A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 20000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Les trompettes avaient sonn pied terre! et le
commandement des officiers retentit:

-- Sanglez les chevaux, assurez les paquetages!

Descendu de cheval, Prosper s'tira, flatta Zphir de la main. Ce
pauvre Zphir, il tait aussi abruti que son matre, reint du
bte de mtier qu'on lui faisait faire. Avec a, il portait un
monde: le linge dans les fontes et le manteau roul par-dessus, la
blouse, le pantalon, le bissac avec les objets de pansage,
derrire la selle, et en travers encore le sac des vivres, sans
compter la peau de bouc, le bidon, la gamelle. Une piti tendre
noyait le coeur du cavalier, tandis qu'il serrait les sangles et
qu'il s'assurait que tout cela tenait bien.

Ce fut un rude moment. Prosper, qui n'tait pas plus poltron qu'un
autre, alluma une cigarette, tant il avait la bouche sche. Quand
on va charger, chacun peut se dire: cette fois, j'y reste! Cela
dura bien cinq ou six minutes, on racontait que le gnral
Margueritte tait all en avant, pour reconnatre le terrain. On
attendait. Les cinq rgiments s'taient forms en trois colonnes,
chaque colonne avait sept escadrons de profondeur, de quoi donner
manger aux canons.

Tout d'un coup, les trompettes sonnrent: cheval! Et, presque
aussitt, une autre sonnerie clata: sabre la main!

Le colonel de chaque rgiment avait dj galop, prenant sa place
de bataille, vingt-cinq mtres en avant du front. Les capitaines
taient leur poste, en tte de leurs hommes. Et l'attente
recommena, dans un silence de mort. Plus un bruit, plus un
souffle sous l'ardent soleil. Les coeurs seuls battaient. Un ordre
encore, le dernier, et cette masse immobile allait s'branler, se
ruer d'un train de tempte.

Mais, ce moment, sur la crte du coteau, un officier parut,
cheval, bless, et que deux hommes soutenaient. On ne le reconnut
pas d'abord. Puis, un grondement s'leva, roula en une clameur
furieuse. C'tait le gnral Margueritte, dont une balle venait de
traverser les joues, et qui devait en mourir. Il ne pouvait
parler, il agita le bras, l-bas, vers l'ennemi. La clameur
grandissait toujours.

-- Notre gnral... Vengeons-le, vengeons-le!

Alors, le colonel du premier rgiment, levant en l'air son sabre,
cria d'une voix de tonnerre:

-- Chargez!

Les trompettes sonnaient, la masse s'branla, d'abord au trot.
Prosper se trouvait au premier rang, mais presque l'extrmit de
l'aile droite. Le grand danger est au centre, o le tir de
l'ennemi s'acharne d'instinct. Lorsqu'on fut sur la crte du
calvaire et que l'on commena descendre de l'autre ct, vers la
vaste plaine, il aperut trs nettement, un millier de mtres,
les carrs Prussiens sur lesquels on les jetait. D'ailleurs, il
trottait comme dans un rve, il avait une lgret, un flottement
d'tre endormi, un vide extraordinaire de cervelle, qui le
laissait sans une ide. C'tait la machine qui allait, sous une
impulsion irrsistible. On rptait: sentez la botte! sentez la
botte! pour serrer les rangs le plus possible et leur donner une
rsistance de granit. Puis, mesure que le trot s'acclrait, se
changeait en galop enrag, les chasseurs d'Afrique poussaient,
la mode arabe, des cris sauvages, qui affolaient leurs montures.
Bientt, ce fut une course diabolique, un train d'enfer, ce
furieux galop, ces hurlements froces, que le crpitement des
balles accompagnait d'un bruit de grle, en tapant sur tout le
mtal, les gamelles, les bidons, le cuivre des uniformes et des
harnais. Dans cette grle, passait l'ouragan de vent et de foudre
dont le sol tremblait, laissant au soleil une odeur de laine
brle et de fauves en sueur.

cinq cents mtres, Prosper culbuta, sous un remous effroyable,
qui emportait tout. Il saisit Zphir la crinire, put se
remettre en selle. Le centre cribl, enfonc par la fusillade,
venait de flchir, tandis que les deux ailes tourbillonnaient, se
repliaient pour reprendre leur lan. C'tait l'anantissement
fatal et prvu du premier escadron. Les chevaux tus barraient le
terrain, les uns foudroys du coup, les autres se dbattant dans
une agonie violente; et l'on voyait les cavaliers dmonts courir
de toute la force de leurs petites jambes, cherchant un cheval.
Dj, les morts semaient la plaine, beaucoup de chevaux libres
continuaient de galoper, revenaient d'eux-mmes leur place de
combat, pour retourner au feu d'un train fou, comme attirs par la
poudre. La charge fut reprise, le deuxime escadron s'avanait
dans une furie grandissante, les hommes couchs sur l'encolure,
tenant le sabre au genou, prts sabrer. Deux cents mtres encore
furent franchis, au milieu de l'assourdissante clameur de tempte.
Mais, de nouveau, sous les balles, le centre se creusait, les
hommes et les btes tombaient, arrtaient la course, de
l'inextricable embarras de leurs cadavres. Et le deuxime escadron
fut ainsi fauch son tour, ananti, laissant la place ceux qui
le suivaient.

Alors, dans l'enttement hroque, lorsque la troisime charge se
produisit, Prosper se trouva ml des hussards et des
chasseurs de France. Les rgiments se confondaient, ce n'tait
plus qu'une vague norme qui se brisait et se reformait sans
cesse, pour remporter tout ce qu'elle rencontrait. Il n'avait plus
notion de rien, il s'abandonnait son cheval, ce brave Zphir
qu'il aimait tant et qu'une blessure l'oreille semblait affoler.
Maintenant, il tait au centre, d'autres chevaux se cabraient, se
renversaient autour de lui, des hommes taient jets terre,
comme par un coup de vent, tandis que d'autres, tus raides,
restaient en selle, chargeaient toujours, les paupires vides. Et,
cette fois, derrire les deux cents mtres que l'on gagna de
nouveau, les chaumes reparurent couverts de morts et de mourants.
Il y en avait dont la tte s'tait enfonce en terre. D'autres,
tombs sur le dos, regardaient le soleil avec des yeux de terreur,
sortis des orbites. Puis, c'tait un grand cheval noir, un cheval
d'officier, le ventre ouvert et qui tchait vainement de se
remettre debout, les deux pieds de devant pris dans ses
entrailles. Sous le feu qui redoublait, les ailes tourbillonnrent
une fois encore, se replirent pour revenir acharnes. Enfin, ce
ne fut que le quatrime escadron, la quatrime reprise, qui
tomba dans les lignes Prussiennes. Prosper, le sabre haut, tapa
sur des casques, sur des uniformes sombres, qu'il voyait dans un
brouillard. Du sang coulait, il remarqua que Zphir avait la
bouche sanglante, et il s'imagina que c'tait d'avoir mordu dans
les rangs ennemis. La clameur autour de lui devenait telle, qu'il
ne s'entendait plus crier, la gorge arrache pourtant par le
hurlement qui devait en sortir. Mais, derrire la premire ligne
Prussienne, il y en avait une autre, et puis une autre, et puis
une autre. L'hrosme demeurait inutile, ces masses profondes
d'hommes taient comme des herbes hautes o chevaux et cavaliers
disparaissaient. On avait beau en raser, il y en avait toujours.
Le feu continuait avec une telle intensit, bout portant, que
des uniformes s'enflammrent. Tout sombra, un engloutissement
parmi les baonnettes, au milieu des poitrines dfonces et des
crnes fendus. Les rgiments allaient y laisser les deux tiers de
leur effectif, il ne restait de cette charge fameuse que la
glorieuse folie de l'avoir tente. Et, brusquement, Zphir,
atteint d'une balle en plein poitrail, s'abattit, crasant sous
lui la hanche droite de Prosper, dont la douleur fut si vive,
qu'il perdit connaissance.

Maurice et Jean, qui avaient suivi l'hroque galop des escadrons,
eurent un cri de colre:

-- Tonnerre de Dieu, a ne sert rien d'tre brave!

Et ils continurent dcharger leur chassepot, accroupis derrire
les broussailles du petit mamelon, o ils se trouvaient en
tirailleurs. Rochas lui-mme, qui avait ramass un fusil, faisait
le coup de feu. Mais le plateau d'Illy tait bien perdu cette
fois, les troupes Prussiennes l'envahissaient de toutes parts. Il
pouvait tre environ deux heures, la jonction s'achevait enfin, le
Ve corps et la garde venaient de se rejoindre, fermant la boucle.

Jean, tout d'un coup, fut renvers.

-- J'ai mon affaire, bgaya-t-il.

Il avait reu, sur le sommet de la tte, comme un fort coup de
marteau, et son kpi, dchir, emport, gisait derrire lui.
D'abord, il crut que son crne tait ouvert, qu'il avait la
cervelle nu. Pendant quelques secondes, il n'osa y porter la
main, certain de trouver l un trou. Puis, s'tant hasard, il
ramena ses doigts rouges d'un pais flot de sang. Et la sensation
fut si forte, qu'il s'vanouit.

ce moment, Rochas donnait l'ordre de se replier. Une compagnie
Prussienne n'tait plus qu' deux ou trois cents mtres. On allait
tre pris.

-- Ne vous pressez pas, retournez-vous et lchez votre coup...
Nous nous rallierons l-bas, derrire ce petit mur.

Mais Maurice se dsesprait.

-- Mon lieutenant, nous n'allons pas laisser l notre caporal?

-- S'il a son compte, que voulez-vous y faire?

-- Non, non! il respire... Emportons-le!

D'un haussement d'paules, Rochas sembla dire qu'on ne pouvait
s'embarrasser de tous ceux qui tombaient. Sur le champ de
bataille, les blesss ne comptent plus. Alors, suppliant, Maurice
s'adressa Pache et Lapoulle.

-- Voyons, donnez-moi un coup de main. Je suis trop faible, moi
tout seul.

Ils ne l'coutaient pas, ne l'entendaient pas, ne songeaient qu'
eux, dans l'instinct surexcit de la conservation. Dj, ils se
glissaient sur les genoux, disparaissaient, au galop, vers le
petit mur. Les Prussiens n'taient plus qu' cent mtres.

Et, pleurant de rage, Maurice, rest seul avec Jean vanoui,
l'empoigna dans ses bras, voulut l'emporter. Mais, en effet, il
tait trop faible, chtif, puis de fatigue et d'angoisse. Tout
de suite, il chancela, tomba avec son fardeau. Si encore il avait
aperu quelque brancardier! Il cherchait de ses regards fous,
croyait en reconnatre parmi les fuyards, faisait de grands
gestes. Personne ne revenait. Il runit ses dernires forces,
reprit Jean, russit s'loigner d'une trentaine de pas; et, un
obus ayant clat prs d'eux, il crut que c'tait fini, qu'il
allait mourir, lui aussi, sur le corps de son compagnon.

Lentement, Maurice s'tait relev.



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | 42 | | 43 | | 44 | | 45 | | 46 | | 47 | | 48 | | 49 | | 50 | | 51 | | 52 | | 53 | | 54 | | 55 | | 56 | | 57 | | 58 | | 59 | | 60 | | 61 | | 62 | | 63 | | 64 | | 65 | | 66 | | 67 | | 68 | | 69 | | 70 | | 71 | | 72 | | 73 | | 74 | | 75 | | 76 | | 77 | | 78 | | 79 | | 80 | | 81 | | 82 | | 83 | | 84 | | 85 | | 86 | | 87 | | 88 | | 89 | | 90 | | 91 | | 92 | | 93 | | 94 | | 95 | | 96 | | 97 | | 98 | | 99 | | 100 | | 101 | | 102 | | 103 | | 104 | | 105 | | 106 | | 107 | | 108 | | 109 | | 110 | | 111 | | 112 | | 113 | | 114 | | 115 | | Next |


Keywords:
N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.