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Text on one page: Few Medium Many
D'autre part, dans le parc de Montivilliers, la fusillade
n'avanait gure, ce qui indiquait que, de ce ct aussi, des
renforts auraient dgag le bois.

-- Dites vos hommes, mon lieutenant... la baonnette! la
baonnette!

D'une blancheur de cire, la voix mourante, le lieutenant eut
encore la force de murmurer:

-- Vous entendez, mes enfants, la baonnette!

Et ce fut son dernier souffle, il expira, la face droite et ttue,
les yeux ouverts, regardant toujours la bataille. Des mouches dj
volaient et se posaient sur la tte broye de Franoise; tandis
que le petit Auguste, dans son lit, pris du dlire de la fivre,
appelait, demandait boire, d'une voix basse et suppliante.

-- Mre, rveille-toi, relve-toi... J'ai soif, j'ai bien soif...

Mais les ordres taient formels, les officiers durent commander la
retraite, dsols de ne pouvoir tirer profit de l'avantage qu'ils
venaient de remporter. videmment, le gnral Ducrot, hant par la
crainte du mouvement tournant de l'ennemi, sacrifiait tout la
tentative folle d'chapper son treinte. La place de l'glise
fut vacue, les troupes se replirent de ruelle en ruelle,
bientt la route se vida. Des cris et des sanglots de femmes
s'levaient, des hommes juraient, brandissaient les poings, dans
la colre de se voir ainsi abandonns. Beaucoup s'enfermaient chez
eux, rsolus s'y dfendre et mourir.

-- Eh bien! moi, je ne fiche pas le camp! criait Weiss, hors de
lui. Non! j'aime mieux y laisser la peau... Qu'ils viennent donc
casser mes meubles et boire mon vin!

Plus rien n'existait que sa rage, cette fureur inextinguible de la
lutte, l'ide que l'tranger entrerait chez lui, s'assoirait sur
sa chaise, boirait dans son verre. Cela soulevait tout son tre,
emportait son existence accoutume, sa femme, ses affaires, sa
prudence de petit bourgeois raisonnable. Et il s'enferma dans sa
maison, s'y barricada, y tourna comme une bte en cage, passant
d'une pice dans une autre, s'assurant que toutes les ouvertures
taient bien bouches. Il compta ses cartouches, il en avait
encore une quarantaine.

Puis, comme il allait donner un dernier coup d'oeil vers la Meuse,
pour s'assurer qu'aucune attaque n'tait craindre par les
prairies, la vue des coteaux de la rive gauche l'arrta de nouveau
un instant. Des envolements de fume indiquaient nettement les
positions des batteries Prussiennes. Et, dominant la formidable
batterie de Frnois, l'angle d'un petit bois de la Marfe, il
retrouva le groupe d'uniformes, plus nombreux, d'un tel clat au
grand soleil, qu'en mettant son binocle par-dessus ses lunettes,
il distinguait l'or des paulettes et des casques.

-- Sales bougres, sales bougres! rpta-t-il, le poing tendu.

L-haut, sur la Marfe, c'tait le roi Guillaume et son tat-
major. Ds sept heures, il tait venu de Vendresse, o il avait
couch, et il se trouvait l-haut, l'abri de tout pril, ayant
devant lui la valle de la Meuse, le droulement sans bornes du
champ de bataille. L'immense plan en relief allait d'un bord du
ciel l'autre; tandis que, debout sur la colline, comme du trne
rserv de cette gigantesque loge de gala, il regardait.

Au milieu, sur le fond sombre de la fort des Ardennes, drape
l'horizon ainsi qu'un rideau d'antique verdure, Sedan se
dtachait, avec les lignes gomtriques de ses fortifications, que
les prs inonds et le fleuve noyaient au sud et l'ouest. Dans
Bazeilles, des maisons flambaient dj, une poussire de bataille
embrumait le village. Puis, l'est, de la Moncelle Givonne, on
ne voyait, pareils des lignes d'insectes, traversant les
chaumes, que quelques rgiments du 12e corps et du 1er, qui
disparaissaient par moments dans l'troit vallon, o les hameaux
taient cachs; et, en face, l'autre revers apparaissait, des
champs ples, que le bois Chevalier tachait de sa masse verte.
Mais surtout, au nord, le 7e corps tait bien en vue, occupant de
ses mouvants points noirs le plateau de Floing, une large bande de
terres rougetres qui descendait du petit bois de la Garenne aux
herbages du bord de l'eau. Au del, c'tait encore Floing, Saint-
Menges, Fleigneux, Illy, des villages perdus parmi la houle des
terrains, toute une rgion tourmente, coupe d'escarpements. Et
c'tait aussi, gauche, la boucle de la Meuse, les eaux lentes,
d'argent neuf au clair soleil, enfermant la presqu'le d'Iges de
son vaste et paresseux dtour, barrant tout chemin vers Mzires,
ne laissant, entre la berge extrme et les inextricables forts,
que la porte unique du dfil de Saint-Albert.

Les cent mille hommes et les cinq cents canons de l'arme
Franaise taient l, entasss et traqus dans ce triangle; et,
lorsque le roi de Prusse se tournait vers l'ouest, il apercevait
une autre plaine, celle de Donchery, des champs vides
s'largissant vers Briancourt, Marancourt et Vrignes-Aux-Bois,
tout un infini de terres grises, poudroyant sous le ciel bleu; et,
lorsqu'il se tournait vers l'est, c'tait aussi, en face des
lignes Franaises si resserres, une immensit libre, un
pullulement de villages, Douzy et Carignan d'abord, ensuite en
remontant Rubcourt, Pourru-Aux-Bois, Francheval, Villers-Cernay,
jusqu' La Chapelle, prs de la frontire. Tout autour, la terre
lui appartenait, il poussait son gr les deux cent cinquante
mille hommes et les huit cents canons de ses armes, il embrassait
d'un seul regard leur marche envahissante.

Dj, d'un ct, le XIe corps s'avanait sur Saint-Menges, tandis
que le Ve corps tait Vrignes-Aux-Bois et que la division
wurtembergeoise attendait prs de Donchery; et, de l'autre ct,
si les arbres et les coteaux le gnaient, il devinait les
mouvements, il venait de voir le XIIe corps pntrer dans le bois
Chevalier, il savait que la garde devait avoir atteint Villers-
Cernay. C'taient les branches de l'tau, l'arme du prince royal
de Prusse gauche, l'arme du prince royal de Saxe droite, qui
s'ouvraient et montaient, d'un mouvement irrsistible, pendant que
les deux corps Bavarois se ruaient sur Bazeilles.

Aux pieds du roi Guillaume, de Remilly Frnois, les batteries
presque ininterrompues tonnaient sans relche, couvrant d'obus la
Moncelle et Daigny, allant, par-dessus la ville de Sedan, balayer
les plateaux du nord. Et il n'tait gure plus de huit heures, et
il attendait l'invitable rsultat de la bataille, les yeux sur
l'chiquier gant, occup mener cette poussire d'hommes,
l'enragement de ces quelques points noirs, perdus au milieu de
l'ternelle et souriante nature.




II


Sur le plateau de Floing, au petit jour, dans le brouillard pais,
le clairon Gaude sonna la diane, de tout son souffle. Mais l'air
tait si noy d'eau, que la sonnerie joyeuse s'touffait. Et les
hommes de la compagnie, qui n'avaient pas mme eu le courage de
dresser les tentes, rouls dans les toiles, couchs dans la boue,
ne s'veillaient pas, pareils dj des cadavres, avec leurs
faces blmes, durcies de fatigue et de sommeil. Il fallut les
secouer un un, les tirer de ce nant; et ils se soulevaient
comme des ressuscits, livides, les yeux pleins de la terreur de
vivre.

Jean avait rveill Maurice.

-- Quoi donc? O sommes-nous?

Effar, il regardait, n'apercevait que cette mer grise, o
flottaient les ombres de ses camarades. On ne distinguait rien,
vingt mtres devant soi. Toute orientation se trouvait perdue, il
n'aurait pas t capable de dire de quel ct tait Sedan. Mais,
ce moment, le canon, quelque part, trs loin, frappa son oreille.

-- Ah! oui, c'est pour aujourd'hui, on se bat... Tant mieux! On va
donc en finir!

Des voix, autour de lui, disaient de mme; et c'tait une sombre
satisfaction, le besoin de s'vader de ce cauchemar, de les voir
enfin, ces Prussiens, qu'on tait venu chercher, et devant
lesquels on fuyait depuis tant de mortelles heures! On allait donc
leur envoyer des coups de fusil, s'allger de ces cartouches qu'on
avait apportes de si loin, sans en brler une seule! Cette fois,
tous le sentaient, c'tait l'invitable bataille.

Mais le canon de Bazeilles tonnait plus haut, et Jean, debout,
coutait.

-- O tire-t-on?

-- Ma foi, rpondit Maurice, a m'a l'air d'tre vers la Meuse...
Seulement, le diable m'emporte si je me doute o je suis.

-- coute, mon petit, dit alors le caporal, tu ne vas pas me
quitter, parce que, vois-tu, il faut savoir, si l'on ne veut pas
attraper de mauvais coups... Moi, j'ai dj vu a, j'ouvrirai
l'oeil pour toi et pour moi.

L'escouade, cependant, commenait grogner, fche de ne pouvoir
se mettre sur l'estomac quelque chose de chaud. Pas possible
d'allumer du feu, sans bois sec, et avec un sale temps pareil! Au
moment mme o s'engageait la bataille, la question du ventre
revenait, imprieuse, dcisive. Des hros peut-tre, mais des
ventres avant tout. Manger, c'tait l'unique affaire; et avec quel
amour on cumait le pot, les jours de bonne soupe! Et quelles
colres d'enfants et de sauvages, quand le pain manquait!

-- Lorsqu'on ne mange pas, on ne se bat pas, dclara Chouteau. Du
tonnerre de Dieu, si je risque ma peau aujourd'hui!

Le rvolutionnaire revenait chez ce grand diable de peintre en
btiments, beau parleur de Montmartre, thoricien de cabaret,
gtant les quelques ides justes, attrapes et l, dans le plus
effroyable mlange d'neries et de mensonges.

-- D'ailleurs, continua-t-il, est-ce qu'on ne s'est pas foutu de
nous, nous raconter que les Prussiens crevaient de faim et de
maladie, qu'ils n'avaient mme plus de chemises et qu'on les
rencontrait sur les routes, sales, en guenilles comme des pauvres?

Loubet se mit rire, de son air de gamin de Paris, qui avait
roul au travers de tous les petits mtiers des halles.

-- Ah! ouiche! C'est nous autres qui claquons de misre, et qui
on donnerait un sou, quand nous passons avec nos godillots crevs
et nos frusques de chienlits... Et leurs grandes victoires donc!
Encore de jolis farceurs, lorsqu'ils nous racontaient qu'on venait
de faire Bismarck prisonnier et qu'on avait culbut toute une
arme dans une carrire...



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