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Text on one page: Few Medium Many
Lorsque le colonel les vit disparatre derrire
le bouquet d'arbres, o se trouvait l'ambulance, il eut un soupir
de soulagement.

-- Mais, mon colonel, cria soudain Maurice, vous tes bless, vous
aussi!

Il venait d'apercevoir la botte gauche de son chef couverte de
sang. Le talon avait d tre arrach, et un morceau de la tige
tait mme entr dans les chairs.

M De Vineuil se pencha tranquillement sur la selle, regarda un
instant son pied, qui devait le brler et peser lourd, au bout de
sa jambe.

-- Oui, oui, murmura-t-il, j'ai attrap a tout l'heure... Ce
n'est rien, a ne m'empche pas de me tenir cheval...

Et il ajouta, en retournant prendre sa place, la tte de son
rgiment:

-- Quand on est cheval et qu'on peut s'y tenir, a va toujours.

Enfin, les deux batteries de l'artillerie de rserve arrivaient.
Ce fut pour les hommes anxieux un soulagement immense, comme si
ces canons taient le rempart, le salut, la foudre qui allait
faire taire, l-bas, les canons ennemis. Et c'tait d'ailleurs
superbe, cette arrive correcte des batteries, dans leur ordre de
bataille, chaque pice suivie de son caisson, les conducteurs
monts sur les porteurs, tenant la bride des sous-verges, les
servants assis sur les coffres, les brigadiers et les marchaux
des logis galopant leur place rglementaire. On les aurait dits
la parade, soucieux de conserver leurs distances, tandis qu'ils
s'avanaient d'un train fou, au travers des chaumes, avec un sourd
grondement d'orage.

Maurice, qui s'tait de nouveau couch dans un sillon, se souleva,
enthousiasm, pour dire Jean:

-- Tiens! L, celle qui s'tablit gauche, c'est la batterie
d'Honor. Je reconnais les hommes.

D'un revers de main, Jean l'avait dj rejet sur le sol.

-- Allonge-toi donc! Et fais le mort!

Mais tous deux, la joue colle la terre, ne perdirent plus de
vue la batterie, trs intresss par la manoeuvre, le coeur
battant grands coups, de voir la bravoure calme et active de ces
hommes, dont ils attendaient encore la victoire.

Brusquement, gauche, sur une crte nue, la batterie venait de
s'arrter; et ce fut l'affaire d'une minute, les servants
sautrent des coffres, dcrochrent les avant-trains, les
conducteurs laissrent les pices en position, firent excuter un
demi-tour leurs btes, pour se porter quinze mtres en
arrire, face l'ennemi, immobiles. Dj les six pices taient
braques, espaces largement, accouples en trois sections que des
lieutenants commandaient, toutes les six runies sous les ordres
d'un capitaine maigre et trs long, qui jalonnait fcheusement le
plateau. Et l'on entendit ce capitaine crier, aprs qu'il eut
rapidement fait son calcul:

-- La hausse seize cents mtres!

L'objectif allait tre la batterie Prussienne, gauche de
Fleigneux, derrire des broussailles, dont le feu terrible rendait
le calvaire d'Illy intenable.

-- Tu vois, se remit expliquer Maurice, qui ne pouvait se taire,
la pice d'Honor est dans la section du centre. Le voil qui se
penche avec le pointeur... C'est le petit Louis, le pointeur: nous
avons bu la goutte ensemble Vouziers, tu te souviens? ... Et,
l-bas, le conducteur de gauche, celui qui se tient si raide sur
son porteur, une bte alezane superbe, c'est Adolphe...

La pice avec ses six servants et son marchal des logis, plus
loin l'avant-train et ses quatre chevaux monts par les deux
conducteurs, plus loin le caisson, ses six chevaux, ses trois
conducteurs, plus loin encore la prolonge, la fourragre, la
forge, toute cette queue d'hommes, de btes et de matriel
s'tendait sur une ligne droite, une centaine de mtres en
arrire; sans compter les haut-le-pied, le caisson de rechange,
les btes et les hommes destins boucher les trous, et qui
attendaient droite, pour ne pas rester inutilement exposs, dans
l'enfilade du tir.

Mais Honor s'occupait du chargement de sa pice. Les deux
servants du centre revenaient dj de chercher la gargousse et le
projectile au caisson, o veillaient le brigadier et l'artificier;
et, tout de suite, les deux servants de la bouche, aprs avoir
introduit la gargousse, la charge de poudre enveloppe de serge,
qu'ils poussrent soigneusement l'aide du refouloir, glissrent
de mme l'obus, dont les ailettes grinaient le long des rainures.
Vivement, l'aide-pointeur, ayant mis la poudre nu d'un coup de
dgorgeoir, enfona l'toupille dans la lumire. Et Honor voulut
pointer lui-mme ce premier coup, demi couch sur la flche,
manoeuvrant la vis de rglage pour trouver la porte, indiquant la
direction, d'un petit geste continu de la main, au pointeur, qui,
en arrire, arm du levier, poussait insensiblement la pice plus
droite ou plus gauche.

-- Ca doit y tre, dit-il en se relevant.

Le capitaine, son grand corps pli en deux, vint vrifier la
hausse. chaque pice, l'aide-pointeur tenait en main la ficelle,
prt tirer le rugueux, la lame en dents de scie qui allumait le
fulminate. Et les ordres furent cris, par numros, lentement:

-- Premire pice, feu!... Deuxime pice, feu!...

Les six coups partirent, les canons reculrent, furent ramens,
pendant que les marchaux des logis constataient que leur tir
tait beaucoup trop court. Ils le rglrent, et la manoeuvre
recommena, toujours la mme, et c'tait cette lenteur prcise, ce
travail mcanique fait avec sang-Froid, qui maintenait le moral
des hommes. La pice, la bte aime, groupait autour d'elle une
petite famille, que resserrait une occupation commune. Elle tait
le lien, le souci unique, tout existait pour elle, le caisson, les
voitures, les chevaux, les hommes. De l venait la grande cohsion
de la batterie entire, une solidit et une tranquillit de bon
mnage.

Parmi le 106e, des acclamations avaient accueilli la premire
salve. Enfin, on allait donc leur clouer le bec, aux canons
Prussiens! Tout de suite, il y eut pourtant une dception,
lorsqu'on se fut aperu que les obus restaient en chemin,
clataient pour la plupart en l'air, avant d'avoir atteint les
broussailles, l-bas, o se cachait l'artillerie ennemie.

-- Honor, reprit Maurice, dit que les autres sont des clous,
ct de la sienne... Ah! la sienne, il coucherait avec, jamais on
n'en trouvera la pareille! Vois donc de quel oeil il la couve, et
comme il la fait essuyer, pour qu'elle n'ait pas trop chaud!

Il plaisantait avec Jean, tous deux ragaillardis par cette belle
bravoure calme des artilleurs. Mais, en trois coups, les batteries
Prussiennes venaient de rgler leur tir: d'abord trop long, il
tait devenu d'une telle prcision, que les obus tombaient sur les
pices Franaises; tandis que celles-Ci, malgr les efforts pour
allonger la porte, n'arrivaient toujours pas. Un des servants
d'Honor, celui de la bouche, gauche, fut tu. On poussa le
corps, le service continua avec la mme rgularit soigneuse, sans
plus de hte. De toutes parts, les projectiles pleuvaient,
clataient; et c'taient, autour de chaque pice, les mmes
mouvements mthodiques, la gargousse et l'obus introduits, la
hausse rgle, le coup tir, les roues ramenes, comme si ce
travail avait absorb les hommes au point de les empcher de voir
et d'entendre.

Mais ce qui frappa surtout Maurice, ce fut l'attitude des
conducteurs, quinze mtres en arrire, raidis sur leurs chevaux,
face l'ennemi. Adolphe tait l, large de poitrine, avec ses
grosses moustaches blondes dans son visage rouge; et il fallait
vraiment un fier courage pour ne pas mme battre des yeux,
regarder ainsi les obus venir droit sur soi, sans avoir seulement
l'occupation de mordre ses pouces pour se distraire. Les servants
qui travaillaient, eux, avaient de quoi penser autre chose;
tandis que les conducteurs, immobiles, ne voyaient que la mort,
avec tout le loisir d'y songer et de l'attendre. On les obligeait
de faire face l'ennemi, parce que, s'ils avaient tourn le dos,
l'irrsistible besoin de fuite aurait pu emporter les hommes et
les btes. voir le danger, on le brave. Il n'y a pas d'hrosme
plus obscur ni plus grand.

Un homme encore venait d'avoir la tte emporte, deux chevaux d'un
caisson rlaient, le ventre ouvert, et le tir ennemi continuait,
tellement meurtrier, que la batterie entire allait tre dmonte,
si l'on s'enttait sur la mme position. Il fallait drouter ce
tir terrible, malgr les inconvnients d'un changement de place.
Le capitaine n'hsita plus, cria l'ordre:

-- Amenez les avant-trains!

Et la dangereuse manoeuvre s'excuta avec une rapidit
foudroyante: les conducteurs refirent leur demi-tour, ramenant les
avant-trains, que les servants raccrochrent aux pices. Mais,
dans ce mouvement, ils avaient dvelopp un front tendu, ce dont
l'ennemi profitait pour redoubler son feu. Trois hommes encore y
restrent. Au grand trot, la batterie filait, dcrivait parmi les
terres un arc de cercle, pour aller s'installer une cinquantaine
de mtres plus droite, de l'autre ct du 106e, sur un petit
plateau. Les pices furent dcroches, les conducteurs se
retrouvrent face l'ennemi, et le feu recommena, sans un arrt,
dans un tel branle, que le sol n'avait pas cess de trembler.

Cette fois, Maurice poussa un cri. De nouveau, en trois coups, les
batteries Prussiennes venaient de rtablir leur tir, et le
troisime obus tait tomb droit sur la pice d'Honor. On vit
celui-ci qui se prcipitait, qui ttait d'une main tremblante la
blessure frache, tout un coin corn de la bouche de bronze. Mais
elle pouvait tre charge encore, la manoeuvre reprit, aprs qu'on
eut dbarrass les roues du cadavre d'un autre servant, dont le
sang avait clabouss l'afft.

-- Non, ce n'est pas le petit Louis, continua penser tout haut
Maurice. Le voil qui pointe, et il doit tre bless pourtant, car
il ne se sert que de son bras gauche... Ah! ce petit Louis, dont
le mnage allait si bien avec Adolphe, la condition que le
servant, l'homme pied, malgr son instruction plus grande,
serait l'humble valet du conducteur, l'homme cheval...

Jean, qui se taisait, l'interrompit, d'un cri d'angoisse:

-- Jamais ils ne tiendront, c'est foutu!

En effet, cette seconde position, en moins de cinq minutes, tait
devenue aussi intenable que la premire.



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