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Et leurs grandes victoires donc!
Encore de jolis farceurs, lorsqu'ils nous racontaient qu'on venait
de faire Bismarck prisonnier et qu'on avait culbut toute une
arme dans une carrire... Non, ce qu'ils se sont foutus de nous!

Pache et Lapoulle, qui coutaient, serraient les poings, en
hochant furieusement la tte. D'autres, aussi, se fchaient, car
l'effet de ces continuels mensonges des journaux avait fini par
tre dsastreux. Toute confiance tait morte, on ne croyait plus
rien. L'imagination de ces grands enfants, si fertile d'abord en
esprances extraordinaires, tombait maintenant des cauchemars
fous.

-- Pardi! ce n'est pas malin, reprit Chouteau, a s'explique,
puisque nous sommes vendus... Vous le savez bien tous.

La simplicit paysanne de Lapoulle s'exasprait chaque fois ce
mot.

-- Oh! vendus, faut-il qu'il y ait des gens canailles!

-- Vendus, comme Judas a vendu son matre, murmura Pache, que
hantaient ses souvenirs d'histoire sainte.

Chouteau triomphait.

-- C'est bien simple, mon Dieu! On sait les chiffres... Mac-Mahon
a reu trois millions, et les autres gnraux chacun un million,
pour nous amener ici... Ca s'est fait Paris, le printemps
dernier; et, cette nuit, ils ont tir une fuse, histoire de dire
que c'tait prt, et qu'on pouvait venir nous prendre.

Maurice fut rvolt par la stupidit de l'invention. Autrefois,
Chouteau l'avait amus, presque conquis, grce sa verve
faubourienne. Mais, prsent, il ne tolrait plus ce
pervertisseur, ce mauvais ouvrier qui crachait sur toutes les
besognes, afin d'en dgoter les autres.

-- Pourquoi dites-vous des absurdits pareilles? cria-t-il. Vous
savez bien que ce n'est pas vrai.

-- Comment, pas vrai? ... Alors, maintenant, c'est pas vrai que
nous sommes vendus? ... Ah! dis donc, toi l'aristo! est-ce que tu
en es, de la bande ces sales cochons de tratres?

Il s'avanait, menaant.

-- Tu sais, faudrait le dire, monsieur le bourgeois, parce que,
sans attendre ton ami Bismarck, on te ferait tout de suite ton
affaire.

Les autres, de mme, commenaient gronder, et Jean crut devoir
intervenir.

-- Silence donc! je mets au rapport le premier qui bouge!

Mais Chouteau, ricanant, le hua. Il s'en fichait pas mal de son
rapport! Il se battrait ou il ne se battrait pas, son ide; et
il ne fallait plus qu'on l'embtt, parce qu'il n'avait pas des
cartouches que pour les Prussiens. prsent que la bataille tait
commence, le peu de discipline, maintenue par la peur,
s'effondrait: Qu'est-ce qu'on pouvait lui faire? Il filerait, ds
qu'il en aurait assez. Et il fut grossier, excitant les autres
contre le caporal, qui les laissait mourir de faim. Oui, c'tait
sa faute, si l'escouade n'avait rien mang depuis trois jours,
tandis que les camarades avaient eu de la soupe et de la viande.
Mais monsieur tait all se goberger avec l'aristo chez des
filles. On les avait bien vus, Sedan.

-- Tu as boulott l'argent de l'escouade, ose donc dire le
contraire, bougre de fricoteur!

Du coup, les choses se gtrent. Lapoulle serrait les poings, et
Pache, malgr sa douceur, affol par la faim, voulait qu'on
s'expliqut. Le plus raisonnable fut encore Loubet, qui se mit
rire, de son air avis, en disant que c'tait bte de se manger
entre Franais, lorsque les Prussiens taient l. Lui, n'tait pas
pour les querelles, ni coups de poing, ni coups de fusil; et,
faisant allusion aux quelques centaines de francs qu'il avait
touches, comme remplaant militaire, il ajouta:

-- Vrai! s'ils croient que ma peau ne vaut pas plus cher que
a!... Je vais leur en donner pour leur argent.

Mais Maurice et Jean, irrits de cette agression imbcile,
rpondaient violemment, se disculpaient, lorsqu'une voix forte
sortit du brouillard.

-- Quoi donc? quoi donc? quels sont les sales pierrots qui se
disputent?

Et le lieutenant Rochas parut, avec son kpi jauni par les pluies,
sa capote o manquaient des boutons, toute sa maigre et
dgingande personne dans un pitoyable tat d'abandon et de
misre. Il n'en tait pas moins d'une crnerie victorieuse, les
yeux tincelants, les moustaches hrisses.

-- Mon lieutenant, rpondit Jean hors de lui, ce sont ces hommes
qui crient comme a que nous sommes vendus... Oui, nos gnraux
nous auraient vendus...

Dans le crne troit de Rochas, cette ide de trahison n'tait pas
loin de paratre naturelle, car elle expliquait les dfaites qu'il
ne pouvait admettre.

-- Eh bien! qu'est-ce que a leur fout d'tre vendus? ... Est-ce
que a les regarde? ... Ca n'empche pas que les Prussiens sont l
et que nous allons leur allonger une de ces racles dont on se
souvient.

Au loin, derrire l'pais rideau de brume, le canon de Bazeilles
ne cessait point. Et, d'un grand geste, il tendit les bras.

-- Hein! cette fois, a y est!... On va donc les reconduire chez
eux, coups de crosse!

Tout, pour lui, depuis qu'il entendait la canonnade, se trouvait
effac: les lenteurs, les incertitudes de la marche, la
dmoralisation des troupes, le dsastre de Beaumont, l'agonie
dernire de la retraite force sur Sedan. Puisqu'on se battait,
est-ce que la victoire n'tait pas certaine? Il n'avait rien
appris ni rien oubli, il gardait son mpris fanfaron de l'ennemi,
son ignorance absolue des conditions nouvelles de la guerre, son
obstine certitude qu'un vieux soldat d'Afrique, de Crime et
d'Italie ne pouvait pas tre battu. Ce serait vraiment trop drle,
de commencer son ge!

Un rire brusque lui fendit les mchoires. Il eut une de ces
tendresses de brave homme qui le faisaient adorer de ses soldats,
malgr les bourrades qu'il leur distribuait parfois.

-- coutez, mes enfants, au lieu de vous disputer, a vaudra mieux
de boire la goutte... Oui, je vas vous payer la goutte, vous la
boirez ma sant.

Et, d'une poche profonde de sa capote, il tira une bouteille
d'eau-de-vie, en ajoutant, de son air triomphal, que c'tait un
cadeau d'une dame. La veille, en effet, on l'avait vu, attabl au
fond d'un cabaret de Floing, trs entreprenant l'gard de la
servante, qu'il tenait sur ses genoux. Maintenant, les soldats
riaient de bon coeur, tendaient leurs gamelles, dans lesquelles il
versait lui-mme, gaiement.

-- Mes enfants, il faut boire vos bonnes amies, si vous en avez,
et il faut boire la gloire de la France... Je ne connais que a,
vive la joie!

-- C'est bien vrai, mon lieutenant, votre sant et la sant de
tout le monde!

Tous burent, rconcilis, rchauffs. Ce fut trs gentil, cette
goutte, dans le petit froid du matin, au moment de marcher
l'ennemi. Et Maurice la sentit qui descendait dans ses veines, en
lui rendant la chaleur et la demi-ivresse de l'illusion. Pourquoi
ne battrait-on pas les Prussiens? Est-ce que les batailles ne
rservaient pas leurs surprises, des revirements inattendus dont
l'histoire gardait l'tonnement? Ce diable d'homme ajoutait que
Bazaine tait en marche, qu'on l'attendait avant le soir: oh! Un
renseignement sr, qu'il tenait de l'aide de camp d'un gnral;
et, bien qu'il montrt la Belgique, pour indiquer la route par
laquelle arrivait Bazaine, Maurice s'abandonna une de ces crises
d'espoir, sans lesquelles il ne pouvait vivre. Peut-tre enfin
tait-ce la revanche.

-- Qu'est-ce que nous attendons, mon lieutenant? se permit-il de
demander. On ne marche donc pas!

Rochas eut un geste, comme pour dire qu'il n'avait pas d'ordre.
Puis, aprs un silence:

-- Quelqu'un a-t-il vu le capitaine?

Personne ne rpondit. Jean se souvenait de l'avoir vu, dans la
nuit, s'loigner du ct de Sedan; mais un soldat prudent ne doit
jamais voir un chef, en dehors du service. Il se taisait, lorsque,
en se retournant, il aperut une ombre, qui revenait le long de la
haie.

-- Le voici, dit-il.

C'tait, en effet, le capitaine Beaudoin. Il les tonna tous par
la correction de sa tenue, son uniforme bross, ses chaussures
cires, qui contrastaient si violemment avec le pitoyable tat du
lieutenant. Et il y avait en outre une coquetterie, comme des
soins galants, dans ses mains blanches et la frisure de ses
moustaches, un vague parfum de lilas de Perse qui sentait le
cabinet de toilette bien install de jolie femme.

-- Tiens! Ricana Loubet, le capitaine a donc retrouv ses bagages!

Mais personne ne sourit, car on le savait peu commode. Il tait
excr, tenant ses hommes l'cart. Un pte-sec, selon le mot de
Rochas.

Depuis les premires dfaites, il avait l'air absolument choqu;
et le dsastre que tous prvoyaient lui semblait surtout
inconvenant. Bonapartiste convaincu, promis au plus bel
avancement, appuy par plusieurs salons, il sentait sa fortune
choir dans toute cette boue. On racontait qu'il avait une trs
jolie voix de tnor, laquelle il devait beaucoup dj. Pas
inintelligent d'ailleurs, bien que ne sachant rien de son mtier,
uniquement dsireux de plaire, et trs brave, quand il le fallait,
sans excs de zle.

-- Quel brouillard! dit-il simplement, soulag de retrouver sa
compagnie, qu'il cherchait depuis une demi-heure, avec la crainte
de s'tre perdu.

Tout de suite, un ordre tant enfin arriv, le bataillon se porta
en avant. De nouveaux flots de brume devaient monter de la Meuse,
car on marchait presque ttons, au milieu d'une sorte de rose
blanchtre qui tombait en pluie fine. Et Maurice eut alors une
vision qui le frappa, celle du colonel De Vineuil, surgissant tout
d'un coup, immobile sur son cheval, l'angle de deux routes, lui
trs grand, trs ple, tel qu'un marbre de la dsesprance, la
bte frissonnante au froid du matin, les naseaux ouverts, tourns
l-bas, vers le canon. Mais, surtout, dix pas en arrire,
flottait le drapeau du rgiment, que le sous-lieutenant de service
tenait, sorti dj de son fourreau, et qui, dans la blancheur
molle et mouvante des vapeurs, semblait en plein ciel de rve, une
apparition de gloire, tremblante, prs de s'vanouir. L'aigle
dore tait trempe d'eau, tandis que la soie des trois couleurs,
o se trouvaient brods des noms de victoire, plissait, enfume,
troue d'anciennes blessures; et il n'y avait gure que la croix
d'honneur, attache la cravate, qui mt dans tout cet effacement
l'clat vif de ses branches d'mail.

Le drapeau, le colonel disparurent, noys sous une nouvelle vague,
et le bataillon avanait toujours, sans savoir o, comme dans une
ouate humide.



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