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Text on one page: Few Medium Many
Des morts barraient les portes, un bless,
dans un coin, jetait une plainte affreuse et continue. Partout, du
sang collait sous les semelles. Un filet rouge avait coul,
descendant les marches. Et l'air n'tait plus respirable, un air
paissi et brlant de poudre, une fume, une poussire cre,
nausabonde, une nuit presque complte que rayaient les flammes
des coups de feu.

-- Tonnerre de Dieu! cria Weiss, ils amnent du canon!

C'tait vrai. Dsesprant de venir bout de cette poigne
d'enrags, qui les attardaient ainsi, les Bavarois taient en
train de mettre en position une pice, au coin de la place de
l'glise. Peut-tre enfin passeraient-ils, lorsqu'ils auraient
jet la maison par terre, coups de boulets. Et cet honneur qu'on
leur faisait, cette artillerie braque sur eux, l-bas, acheva
d'gayer furieusement les assigs, qui ricanaient, pleins de
mpris. Ah! les bougres de lches, avec leur canon! Toujours
agenouill, Laurent visait soigneusement les artilleurs, tuant son
homme chaque fois; si bien que le service de la pice ne pouvait
se faire, et qu'il se passa cinq ou six minutes avant que le
premier coup ft tir. Trop haut, d'ailleurs, il n'emporta qu'un
morceau de la toiture.

Mais la fin approchait. Vainement, on fouillait les morts, il n'y
avait plus une seule cartouche. Extnus, hagards, les six
ttonnaient, cherchaient ce qu'ils pourraient jeter par les
fentres, pour craser l'ennemi. Un d'eux, qui se montra,
vocifrant, brandissant les poings, fut cribl d'une vole de
plomb; et ils ne restrent plus que cinq. Que faire? Descendre,
tcher de s'chapper par le jardin et les prairies? ce moment,
un tumulte clata en bas, un flot furieux monta l'escalier:
c'taient les Bavarois qui venaient enfin de faire le tour,
enfonant la porte de derrire, envahissant la maison. Une mle
terrible s'engagea dans les petites pices, parmi les corps et les
meubles en miettes. Un des soldats eut la poitrine troue d'un
coup de baonnette, et les deux autres furent faits prisonniers;
tandis que le capitaine, qui venait d'exhaler son dernier souffle,
demeurait la bouche ouverte, le bras lev encore, comme pour
donner un ordre.

Cependant, un officier, un gros blond, arm d'un revolver, et dont
les yeux, injects de sang, semblaient sortir des orbites, avait
aperu Weiss et Laurent, l'un avec son paletot, l'autre avec sa
veste de toile bleue; et il les apostrophait violemment en
Franais:

-- Qui tes-vous? qu'est-ce que vous fichez l, vous autres?

Puis, les voyant noirs de poudre, il comprit, il les couvrit
d'injures, en allemand, la voix bgayante de fureur. Dj, il
levait son pistolet pour leur casser la tte, lorsque les soldats
qu'il commandait, se rurent, s'emparrent de Weiss et de Laurent,
qu'ils poussrent dans l'escalier. Les deux hommes taient ports,
charris, au milieu de cette vague humaine, qui les jeta sur la
route; et ils roulrent jusqu'au mur d'en face, parmi de telles
vocifrations, que la voix des chefs ne s'entendait plus. Alors,
durant deux ou trois minutes encore, tandis que le gros officier
blond tchait de les dgager, pour procder leur excution, ils
purent se remettre debout et voir.

D'autres maisons s'allumaient, Bazeilles n'allait plus tre qu'un
brasier. Par les hautes fentres de l'glise, des gerbes de
flammes commenaient sortir. Des soldats, qui chassaient une
vieille dame de chez elle, venaient de la forcer leur donner des
allumettes, pour mettre le feu son lit et ses rideaux. De
proche en proche, les incendies gagnaient, sous les brandons de
paille jets, sous les flots de ptrole rpandus; et ce n'tait
plus qu'une guerre de sauvages, enrags par la longueur de la
lutte, vengeant leurs morts, leurs tas de morts, sur lesquels ils
marchaient. Des bandes hurlaient parmi la fume et les tincelles,
dans l'effrayant vacarme fait de tous les bruits, des plaintes
d'agonie, des coups de feu, des croulements. peine se voyait-
on, de grandes poussires livides s'envolaient, cachaient le
soleil, d'une insupportable odeur de suie et de sang, comme
charges des abominations du massacre. On tuait encore, on
dtruisait dans tous les coins: la brute lche, l'imbcile
colre, la folie furieuse de l'homme en train de manger l'homme.

Et Weiss, enfin, devant lui, aperut sa maison qui brlait. Des
soldats taient accourus avec des torches, d'autres activaient les
flammes, en y lanant les dbris des meubles. Rapidement, le rez-
de-chausse flamba, la fume sortit par toutes les plaies de la
faade et de la toiture. Mais, dj, la teinturerie voisine
prenait galement feu; et, chose affreuse, on entendit encore la
voix du petit Auguste, couch dans son lit, dlirant de fivre,
qui appelait sa mre; tandis que les jupes de la malheureuse,
tendue sur le seuil, la tte broye, s'allumaient.

-- Maman, j'ai soif... Maman, donne-moi de l'eau...

Les flammes ronflrent, la voix cessa, on ne distingua plus que
les hourras assourdissants des vainqueurs.

Mais, par-dessus les bruits, par-dessus les clameurs, un cri
terrible domina. C'tait Henriette qui arrivait et qui venait de
voir son mari, contre le mur, en face d'un peloton prparant ses
armes.

Elle se rua son cou.

-- Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a? Ils ne vont pas te tuer!

Weiss, stupide, la regardait. Elle! Sa femme, dsire si
longtemps, adore d'une tendresse idoltre! Et un frmissement le
rveilla, perdu. Qu'avait-il fait? Pourquoi tait-il rest,
tirer des coups de fusil, au lieu d'aller la rejoindre, ainsi
qu'il l'avait jur? Dans un blouissement, il voyait son bonheur
perdu, la sparation violente, jamais. Puis, le sang qu'elle
avait au front, le frappa; et la voix machinale, bgayante:

-- Est-ce que tu es blesse? ... C'est fou d'tre venue...

D'un geste emport, elle l'interrompit.

-- Oh! moi, ce n'est rien, une gratignure... Mais toi, toi!
Pourquoi te gardent-ils? Je ne veux pas qu'ils te tuent!

L'officier se dbattait au milieu de la route encombre, pour que
le peloton et un peu de recul. Quand il aperut cette femme au
cou d'un des prisonniers, il reprit violemment, en Franais:

-- Oh! non, pas de btises, hein!... D'o sortez-vous? Que voulez-
vous?

-- Je veux mon mari.

-- Votre mari, cet homme-l? ... Il a t condamn, justice doit
tre faite.

-- Je veux mon mari.

-- Voyons, soyez raisonnable... cartez-vous, nous n'avons pas
envie de vous faire du mal.

-- Je veux mon mari.

Renonant alors la convaincre, l'officier allait donner l'ordre
de l'arracher des bras du prisonnier, lorsque Laurent, silencieux
jusque-l, l'air impassible, se permit d'intervenir.

-- Dites donc, capitaine, c'est moi qui vous ai dmoli tant de
monde, et qu'on me fusille, a va bien. D'autant plus que je n'ai
personne, ni mre, ni femme, ni enfant... Tandis que monsieur est
mari... Dites, lchez-le donc, puis vous me rglerez mon
affaire...

Hors de lui, le capitaine hurla:

-- En voil des histoires! est-ce qu'on se fiche de moi? ... Un
homme de bonne volont pour emporter cette femme!

Il dut redire cet ordre en allemand. Et un soldat s'avana, un
Bavarois trapu, l'norme tte embroussaille de barbe et de
cheveux roux, sous lesquels on ne distinguait qu'un large nez
carr et que de gros yeux bleus. Il tait souill de sang,
effroyable, tel qu'un de ces ours des cavernes, une de ces btes
poilues toutes rouges de la proie dont elles viennent de faire
craquer les os.

Henriette rptait, dans un cri dchirant:

-- Je veux mon mari, tuez-moi avec mon mari.

Mais l'officier s'appliquait de grands coups de poing dans la
poitrine, en disant que, lui, n'tait pas un bourreau, que s'il y
en avait qui tuaient les innocents, ce n'tait pas lui. Elle
n'avait pas t condamne, il se couperait la main, plutt que de
toucher un cheveu de sa tte.

Alors, comme le Bavarois s'approchait, Henriette se colla au corps
de Weiss, de tous ses membres, perdument.

-- Oh! mon ami, je t'en supplie, garde-moi, laisse-moi mourir avec
toi...

Weiss pleurait de grosses larmes; et, sans rpondre, il
s'efforait de dtacher, de ses paules et de ses reins, les
doigts convulsifs de la malheureuse.

-- Tu ne m'aimes donc plus, que tu veux mourir sans moi... Garde-
moi, a les fatiguera, ils nous tueront ensemble.

Il avait dgag une des petites mains, il la serrait contre sa
bouche, il la baisait, tandis qu'il travaillait pour faire lcher
prise l'autre.

-- Non, non! garde-moi... Je veux mourir...

Enfin, grand-peine, il lui tenait les deux mains. Muet jusque-
l, ayant vit de parler, il ne dit qu'un mot:

-- Adieu, chre femme.

Et, dj, de lui-mme, il l'avait jete entre les bras du
Bavarois, qui l'emportait. Elle se dbattait, criait, tandis que,
pour la calmer sans doute, le soldat lui adressait tout un flot de
rauques paroles. D'un violent effort, elle avait dgag sa tte,
elle vit tout.

Cela ne dura pas trois secondes. Weiss, dont le binocle avait
gliss, dans les adieux, venait de le remettre vivement sur son
nez, comme s'il avait voulu bien voir la mort en face. Il recula,
s'adossa contre le mur, en croisant les bras; et, dans son veston
en lambeaux, ce gros garon paisible avait une figure exalte,
d'une admirable beaut de courage.

Prs de lui, Laurent s'tait content de fourrer les mains dans
ses poches. Il semblait indign de la cruelle scne, de
l'abomination de ces sauvages qui tuaient les hommes sous les yeux
de leurs femmes. Il se redressa, les dvisagea, leur cracha d'une
voix de mpris:

-- Sales cochons!

Mais l'officier avait lev son pe, et les deux hommes tombrent
comme des masses, le garon jardinier la face contre terre,
l'autre, le comptable, sur le flanc, le long du mur. Celui-ci,
avant d'expirer, eut une convulsion dernire, les paupires
battantes, la bouche tordue. L'officier, qui s'approcha, le remua
du pied, voulant s'assurer qu'il avait bien cess de vivre.

Henriette avait tout vu, ces yeux mourants qui la cherchaient, ce
sursaut affreux de l'agonie, cette grosse botte poussant le corps.
Elle ne cria mme pas, elle mordit silencieusement, furieusement,
ce qu'elle put, une main que ses dents rencontrrent.



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