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Text on one page: Few Medium Many
Eux qui, de Reims Mouzon, avaient march
si mal, alourdis d'inaccoutumance, se rvlaient comme les mieux
disciplins, les plus fraternellement unis d'un lien de devoir et
d'abngation, devant l'ennemi. Les clairons n'avaient eu qu'
sonner, ils retournaient au feu, ils reprenaient l'attaque, malgr
leurs coeurs gros de colre. Trois fois, on leur avait promis,
pour les soutenir, une division qui ne venait pas. Ils se
sentaient abandonns, sacrifis. C'tait leur vie tous qu'on
leur demandait, en les ramenant ainsi sur Bazeilles, aprs le leur
avoir fait vacuer. Et ils le savaient, et ils donnaient leur vie
sans une rvolte, serrant les rangs, quittant les arbres qui les
protgeaient, pour rentrer sous les obus et les balles.

Henriette eut un soupir de profond soulagement. Enfin, on marchait
donc! Elle les suivit, esprant arriver avec eux, prte courir,
s'ils couraient. Mais, de nouveau dj, on s'tait arrt.
prsent, les projectiles pleuvaient, il allait falloir, pour
roccuper Bazeilles, reconqurir chaque mtre de la route,
s'emparer des ruelles, des maisons, des jardins, droite et
gauche. Les premiers rangs avaient ouvert le feu, on n'avanait
plus que par saccades, les moindres obstacles faisaient perdre de
longues minutes. Jamais elle n'arriverait, si elle restait ainsi
en queue, attendant la victoire. Et elle se dcida, se jeta
droite, entre deux haies, dans un sentier qui descendait vers les
prairies.

Le projet d'Henriette fut alors d'atteindre Bazeilles par ces
vastes prs bordant la Meuse. Cela, d'ailleurs, n'tait pas trs
net en elle. Soudain, elle resta plante, au bord d'une petite mer
immobile, qui, de ce ct-Ci, lui barrait le chemin. C'tait
l'inondation, les terres basses changes en un lac de dfense,
auxquelles elle n'avait point song. Un instant, elle voulut
retourner en arrire; puis, au risque d'y laisser ses chaussures,
elle continua, suivit le bord, dans l'herbe trempe, o elle
enfonait jusqu' la cheville. Pendant une centaine de mtres, ce
fut praticable. Ensuite, elle buta contre le mur d'un jardin: le
terrain dvalait, l'eau battait le mur, profonde de deux mtres.
Impossible de passer. Ses petits poings se serrrent, elle dut se
raidir de toute sa force, pour ne pas fondre en larmes. Aprs le
premier saisissement, elle longea la clture, trouva une ruelle
qui filait entre les maisons parses. Cette fois, elle se crut
sauve, car elle connaissait ce ddale, ces bouts de sentiers
enchevtrs, dont l'cheveau aboutissait tout de mme au village.

L seulement, les obus tombaient. Henriette resta fige, trs
ple, dans l'assourdissement d'une effrayante dtonation, dont le
coup de vent l'enveloppa. Un projectile venait d'clater devant
elle, quelques mtres. Elle tourna la tte, examina les hauteurs
de la rive gauche, d'o montaient les fumes des batteries
allemandes; et elle comprit, se remit en marche, les yeux fixs
sur l'horizon, guettant les obus, pour les viter. La tmrit
folle de sa course n'allait pas sans un grand sang-Froid, toute la
tranquillit brave dont sa petite me de bonne mnagre tait
capable. Elle voulait ne pas tre tue, retrouver son mari, le
reprendre, vivre ensemble, heureux encore. Les obus ne cessaient
plus, elle filait le long des murs, se jetait derrire les bornes,
profitait des moindres abris. Mais il se prsenta un espace
dcouvert, un bout de chemin dfonc, dj couvert d'clats; et
elle attendait, l'encoignure d'un hangar, lorsqu'elle aperut,
devant elle, au ras d'une sorte de trou, la tte curieuse d'un
enfant, qui regardait. C'tait un petit garon de dix ans, pieds
nus, habill d'une seule chemise et d'un pantalon en lambeaux,
quelque rdeur de route, trs amus par la bataille. Ses minces
yeux noirs ptillaient, et il s'exclamait d'allgresse, chaque
dtonation.

-- Oh! Ce qu'ils sont rigolo!... Bougez pas, en v'l encore un qui
s'amne!... Boum! -t-il pt, celui-l!... Bougez pas, bougez
pas!

Et, chaque projectile, il faisait un plongeon au fond du trou,
reparaissait, levait sa tte d'oiseau siffleur, pour replonger
encore.

Henriette remarqua alors que les obus venaient du Liry, tandis que
les batteries de Pont-Maugis et de Noyers ne tiraient plus que sur
Balan. Elle voyait trs nettement la fume, chaque dcharge;
puis, elle entendait presque aussitt le sifflement, que suivait
la dtonation. Il dut y avoir un court rpit, des vapeurs lgres
se dissipaient lentement.

-- Pour sr qu'ils boivent un coup! cria le petit. Vite, vite!
Donnez-moi la main, nous allons nous cavaler!

Il lui prit la main, la fora le suivre; et tous deux
galoprent, cte cte, pliant le dos, traversant ainsi l'espace
dcouvert. Au bout, comme ils se jetaient derrire une meule et
qu'ils se retournaient, ils virent de nouveau un obus arriver,
tomber droit sur le hangar, la place qu'ils occupaient tout
l'heure. Le fracas fut pouvantable, le hangar s'abattit.

Du coup, une joie folle fit danser le gamin, qui trouvait a trs
farce.

-- Bravo! En v'l de la casse!... Hein? Tout de mme, il tait
temps!

Mais, une seconde fois, Henriette se heurtait contre un obstacle
infranchissable, des murs de jardin, sans chemin aucun. Son petit
compagnon continuait rire, disait qu'on passait toujours, quand
on le voulait bien. Il grimpa sur le chaperon d'un mur, l'aida
ensuite le franchir. D'un saut, ils se trouvrent dans un
potager, parmi des planches de haricots et de pois. Des cltures
partout. Alors, pour en sortir, il leur fallut traverser une
maison basse de jardinier. Lui, sifflant, les mains ballantes,
allait le premier, ne s'tonnait de rien. Il poussa une porte, se
trouva dans une chambre, passa dans une autre, o il y avait une
vieille femme, la seule me reste l sans doute. Elle semblait
hbte, debout prs d'une table. Elle regarda ces deux personnes
inconnues passer ainsi au travers de sa maison; et elle ne leur
dit pas un mot, et eux-mmes ne lui adressrent pas la parole.
Dj, de l'autre ct, ils ressortaient dans une ruelle, qu'ils
purent suivre pendant un instant. Puis, d'autres difficults se
prsentrent, ce fut de la sorte, durant prs d'un kilomtre, des
murailles sautes, des haies franchies, une course qui coupait au
plus court, par les portes des remises, les fentres des
habitations, selon le hasard de la route qu'ils parvenaient se
frayer. Des chiens hurlaient, ils faillirent tre renverss par
une vache qui fuyait d'un galop furieux. Cependant, ils devaient
approcher, une odeur d'incendie leur arrivait, de grandes fumes
rousses, telles que de lgers crpes flottants, voilaient chaque
minute le soleil.

Tout d'un coup, le gamin s'arrta, se planta devant Henriette.

-- Dites donc, madame, comme a, o donc allez-vous?

-- Mais tu le vois, je vais Bazeilles.

Il siffla, il eut un de ses rires aigus de vaurien chapp de
l'cole, qui se faisait du bon sang.

-- Bazeilles... Ah! non, a n'est pas mon affaire... Moi, je vas
ailleurs. Bien le bonsoir!

Et il tourna sur les talons, il s'en alla comme il tait venu,
sans qu'elle pt savoir d'o il sortait ni o il rentrait. Elle
l'avait trouv dans un trou, elle le perdit des yeux au coin d'un
mur; et jamais plus elle ne devait le revoir.

Quand elle fut seule, Henriette prouva un singulier sentiment de
peur. Ce n'tait gure une protection, cet enfant chtif avec
elle; mais il l'tourdissait de son bavardage. Maintenant, elle
tremblait, elle si naturellement courageuse. Les obus ne tombaient
plus, les allemands avaient cess de tirer sur Bazeilles, dans la
crainte sans doute de tuer les leurs, matres du village.
Seulement, depuis quelques minutes, elle entendait des balles
siffler, ce bourdonnement de grosses mouches dont on lui avait
parl, et qu'elle reconnaissait. Au loin, c'tait une confusion
telle de toutes les rages, qu'elle ne distinguait mme pas le
bruit de la fusillade, dans la violence de cette clameur. Comme
elle tournait l'angle d'une maison, il y eut, prs de son oreille,
un bruit mat, une chute de pltre, qui la firent s'arrter net:
une balle venait d'corner la faade, elle en restait toute ple.
Puis, avant qu'elle se ft demand si elle aurait le courage de
continuer, elle reut au front comme un coup de marteau, elle
tomba sur les deux genoux, tourdie. Une seconde balle, qui
ricochait, l'avait effleure un peu au-dessus du sourcil gauche,
en ne laissant l qu'une forte meurtrissure. Quand elle eut port
les deux mains son front, elle les retira rouges de sang. Mais
elle avait senti le crne solide, intact, sous les doigts; et elle
rpta tout haut, pour s'encourager:

-- Ce n'est rien, ce n'est rien... Voyons, je n'ai pas peur, non!
je n'ai pas peur...

Et c'tait vrai, elle se releva, elle marcha ds lors parmi les
balles avec une insouciance de crature dgage d'elle-mme, qui
ne raisonne plus, qui donne sa vie. Elle ne cherchait mme plus
se protger, allant tout droit, la tte haute, n'allongeant le pas
que dans le dsir d'arriver. Les projectiles s'crasaient autour
d'elle, vingt fois elle manqua d'tre tue, sans paratre le
savoir. Sa hte lgre, son activit de femme silencieuse,
semblaient l'aider, la faire passer si fine, si souple dans le
pril, qu'elle y chappait. Elle tait enfin Bazeilles, elle
coupa au milieu d'un champ de luzerne, pour rejoindre la route, la
grande rue qui traverse le village. Comme elle y dbouchait, elle
reconnut sur la droite, deux cents pas, sa maison qui brlait,
sans qu'on vt les flammes au grand soleil, le toit demi
effondr dj, les fentres vomissant des tourbillons de fume
noire. Alors, un galop l'emporta, elle courut perdre haleine.

Weiss, ds huit heures, s'tait trouv enferm l, spar des
troupes qui se repliaient. Tout de suite, le retour Sedan tait
devenu impossible, car les Bavarois, dbordant par le parc de
Montivilliers, avaient coup la ligne de retraite. Il tait seul,
avec son fusil et les cartouches qui lui restaient, lorsqu'il
aperut devant sa porte une dizaine de soldats, demeurs comme lui
en arrire, isols de leurs camarades, cherchant des yeux un abri,
pour vendre au moins chrement leur peau.



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