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Text on one page: Few Medium Many
Le Bavarois
jeta une plainte d'atroce douleur. Il la renversa, faillit
l'assommer. Leurs visages se touchaient, jamais elle ne devait
oublier cette barbe et ces cheveux rouges, clabousss de sang,
ces yeux bleus, largis et chavirs de rage.

Plus tard, Henriette ne put se rappeler nettement ce qui s'tait
pass ensuite. Elle n'avait eu qu'un dsir, retourner prs du
corps de son mari, le prendre, le veiller. Seulement, comme dans
les cauchemars, toutes sortes d'obstacles se dressaient,
l'arrtaient chaque pas. De nouveau, une vive fusillade venait
d'clater, un grand mouvement avait lieu parmi les troupes
allemandes qui occupaient Bazeilles: c'tait l'arrive enfin de
l'infanterie de marine; et le combat recommenait avec une telle
violence, que la jeune femme fut rejete gauche, dans une
ruelle, parmi un troupeau affol d'habitants. D'ailleurs, le
rsultat de la lutte ne pouvait tre douteux, il tait trop tard
pour reconqurir les positions abandonnes. Pendant prs d'une
demi-heure encore, l'infanterie s'acharna, se fit tuer, avec un
emportement superbe; mais, sans cesse, les ennemis recevaient des
renforts, dbordaient de partout, des prairies, des routes, du
parc de Montivilliers. Rien dsormais ne les aurait dlogs de ce
village, si chrement achet, o plusieurs milliers des leurs
gisaient dans le sang et les flammes. Maintenant, la destruction
achevait son oeuvre, il n'y avait plus l qu'un charnier de
membres pars et de dbris fumants, et Bazeilles gorg, ananti,
s'en allait en cendre.

Une dernire fois, Henriette aperut au loin sa petite maison dont
les planchers s'croulaient, au milieu d'un tourbillon de
flammches. Toujours, elle revoyait, en face, le long du mur, le
corps de son mari. Mais un nouveau flot l'avait reprise, les
clairons sonnaient la retraite, elle fut emporte, sans savoir
comment, parmi les troupes qui se repliaient. Alors, elle devint
une chose, une pave roule, charrie dans un pitinement confus
de foule, coulant pleine route. Et elle ne savait plus, elle
finit par se retrouver Balan, chez des gens qu'elle ne
connaissait pas, et elle sanglotait dans une cuisine, la tte
tombe sur une table.




V


Sur le plateau de l'Algrie, dix heures, la compagnie Beaudoin
tait toujours couche parmi les choux, dans le champ dont elle
n'avait pas boug depuis le matin. Les feux croiss des batteries
du Hattoy et de la presqu'le d'Iges, qui redoublaient de
violence, venaient encore de lui tuer deux hommes; et aucun ordre
de marcher en avant n'arrivait: allait-on passer la journe l,
se laisser mitrailler, sans se battre?

Mme les hommes n'avaient plus le soulagement de dcharger leurs
chassepots. Le capitaine Beaudoin tait parvenu faire cesser le
feu, cette furieuse et inutile fusillade contre le petit bois d'en
face, o pas un Prussien ne paraissait tre rest. Le soleil
devenait accablant, on brlait, ainsi allong par terre, sous le
ciel en flammes.

Jean, qui se tourna, fut inquiet de voir que Maurice avait laiss
tomber sa tte, la joue contre le sol, les yeux ferms. Il tait
trs ple, la face immobile.

-- Eh bien! quoi donc?

Mais, simplement, Maurice s'tait endormi. L'attente, la fatigue,
l'avaient terrass, malgr la mort qui volait de toutes parts. Et
il s'veilla brusquement, ouvrit de grands yeux calmes, o reparut
aussitt l'effarement trouble de la bataille. Jamais il ne put
savoir combien de temps il avait sommeill. Il lui semblait sortir
d'un nant infini et dlicieux.

-- Tiens! est-ce drle, murmura-t-il, j'ai dormi!... Ah! a m'a
fait du bien.

En effet, il sentait moins, ses tempes et ses ctes, le
douloureux serrement, cette ceinture de la peur dont craquent les
os. Il plaisanta Lapoulle qui, depuis la disparition de Chouteau
et de Loubet, s'inquitait d'eux, parlait d'aller les chercher.
Une riche ide, pour se mettre l'abri derrire un arbre et fumer
une pipe! Pache prtendait qu'on les avait gards l'ambulance,
o les brancardiers manquaient. Encore un mtier pas commode, que
d'aller ramasser les blesss, sous le feu! Puis, tourment des
superstitions de son village, il ajouta que a ne portait pas
chance de toucher aux morts: on en mourait.

-- Taisez-vous donc, tonnerre de Dieu! cria le lieutenant Rochas.
Est-ce qu'on meurt!

Sur son grand cheval, le colonel De Vineuil avait tourn la tte.
Et il eut un sourire, le seul depuis le matin. Puis, il retomba
dans son immobilit, toujours impassible sous les obus, attendant
des ordres.

Maurice, qui s'intressait maintenant aux brancardiers, suivait
leurs recherches, dans les plis de terrain. Il devait y avoir, au
bout du chemin creux, derrire un talus, une ambulance volante de
premiers secours, dont le personnel s'tait mis explorer le
plateau. Rapidement, on dressait une tente, tandis qu'on dballait
du fourgon le matriel ncessaire, les quelques outils, les
appareils, le linge, de quoi procder des pansements htifs,
avant de diriger les blesss sur Sedan, au fur et mesure qu'on
pouvait se procurer des voitures de transport, qui bientt
allaient manquer. Il n'y avait l que des aides. Et c'taient
surtout les brancardiers qui faisaient preuve d'un hrosme ttu
et sans gloire. On les voyait, vtus de gris, avec la croix rouge
de leur casquette et de leur brassard, se risquer lentement,
tranquillement, sous les projectiles, jusqu'aux endroits o
taient tombs des hommes. Ils se tranaient sur les genoux,
tchaient de profiter des fosss, des haies, de tous les accidents
de terrain, sans mettre de la vantardise s'exposer inutilement.
Puis, ds qu'ils trouvaient des hommes par terre, leur dure
besogne commenait, car beaucoup taient vanouis, et il fallait
reconnatre les blesss des morts. Les uns taient rests sur la
face, la bouche dans une mare de sang, en train d'touffer; les
autres avaient la gorge pleine de boue, comme s'ils venaient de
mordre la terre; d'autres gisaient jets ple-mle, en tas, les
bras et les jambes contracts, la poitrine crase demi.
Soigneusement, les brancardiers dgageaient, ramassaient ceux qui
respiraient encore, allongeant leurs membres, leur soulevant la
tte, qu'ils nettoyaient le mieux possible. Chacun d'eux avait un
bidon d'eau frache, dont il tait trs avare. Et souvent on
pouvait ainsi les voir genoux, pendant de longues minutes,
s'efforant de ranimer un bless, attendant qu'il et rouvert les
yeux.

une cinquantaine de mtres, sur la gauche, Maurice en regarda un
qui tchait de reconnatre la blessure d'un petit soldat, dont une
manche laissait couler un filet de sang, goutte goutte. Il y
avait l une hmorragie, que l'homme la croix rouge finit par
trouver et par arrter, en comprimant l'artre. Dans les cas
pressants, ils donnaient de la sorte les premiers soins, vitaient
les faux mouvements pour les fractures, bandaient et
immobilisaient les membres, de faon rendre sans danger le
transport. Et ce transport enfin devenait la grande affaire: ils
soutenaient ceux qui pouvaient marcher, portaient les autres, dans
leurs bras, ainsi que des petits enfants, ou bien califourchon
sur leur dos, les mains ramenes autour de leur cou; ou bien
encore, ils se mettaient deux, trois, quatre, selon la
difficult, leur faisaient un sige de leurs poings unis, les
emportaient couchs, par les jambes et par les paules. En dehors
des brancards rglementaires, c'taient aussi toutes sortes
d'inventions ingnieuses, de brancards improviss avec des fusils,
lis l'aide de bretelles de sac. Et, de partout, dans la plaine
rase que labouraient les obus, on les voyait, isols ou en groupe,
qui filaient avec leurs fardeaux, baissant la tte, ttant la
terre du pied, d'un hrosme prudent et admirable.

Comme Maurice en regardait un, sur la droite, un garon maigre et
chtif, qui emportait un lourd sergent pendu son cou, les jambes
brises, de l'air d'une fourmi laborieuse qui transporte un grain
de bl trop gros, il les vit culbuter et disparatre tous les deux
dans l'explosion d'un obus. Quand la fume se fut dissipe, le
sergent reparut sur le dos, sans blessure nouvelle, tandis que le
brancardier gisait, le flanc ouvert. Et une autre arriva, une
autre fourmi active, qui, aprs avoir retourn et flair le
camarade mort, reprit le bless son cou et l'emporta.

Alors, Maurice plaisanta Lapoulle.

-- Dis, si le mtier te plat davantage, va donc leur donner un
coup de main!

Depuis un moment, les batteries de Saint-Menges faisaient rage, la
grle des projectiles augmentait; et le capitaine Beaudoin, qui se
promenait toujours devant sa compagnie, nerveusement, finit par
s'approcher du colonel. C'tait une piti, d'puiser le moral des
hommes, pendant de si longues heures, sans les employer.

-- Je n'ai pas d'ordre, rpta stoquement le colonel.

On vit encore le gnral Douay passer au galop, suivi de son tat-
major. Il venait de se rencontrer avec le gnral de Wimpffen,
accouru pour le supplier de tenir, ce qu'il avait cru pouvoir
promettre de faire, mais la condition formelle que le calvaire
d'Illy, sur sa droite, serait dfendu. Si l'on perdait la position
d'Illy, il ne rpondait plus de rien, la retraite devenait fatale.
Le gnral de Wimpffen dclara que des troupes du 1er corps
allaient occuper le calvaire; et, en effet, on vit presque
aussitt un rgiment de zouaves s'y tablir; de sorte que le
gnral Douay, rassur, consentit envoyer la division Dumont au
secours du 12e corps, trs menac. Mais, un quart d'heure plus
tard, comme il revenait de constater l'attitude solide de sa
gauche, il s'exclama en levant les yeux et en remarquant que le
calvaire tait vide: plus de zouaves, on avait abandonn le
plateau, que le feu d'enfer des batteries de Fleigneux rendait
d'ailleurs intenable. Et, dsespr, prvoyant le dsastre, il se
portait rapidement sur la droite, lorsqu'il tomba dans une droute
de la division Dumont, qui se repliait en dsordre, affole, mle
aux dbris du 1er corps. Ce dernier, aprs son mouvement de
retraite, n'avait pu reconqurir ses positions du matin, laissant
Daigny au XIIe corps saxon et Givonne la garde Prussienne, forc
de remonter vers le nord, travers le bois de la Garenne, canonn
par les batteries que l'ennemi installait sur toutes les crtes,
d'un bout l'autre du vallon.



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