A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 20000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Ce fut ce grand garon
blme, l'air poltron, qui attela et qui emmena Maurice. Il n'tait
pas quatre heures, une pluie diluvienne ruisselait du ciel
d'encre, les lanternes de la voiture plissaient, clairant
peine le chemin, au milieu de la vaste campagne noye, toute
pleine de rumeurs immenses, qui, chaque kilomtre, les faisaient
s'arrter, croyant au passage d'une arme.

Cependant, l-bas, devant Vouziers, Jean n'avait point dormi.
Depuis que Maurice lui avait expliqu comment cette retraite
allait tout sauver, il veillait, empchant ses hommes de
s'carter, attendant l'ordre de dpart, que les officiers
pouvaient donner d'une minute l'autre. Vers deux heures, dans
l'obscurit profonde, que les feux toilaient de rouge, un grand
bruit de chevaux traversa le camp: c'tait la cavalerie qui
partait en avant-garde, vers Ballay et Quatre-Champs, afin de
surveiller les routes de Boult-Aux-Bois et de la Croix-Aux-Bois.
Une heure plus tard, l'infanterie et l'artillerie se mirent leur
tour en branle, quittant enfin ces positions de Falaise et de
Chestres, que depuis deux grands jours elles s'enttaient
dfendre contre un ennemi qui ne venait point. Le ciel s'tait
couvert, la nuit restait profonde, et chaque rgiment s'loignait
dans le plus grand silence, un dfil d'ombres se drobant au fond
des tnbres. Mais tous les coeurs battaient d'allgresse, comme
si l'on et chapp un guet-apens. On se voyait dj sous les
murs de Paris, la veille de la revanche.

Dans l'paisse nuit, Jean regardait. La route tait borde
d'arbres, et il lui semblait bien qu'elle traversait de vastes
prairies. Puis, des montes, des descentes se produisirent. On
arrivait un village, qui devait tre Ballay, lorsque la lourde
nue dont le ciel tait obscurci, creva en une pluie violente. Les
hommes avaient dj reu tant d'eau, qu'ils ne se fchaient mme
plus, enflant les paules. Mais Ballay tait dpass; et, mesure
qu'ils s'approchaient de Quatre-Champs, se levaient des rafales de
vent furieux. Au del, quand ils eurent mont sur le vaste plateau
dont les terres nues vont jusqu' Noirval, l'ouragan fit rage, ils
furent battus par un effroyable dluge. Et ce fut au milieu de ces
vastes terres, qu'un ordre de halte arrta, un un, tous les
rgiments. Le 7e corps entier, trente et quelques mille hommes,
s'y trouva runi, comme le jour naissait, un jour boueux dans un
ruissellement d'eau grise. Que se passait-il? Pourquoi cette
halte? Une inquitude courait dj dans les rangs, certains
prtendaient que les ordres de marche venaient d'tre changs. On
leur avait fait mettre l'arme au pied, avec dfense de rompre les
rangs et de s'asseoir. Par instants, le vent balayait le haut
plateau avec une violence telle, qu'ils devaient se serrer les uns
contre les autres, pour n'tre pas emports. La pluie les
aveuglait, leur lardait la peau, une pluie glaciale qui coulait
sous leurs vtements. Et deux heures s'coulrent, une
interminable attente, on ne savait pourquoi, au milieu de
l'angoisse qui de nouveau serrait tous les coeurs.

Jean, mesure que le jour grandissait, tchait de s'orienter. On
lui avait montr, au nord-Ouest, de l'autre ct de Quatre-Champs,
le chemin du Chesne, qui filait sur un coteau. Alors, pourquoi
avait-on tourn droite, au lieu de tourner gauche? Puis, ce
qui l'intressait, c'tait l'tat-major install la converserie,
une ferme plante au bord du plateau. On y semblait trs effar,
des officiers couraient, discutaient, avec de grands gestes. Et
rien ne venait, que pouvaient-ils attendre? Le plateau tait une
sorte de cirque, des chaumes l'infini, que dominaient, au nord
et l'est, des hauteurs boises; vers le sud, s'tendaient des
bois pais; tandis que, par une chappe, l'ouest, on apercevait
la valle de l'Aisne, avec les petites maisons blanches de
Vouziers. En dessous de la converserie, pointait le clocher
d'ardoises de Quatre-Champs, noy dans l'averse enrage, sous
laquelle semblaient se fondre les quelques pauvres toits moussus
du village. Et, comme Jean enfilait du regard la rue montante, il
distingua trs bien un cabriolet arrivant au grand trot, par la
chausse caillouteuse, change en torrent.

C'tait Maurice, qui, enfin, du coteau d'en face, un coude de la
route, venait d'apercevoir le 7e corps. Depuis deux heures, il
battait le pays, tromp par les renseignements d'un paysan, gar
par la mauvaise volont sournoise de son conducteur, qui la peur
des Prussiens donnait la fivre. Ds qu'il atteignit la ferme, il
sauta de voiture, trouva tout de suite son rgiment.

Jean, stupfait, lui cria:

-- Comment, c'est toi! Pourquoi donc? Puisque nous allions te
reprendre!

D'un geste, Maurice conta sa colre et sa peine.

-- Ah! oui... On ne remonte plus par l, c'est par l-bas qu'on
va, pour y crever tous!

-- Bon! dit l'autre, tout ple, aprs un silence.

On se fera au moins casser la gueule ensemble.

Et, comme ils s'taient quitts, les deux hommes se retrouvrent,
en s'embrassant. Sous la pluie battante qui continuait, le simple
soldat rentra dans le rang, tandis que le caporal donnait
l'exemple, ruisselant, sans une plainte.

Mais la nouvelle, maintenant, courait, certaine. On ne se repliait
plus sur Paris, on marchait de nouveau vers la Meuse. Un aide de
camp du marchal venait d'apporter au 7e corps l'ordre d'aller
camper Nouart; tandis que le 5e, se dirigeant sur Beauclair,
prendrait la droite de l'arme, et que le 1er remplacerait au
Chesne le 12e, en marche sur la besace, l'aile gauche. Et, si,
depuis prs de trois heures, trente et quelques mille hommes
restaient l, l'arme au pied, attendre, sous les furieuses
rafales, c'tait que le gnral Douay, au milieu de la confusion
dplorable de ce nouveau changement de front, prouvait
l'inquitude la plus vive sur le sort du convoi, envoy en avant,
la veille, vers Chagny. Il fallait bien attendre qu'il et ralli
le corps. On racontait que ce convoi avait t coup par celui du
12e corps, au Chesne. D'autre part, une partie du matriel, toutes
les forges d'artillerie, s'tant trompes de route, revenaient de
Terron par la route de Vouziers, o elles allaient srement tomber
entre les mains des allemands. Jamais dsordre ne fut plus grand,
et jamais anxit plus vive.

Alors, parmi les soldats, il y eut un vritable dsespoir.
Beaucoup voulaient s'asseoir sur leurs sacs, dans la boue de ce
plateau dtremp, et attendre la mort, sous la pluie. Ils
ricanaient, ils insultaient les chefs: ah! de fameux chefs, sans
cervelle, dfaisant le soir ce qu'ils avaient fait le matin,
flnant quand l'ennemi n'tait pas l, filant ds qu'il
apparaissait! Une dmoralisation dernire achevait de faire de
cette arme un troupeau sans foi, sans discipline, qu'on menait
la boucherie, par les hasards de la route. L-bas, vers Vouziers,
une fusillade venait d'clater, des coups de feu changs entre
l'arrire-garde du 7e corps et l'avant-garde des troupes
allemandes; et, depuis un instant, tous les regards se tournaient
vers la valle de l'Aisne, o, dans une claircie du ciel,
montaient les tourbillons d'une paisse fume noire: on sut que
c'tait le village de Falaise qui brlait, incendi par les
uhlans. Une rage s'emparait des hommes. Quoi donc? Les Prussiens
taient l, maintenant! On les avait attendus deux jours, pour
leur donner le temps d'arriver. Puis, on dcampait. Obscurment,
au fond des plus borns, montait la colre de l'irrparable faute
commise, cette attente imbcile, ce pige dans lequel on tait
tomb: les claireurs de la ive arme amusant la brigade Bordas,
arrtant, immobilisant un un tous les corps de l'arme de
Chlons, pour permettre au prince royal de Prusse d'accourir avec
la IIIe arme. Et, cette heure, grce l'ignorance du marchal,
qui ne savait encore quelles troupes il avait devant lui, la
jonction se faisait, le 7e corps et le 5e allaient tre harcels,
sous la continuelle menace d'un dsastre.

Maurice, l'horizon, regardait flamber Falaise. Mais il y eut un
soulagement: le convoi qu'on avait cru perdu, dboucha du chemin
du Chesne. Tout de suite, pendant que la premire division restait
Quatre-Champs, pour attendre et protger l'interminable dfil
des bagages, la 2e se remettait en branle et gagnait Boult-Aux-
Bois par la fort, pendant que la 3e se postait, gauche, sur les
hauteurs de Belleville, afin d'assurer les communications. Et,
comme le 106e enfin, au moment o redoublait la pluie, quittait le
plateau, reprenant la marche sclrate vers la Meuse, l'inconnu,
Maurice revit l'ombre de l'empereur, allant et revenant d'un train
morne, sur les petits rideaux de la vieille Madame Desroches. Ah!
cette arme de la dsesprance, cette arme en perdition qu'on
envoyait un crasement certain, pour le salut d'une dynastie!
Marche, marche, sans regarder en arrire, sous la pluie, dans la
boue, l'extermination!




VI


-- Tonnerre de Dieu! dit le lendemain matin Chouteau en
s'veillant, rompu et glac sous la tente, je prendrais bien un
bouillon, avec beaucoup de viande autour.

Boult-Aux-Bois, o l'on avait camp, il n'y avait eu, le soir,
qu'une maigre distribution de pommes de terre, l'intendance tant
de plus en plus ahurie et dsorganise par les marches et les
contremarches continuelles, n'arrivant jamais rencontrer les
troupes aux rendez-vous donns. On ne savait plus o prendre, par
le dsordre des chemins, les troupeaux migrateurs, et c'tait la
disette prochaine.

Loubet, en s'tirant, eut un ricanement dsespr.

-- Ah! fichtre, oui! C'est fini, les oies la ficelle!

L'escouade tait maussade, assombrie. Quand on ne mangeait pas, a
n'allait pas. Et il y avait, en outre, cette pluie incessante,
cette boue dans laquelle on venait de dormir.

Ayant vu Pache qui se signait, aprs avoir fait sa prire du
matin, lvres closes, Chouteau reprit furieusement:

-- Demande-lui donc, ton bon Dieu, qu'il nous envoie une paire
de saucisses et une chopine chacun.

-- Ah! si l'on avait seulement une miche, du pain tant qu'on en
voudrait!



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | 42 | | 43 | | 44 | | 45 | | 46 | | 47 | | 48 | | 49 | | 50 | | 51 | | 52 | | 53 | | 54 | | 55 | | 56 | | 57 | | 58 | | 59 | | 60 | | 61 | | 62 | | 63 | | 64 | | 65 | | 66 | | 67 | | 68 | | 69 | | 70 | | 71 | | 72 | | 73 | | 74 | | 75 | | 76 | | 77 | | 78 | | 79 | | 80 | | 81 | | 82 | | 83 | | 84 | | 85 | | 86 | | 87 | | 88 | | 89 | | 90 | | 91 | | 92 | | 93 | | 94 | | 95 | | 96 | | 97 | | 98 | | 99 | | 100 | | 101 | | 102 | | 103 | | 104 | | 105 | | 106 | | 107 | | 108 | | 109 | | 110 | | 111 | | 112 | | 113 | | 114 | | 115 | | Next |


Keywords: jamais, tandis, l'autre, nouveau, savait, village, troupes, ballay, chemin, convoi
N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.