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Text on one page: Few Medium Many
Il fut surpris
de ne pas tre arrt, la porte, qui, dans le tumulte de la
place, restait ouverte, sans mme tre garde. Continuellement, du
monde entrait et sortait, des officiers, des gens de service; et
il semblait que le branle de la cuisine flambante agitt la maison
entire. Pourtant, il n'y avait pas une lumire dans l'escalier,
il dut monter ttons. Au premier tage, il s'arrta quelques
secondes, le coeur battant, devant la porte de la pice o il
savait que se trouvait l'empereur; mais, l, dans cette pice, pas
un bruit, un silence de mort. Et, en haut, au seuil de la chambre
de bonne o elle avait d se rfugier, la vieille Madame Desroches
eut d'abord peur de lui. Ensuite, quand elle l'eut reconnu:

-- Ah! mon enfant, dans quel affreux moment faut-il qu'on se
retrouve!... Je la lui aurais donne bien volontiers, ma maison,
l'empereur; mais il a, avec lui, des gens trop mal levs! Si vous
saviez comme ils ont tout pris, et ils vont tout brler, tant ils
font du feu!... Lui, le pauvre homme, a la mine d'un dterr et
l'air si triste...

Puis, lorsque le jeune homme s'en alla, en la rassurant, elle
l'accompagna, se pencha au-dessus de la rampe.

-- Tenez! murmura-t-elle, on le voit d'ici... Ah!

Nous sommes bien tous perdus. Adieu, mon enfant!

Et Maurice resta plant sur une marche, dans les tnbres de
l'escalier. Le cou tordu, il apercevait, par une imposte vitre,
un spectacle dont il emporta l'inoubliable souvenir.

L'empereur tait l, au fond de la pice bourgeoise et froide,
assis devant une petite table, sur laquelle son couvert tait mis,
claire chaque bout d'un flambeau. Dans le fond, deux aides de
camp se tenaient silencieux. Un matre d'htel, debout prs de la
table, attendait. Et le verre n'avait pas servi, le pain n'avait
pas t touch, un blanc de poulet refroidissait au milieu de
l'assiette. L'empereur, immobile, regardait la nappe, de ces yeux
vacillants, troubles et pleins d'eau, qu'il avait dj Reims.
Mais il semblait plus las, et, lorsque, se dcidant, d'un air
d'immense effort, il eut port ses lvres deux bouches, il
repoussa tout le reste de la main. Il avait dn. Une expression
de souffrance, endure secrtement, blmit encore son ple visage.

En bas, comme Maurice passait devant la salle manger, la porte
en fut brusquement ouverte, et il aperut, dans le braisillement
des bougies et la fume des plats, une table d'cuyers, d'aides
de camp, de chambellans, en train de vider les bouteilles des
fourgons, d'engloutir les volailles et de torcher les sauces, au
milieu de grands clats de voix.

La certitude de la retraite enchantait tout ce monde, depuis que
la dpche du marchal tait partie. Dans huit jours, Paris, on
aurait enfin des lits propres.

Maurice, alors, tout d'un coup, sentit la terrible fatigue qui
l'accablait: c'tait certain, l'arme entire se repliait, et il
n'avait plus qu' dormir, en attendant le passage du 7e corps. Il
retraversa la place, se retrouva chez le pharmacien Combette, o,
comme dans un rve, il mangea. Puis, il lui sembla bien qu'on lui
pansait le pied, qu'on le montait dans une chambre. Et ce fut la
nuit noire, l'anantissement. Il dormait, cras, sans un souffle.
Mais, aprs un temps indtermin, des heures ou des sicles, un
frisson agita son sommeil, le souleva sur son sant, au milieu des
tnbres. O tait-il donc? Quel tait ce roulement continu de
tonnerre qui l'avait rveill? Tout de suite il se souvint, courut
la fentre, pour voir. En bas, dans l'obscurit, sur cette place
aux nuits si calmes d'ordinaire, c'tait de l'artillerie qui
dfilait, un trot sans fin d'hommes, de chevaux et de canons, dont
les petites maisons mortes tremblaient. Une inquitude irraisonne
le saisit, devant ce brusque dpart.

Quelle heure pouvait-il tre? Quatre heures sonnrent l'Htel de
Ville. Et il s'efforait de se rassurer, en se disant que c'tait
tout simplement l un commencement d'excution des ordres de
retraite donns la veille, lorsqu'un spectacle, comme il tournait
la tte, acheva de l'angoisser: la fentre du coin, chez le
notaire, tait toujours claire; et l'ombre de l'empereur, des
intervalles gaux, s'y dessinait nettement, en un profil sombre.

Vivement, Maurice enfila son pantalon, pour descendre. Mais
Combette parut, un bougeoir la main, gesticulant.

-- Je vous ai aperu d'en bas, en revenant de la mairie, et je
suis mont vous dire... Imaginez-vous qu'ils ne m'ont pas laiss
coucher, voici deux heures que nous nous occupons de nouvelles
rquisitions, le maire et moi... Oui, tout est chang, une fois
encore. Ah! il avait bougrement raison, l'officier qui ne voulait
pas qu'on envoyt la dpche Paris!

Et il continua longtemps, en phrases coupes, sans ordre, et le
jeune homme finit par comprendre, muet, le coeur serr. Vers
minuit, une dpche du ministre de la guerre l'empereur tait
arrive, en rponse celle du marchal. On n'en connaissait pas
le texte exact; mais un aide de camp avait dit tout haut,
l'Htel de Ville, que l'impratrice et le conseil des ministres
craignaient une rvolution Paris, si, abandonnant Bazaine,
l'empereur rentrait. La dpche, mal renseigne sur les positions
vritables des allemands, ayant l'air de croire une avance que
l'arme de Chlons n'avait plus, exigeait la marche en avant,
malgr tout, avec une fivre de passion extraordinaire.

-- L'empereur a fait appeler le marchal, ajouta le pharmacien, et
ils sont rests enferms ensemble pendant prs d'une heure.
Naturellement, je ne sais pas ce qu'ils ont pu se dire, mais ce
que tous les officiers m'ont rpt, c'est qu'on ne bat plus en
retraite et que la marche sur la Meuse est reprise... Nous venons
de rquisitionner tous les fours de la ville pour le 1er corps,
qui remplacera ici, demain matin, le 12e, dont l'artillerie, comme
vous le voyez, part en ce moment pour la besace... Cette fois,
c'est bien fini, vous voil en route pour la bataille!

Il s'arrta. Lui aussi regardait la fentre claire, chez le
notaire. Puis, demi-voix, d'un air de curiosit songeuse:

-- Hein! qu'ont-ils pu se dire? ... C'est drle tout de mme, de
se replier six heures du soir, devant la menace d'un danger, et
d'aller minuit tte baisse dans ce danger, lorsque la situation
reste identiquement la mme!

Maurice coutait toujours le roulement des canons, en bas, dans la
petite ville noire, ce trot ininterrompu, ce flot d'hommes qui
s'coulait vers la Meuse, l'inconnu terrible du lendemain. Et,
sur les minces rideaux bourgeois de la fentre, il revoyait passer
rgulirement l'ombre de l'empereur, le va-et-vient de ce malade
que l'insomnie tenait debout, pris d'un besoin de mouvement,
malgr sa souffrance, l'oreille emplie du bruit de ces chevaux et
de ces soldats qu'il laissait envoyer la mort. Ainsi, quelques
heures avaient suffi, c'tait maintenant le dsastre dcid,
accept. Qu'avaient-ils pu se dire, en effet, cet empereur et ce
marchal, tous les deux avertis du malheur auquel on marchait,
convaincus le soir de la dfaite, dans les effroyables conditions
o l'arme allait se trouver, ne pouvant le matin avoir chang
d'avis, lorsque le pril grandissait chaque heure? Le plan du
gnral de Palikao, la marche foudroyante sur Montmdy, dj
tmraire le 23, possible peut-tre encore le 25, avec des soldats
solides et un capitaine de gnie, devenait, le 27, un acte de pure
dmence, au milieu des hsitations continuelles du commandement et
de la dmoralisation croissante des troupes. Si tous deux le
savaient, pourquoi cdaient-ils aux impitoyables voix fouettant
leur indcision? Le marchal, peut-tre, n'tait qu'une me borne
et obissante de soldat, grande dans son abngation. Et
l'empereur, qui ne commandait plus, attendait le destin. On leur
demandait leur vie et la vie de l'arme: ils les donnaient. Ce fut
la nuit du crime, la nuit abominable d'un assassinat de nation;
car l'arme ds lors se trouvait en dtresse, cent mille hommes
taient envoys au massacre.

En songeant ces choses, dsespr et frmissant, Maurice suivait
l'ombre, sur la mousseline lgre de la bonne Madame Desroches,
l'ombre fivreuse, pitinante, que semblait pousser l'impitoyable
voix, venue de Paris. Cette nuit-l, l'impratrice n'avait-elle
pas souhait la mort du pre, pour que le fils rgnt? Marche!
Marche! Sans regarder en arrire, sous la pluie, dans la boue,
l'extermination, afin que cette partie suprme de l'empire
l'agonie soit joue jusqu' la dernire carte. Marche! Marche!
Meurs en hros sur les cadavres entasss de ton peuple, frappe le
monde entier d'une admiration mue, si tu veux qu'il pardonne ta
descendance! Et sans doute l'empereur marchait la mort. En bas,
la cuisine ne flambait plus, les cuyers, les aides de camp, les
chambellans dormaient, toute la maison tait noire; tandis que,
seule, l'ombre allait et revenait sans cesse, rsigne la
fatalit du sacrifice, au milieu de l'assourdissant vacarme du 12e
corps, qui continuait de dfiler, dans les tnbres.

Soudain, Maurice songea que, si la marche en avant tait reprise,
le 7e corps ne remonterait pas par le Chesne; et il se vit en
arrire, spar de son rgiment, ayant dsert son poste. Il ne
sentait plus la brlure de son pied: un pansement habile, quelques
heures d'absolu repos en avaient calm la fivre. Lorsque Combette
lui eut donn des souliers lui, de larges souliers o il tait
l'aise, il voulut partir, partir l'instant, esprant rencontrer
encore le 106e sur la route du Chesne Vouziers. Vainement, le
pharmacien tcha de le retenir, et il allait se dcider le
reconduire en personne dans son cabriolet, battant la route au
petit bonheur, quand son lve, Fernand, reparut, en expliquant
qu'il revenait d'embrasser sa cousine. Ce fut ce grand garon
blme, l'air poltron, qui attela et qui emmena Maurice. Il n'tait
pas quatre heures, une pluie diluvienne ruisselait du ciel
d'encre, les lanternes de la voiture plissaient, clairant
peine le chemin, au milieu de la vaste campagne noye, toute
pleine de rumeurs immenses, qui, chaque kilomtre, les faisaient
s'arrter, croyant au passage d'une arme.

Cependant, l-bas, devant Vouziers, Jean n'avait point dormi.
Depuis que Maurice lui avait expliqu comment cette retraite
allait tout sauver, il veillait, empchant ses hommes de
s'carter, attendant l'ordre de dpart, que les officiers
pouvaient donner d'une minute l'autre.



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