct de Vitry-Le-
Franois. On avait bien parl d'une quatrime arme, mise sous les
ordres du prince de Saxe, qui allait oprer sur la Meuse: c'tait
celle-ci sans doute, quoique l'occupation si prompte de Grand-Pr
l'tonnt, cause des distances. Mais ce qui acheva de brouiller
ses ides, ce fut sa stupeur d'entendre le gnral Bourgain-
Desfeuilles questionner un paysan de Falaise pour savoir si la
Meuse ne passait pas Buzancy et s'il n'y avait pas l des ponts
solides. D'ailleurs, dans la srnit de son ignorance, le gnral
dclarait qu'on allait tre attaqu par une colonne de cent mille
hommes venant de Grand-Pr, tandis qu'une autre de soixante mille
arrivait par Sainte-Menehould.

-- Et ton pied? demanda Jean Maurice.

-- Je ne le sens plus, rpondit celui-ci en riant. Si l'on se bat,
a ira toujours.

C'tait vrai, une telle excitation nerveuse le tenait debout,
qu'il tait comme soulev de terre. Dire que, de toute la
campagne, il n'avait pas encore brl une cartouche! Il tait all
la frontire, il avait pass devant Mulhouse la terrible nuit
d'angoisse, sans voir un Prussien, sans lcher un coup de fusil;
et il avait d battre en retraite jusqu' Belfort, jusqu' Reims,
et de nouveau il marchait l'ennemi depuis cinq jours, son
chassepot toujours vierge, inutile. Un besoin grandissant, une
rage lente le prenait d'pauler, de tirer au moins, pour soulager
ses nerfs. Depuis six semaines bientt qu'il s'tait engag, dans
une crise d'enthousiasme, rvant de combat pour le lendemain, il
n'avait fait qu'user ses pauvres pieds d'homme dlicat fuir et
pitiner, loin des champs de bataille. Aussi, dans l'attente
fbrile de tous, tait-il un de ceux qui interrogeaient avec le
plus d'impatience cette route de Grand-Pr, filant toute droite,
l'infini, entre de beaux arbres. Au-dessous de lui, la valle se
droulait, l'Aisne mettait comme un ruban d'argent parmi les
saules et les peupliers; et ses regards revenaient invinciblement
la route, l-bas.

Vers quatre heures, on eut une alerte. Le 4e hussards rentrait,
aprs un long dtour; et, grossies de proche en proche, des
histoires de combats avec les uhlans circulrent, ce qui confirma
tout le monde dans la certitude o l'on tait d'une attaque
imminente. Deux heures plus tard, une nouvelle estafette arriva,
effare, expliquant que le gnral Bordas n'osait plus quitter
Grand-Pr, convaincu que la route de Vouziers tait coupe. Il
n'en tait rien encore, puisque l'estafette venait de passer
librement. Mais, d'une minute l'autre, le fait pouvait se
produire, et le gnral Dumont, commandant la division, partit
tout de suite, avec la brigade qui lui restait, pour dgager son
autre brigade, demeure en dtresse.



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