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Text on one page: Few Medium Many
On avait descendu une pente, on remontait maintenant
par un chemin troit. Puis, le cri de halte retentit. Et l'on
resta l, l'arme au pied, les paules alourdies par le sac, avec
dfense de bouger. On devait se trouver sur un plateau; mais
impossible encore de voir vingt pas, on ne distinguait
absolument rien. Il tait sept heures, le canon semblait s'tre
rapproch, de nouvelles batteries tiraient de l'autre ct de
Sedan, de plus en plus voisines.

-- Oh! Moi, dit brusquement le sergent Sapin Jean et Maurice,
je serai tu aujourd'hui.

Il n'avait pas ouvert la bouche depuis le rveil, l'air enfonc
dans une rverie, avec sa grle figure aux grands beaux yeux et au
petit nez pinc.

-- En voil une ide! se rcria Jean, est-ce qu'on peut dire ce
qu'on attrapera? ... Vous savez, il n'y en a pour personne, et il
y en a pour tout le monde.

Mais le sergent hocha la tte, dans un branle d'absolue certitude.

-- Oh! Moi, c'est comme si c'tait fait... Je serai tu
aujourd'hui.

Des ttes se tournrent, on lui demanda s'il avait vu a en rve.
Non, il n'avait rien rv; seulement, il le sentait, c'tait l.

-- Et a m'embte tout de mme, parce que j'allais me marier, en
rentrant chez moi.

Ses yeux de nouveau vacillrent, il revoyait sa vie. Fils de
petits piciers de Lyon, gt par sa mre qu'il avait perdue,
n'ayant pu s'entendre avec son pre, il tait rest au rgiment,
dgot de tout, sans vouloir se laisser racheter; et puis,
pendant un cong, il s'tait mis d'accord avec une de ses
cousines, se reprenant l'existence, faisant ensemble l'heureux
projet de tenir un commerce, grce aux quelques sous qu'elle
devait apporter. Il avait de l'instruction, l'criture,
l'orthographe, le calcul. Depuis un an, il ne vivait plus que pour
la joie de cet avenir.

Il eut un frisson, se secoua pour sortir de son ide fixe, en
rptant d'un air calme:

-- Oui, c'est embtant, je serai tu aujourd'hui.

Personne ne parlait plus, l'attente continua. On ne savait mme
pas si l'on tournait le dos ou la face l'ennemi. Des bruits
vagues, par moments, venaient de l'inconnu du brouillard:
grondements de roues, pitinements de foule, trots lointains de
chevaux. C'taient les mouvements de troupes que la brume cachait,
toute l'volution du 7e corps en train de prendre ses positions de
combat. Mais, depuis un instant, il semblait que les vapeurs
devinssent plus lgres. Des lambeaux s'enlevaient comme des
mousselines, des coins d'horizon se dcouvraient, troubles encore,
d'un bleu morne d'eau profonde. Et ce fut, dans une de ces
claircies, qu'on vit dfiler, tels qu'une chevauche de fantmes,
les rgiments de chasseurs d'Afrique qui faisaient partie de la
division Margueritte. Raides sur la selle, avec leurs vestes
d'ordonnance, leurs larges ceintures rouges, ils poussaient leurs
chevaux, des btes minces, moiti disparues sous la complication
du paquetage. Aprs un escadron, un autre escadron; et tous,
sortis de l'incertain, rentraient dans l'incertain, avaient l'air
de se fondre sous la pluie fine. Sans doute, ils gnaient, on les
emmenait plus loin, ne sachant qu'en faire, ainsi que cela
arrivait depuis le commencement de la campagne. peine les avait-
on employs comme claireurs, et, ds que le combat s'engageait,
on les promenait de vallon en vallon, prcieux et inutiles.

Maurice regardait, en songeant Prosper.

-- Tiens! murmura-t-il, c'est peut-tre lui, l-bas.

-- Qui donc? demanda Jean.

-- Ce garon de Remilly, tu sais bien, dont nous avons rencontr
le frre Oches.

Mais les chasseurs taient passs, et il y eut encore un brusque
galop, un tat-major qui dvalait par le chemin en pente. Cette
fois, Jean avait reconnu leur gnral de brigade, Bourgain-
Desfeuilles, le bras agit dans un geste violent. Il avait donc
daign quitter enfin l'htel de la Croix-D'or; et sa mauvaise
humeur disait assez son ennui de s'tre lev si tt, dans des
conditions d'installation et de nourriture dplorables.

Sa voix tonnante arriva, distincte.

-- Eh! Nom de Dieu! La Moselle ou la Meuse, l'eau qui est l,
enfin!

Le brouillard, pourtant, se levait. Ce fut soudain, comme
Bazeilles, le droulement d'un dcor, derrire le flottant rideau
qui remontait avec lenteur vers les frises. Un clair ruissellement
de soleil tombait du ciel bleu. Et tout de suite Maurice reconnut
l'endroit o ils attendaient.

-- Ah! dit-il Jean, nous sommes sur le plateau de l'Algrie...
Tu vois, de l'autre ct du vallon, en face de nous, ce village,
c'est Floing; et l-bas, c'est Saint-Menges; et, plus loin encore,
c'est Fleigneux... Puis, tout au fond, dans la fort des Ardennes,
ces arbres maigres sur l'horizon, c'est la frontire...

Il continua, la main tendue. Le plateau de l'Algrie, une bande de
terre rougetre, longue de trois kilomtres, descendait en pente
douce du bois de la Garenne la Meuse, dont des prairies le
sparaient. C'tait l que le gnral Douay avait rang le 7e
corps, dsespr de n'avoir pas assez d'hommes pour dfendre une
ligne si dveloppe et pour se relier solidement au 1er corps, qui
occupait, perpendiculairement lui, le vallon de la Givonne, du
bois de la Garenne Daigny.

-- Hein? est-ce grand, est-ce grand!

Et Maurice, se retournant, faisait de la main le tour de
l'horizon. Du plateau de l'Algrie, tout le champ de bataille se
droulait, immense, vers le sud et vers l'ouest: d'abord, Sedan,
dont on voyait la citadelle, dominant les toits; puis, Balan et
Bazeilles, dans une fume trouble qui persistait; puis, au fond,
les coteaux de la rive gauche, le Liry, la Marfe, la Croix-Piau.
Mais c'tait surtout vers l'ouest, vers Donchery, que s'tendait
la vue. La boucle de la Meuse enserrait la presqu'le d'Iges d'un
ruban ple; et, l, on se rendait parfaitement compte de l'troite
route de Saint-Albert, qui filait entre la berge et un coteau
escarp, couronn plus loin par le petit bois du Seugnon, une
queue des bois de la Falizette. En haut de la cte, au carrefour
de la Maison-Rouge, dbouchait la route de Vrignes-Aux-Bois et de
Donchery.

-- Vois-tu, par l, nous pourrions nous replier sur Mzires.

Mais, cette minute mme, un premier coup de canon partit de
Saint-Menges. Dans les fonds, tranaient encore des lambeaux de
brouillard, et rien n'apparaissait, qu'une masse confuse, en
marche dans le dfil de Saint-Albert.

-- Ah! les voici, reprit Maurice qui baissa instinctivement la
voix, sans nommer les Prussiens. Nous sommes coups, c'est fichu!

Il n'tait pas huit heures. Le canon, qui redoublait du ct de
Bazeilles, se faisait aussi entendre l'est, dans le vallon de la
Givonne, qu'on ne pouvait voir: c'tait le moment o l'arme du
prince royal de Saxe, au sortir du bois Chevalier, abordait le 1er
corps, en avant de Daigny. Et, maintenant que le XIe corps
Prussien, en marche vers Floing, ouvrait le feu sur les troupes du
gnral Douay, la bataille se trouvait engage de toutes parts, du
sud au nord, sur cet immense primtre de plusieurs lieues.

Maurice venait d'avoir conscience de l'irrparable faute qu'on
avait commise, en ne se retirant pas sur Mzires, pendant la
nuit. Mais, pour lui, les consquences restaient confuses. Seul,
un sourd instinct du danger lui faisait regarder avec inquitude
les hauteurs voisines, qui dominaient le plateau de l'Algrie. Si
l'on n'avait pas eu le temps de battre en retraite, pourquoi ne
s'tait-on pas dcid occuper ces hauteurs, en s'adossant contre
la frontire, quitte passer en Belgique, dans le cas o l'on
serait culbut? Deux points surtout semblaient menaants, le
mamelon du Hattoy, au-dessus de Floing, gauche, et le calvaire
d'Illy, une croix de pierre entre deux tilleuls, droite. La
veille, le gnral Douay avait fait occuper le Hattoy par un
rgiment, qui, ds le petit jour, s'tait repli, trop en l'air.
Quant au calvaire d'Illy, il devait tre dfendu par l'aile gauche
du 1er corps. Les terres s'tendaient entre Sedan et la fort des
Ardennes, vastes et nues, profondment vallonnes; et la clef de
la position tait visiblement l, au pied de cette croix et de ces
deux tilleuls, d'o l'on balayait toute la contre environnante.

Trois autres coups de canon retentirent. Puis, ce fut toute une
salve. Cette fois, on avait vu une fume monter d'un petit coteau,
gauche de Saint-Menges.

-- Allons, dit Jean, c'est notre tour.

Pourtant, rien n'arrivait. Les hommes, toujours immobiles, l'arme
au pied, n'avaient d'autre amusement que de regarder la belle
ordonnance de la deuxime division, range devant Floing, et dont
la gauche, place en potence, tait tourne vers la Meuse, pour
parer une attaque de ce ct. Vers l'est, se dployait la
troisime division, jusqu'au bois de la Garenne, en dessous
d'Illy, tandis que la premire, trs entame Beaumont, se
trouvait en seconde ligne. Pendant la nuit, le gnie avait
travaill des ouvrages de dfense. Mme, sous le feu commenant
des Prussiens, on creusait encore des tranches-Abris, on levait
des paulements.

Mais une fusillade clata, dans le bas de Floing, tout de suite
teinte du reste, et la compagnie du capitaine Beaudoin reut
l'ordre de se reporter de trois cents mtres en arrire. On
arrivait dans un vaste carr de choux, lorsque le capitaine cria,
de sa voix brve:

-- Tous les hommes par terre!

Il fallut se coucher. Les choux taient tremps d'une abondante
rose, leurs paisses feuilles d'or vert retenaient des gouttes,
d'une puret et d'un clat de gros brillants.

-- La hausse quatre cents mtres, cria de nouveau le capitaine.

Alors, Maurice appuya le canon de son chassepot sur un chou qu'il
avait devant lui. Mais on ne voyait plus rien, ainsi au ras du
sol: des terrains s'tendaient, confus, coups de verdures. Et il
poussa le coude de Jean, allong sa droite, en demandant ce
qu'on fichait l. Jean, expriment, lui montra, sur un tertre
voisin, une batterie qu'on tait en train d'tablir. videmment,
on les avait posts cette place pour soutenir cette batterie.
Pris de curiosit, Maurice se releva, dsireux de savoir si Honor
n'en tait pas, avec sa pice; mais l'artillerie de rserve se
trouvait en arrire, l'abri d'un bouquet d'arbres.

-- Nom de Dieu!



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Keywords: capitaine, n'avait, aujourd'hui, brouillard, est-ce, division, pendant, d'illy, devait, bazeilles
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