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Text on one page: Few Medium Many
Personne ne revenait. Il runit ses dernires forces,
reprit Jean, russit s'loigner d'une trentaine de pas; et, un
obus ayant clat prs d'eux, il crut que c'tait fini, qu'il
allait mourir, lui aussi, sur le corps de son compagnon.

Lentement, Maurice s'tait relev. Il se ttait, n'avait rien, pas
une gratignure. Pourquoi donc ne fuyait-il pas? Il tait temps
encore, il pouvait atteindre le petit mur en quelques sauts, et ce
serait le salut. La peur renaissait, l'affolait. D'un bond, il
prenait sa course, lorsque des liens plus forts que la mort le
retinrent. Non! Ce n'tait pas possible, il ne pouvait abandonner
Jean. Toute sa chair en aurait saign, la fraternit qui avait
grandi entre ce paysan et lui, allait au fond de son tre, la
racine mme de la vie. Cela remontait peut-tre aux premiers jours
du monde, et c'tait aussi comme s'il n'y avait plus eu que deux
hommes, dont l'un n'aurait pu renoncer l'autre, sans renoncer
lui-mme.

Si Maurice, une heure auparavant, n'avait pas mang son croton de
pain sous les obus, jamais il n'aurait trouv la force de faire ce
qu'il fit alors. D'ailleurs, il lui fut impossible plus tard de se
souvenir. Il devait avoir charg Jean sur ses paules, puis s'tre
tran, en s'y reprenant vingt fois, au milieu des chaumes et
des broussailles, buttant chaque pierre, se remettant quand mme
debout. Une volont invincible le soutenait, une rsistance qui
lui aurait fait porter une montagne. Derrire le petit mur, il
retrouva Rochas et les quelques hommes de l'escouade, tirant
toujours, dfendant le drapeau, que le sous-lieutenant tenait sous
son bras.

En cas d'insuccs, aucune ligne de retraite n'avait t indique
aux corps d'arme. Dans cette imprvoyance et cette confusion,
chaque gnral tait libre d'agir sa guise, et tous, cette
heure, se trouvaient rejets dans Sedan, sous la formidable
treinte des armes allemandes victorieuses. La deuxime division
du 7e corps se repliait en assez bon ordre, tandis que les dbris
de ses autres divisions, mls ceux du 1er corps, roulaient dj
vers la ville en une affreuse cohue, un torrent de colre et
d'pouvante, charriant les hommes et les btes.

Mais, ce moment, Maurice s'aperut avec joie que Jean rouvrait
les yeux; et, comme il courait un ruisseau voisin, voulant lui
laver la figure, il fut trs surpris de revoir, sa droite, au
fond du vallon cart, protg par des pentes rudes, le paysan
qu'il avait vu le matin et qui continuait labourer sans hte,
poussant sa charrue attele d'un grand cheval blanc. Pourquoi
perdre un jour? Ce n'tait pas parce qu'on se battait, que le bl
cesserait de crotre et le monde de vivre.




VI


Sur la terrasse haute, o il tait mont pour se rendre compte de
la situation, Delaherche finit par tre agit d'une nouvelle
impatience de savoir. Il voyait bien que les obus passaient par-
dessus la ville, et que les trois ou quatre qui avaient crev les
toits des maisons environnantes, ne devaient tre que de rares
rponses au tir si lent, si peu efficace du Palatinat. Mais il ne
distinguait rien de la bataille, et c'tait en lui un besoin
immdiat de renseignements, que fouettait la peur de perdre dans
la catastrophe sa fortune et sa vie. Il descendit, laissant la
lunette braque l-bas, vers les batteries allemandes.

En bas, pourtant, l'aspect du jardin central de la fabrique le
retint un moment. Il tait prs d'une heure, et l'ambulance
s'encombrait de blesss. La file des voitures ne cessait plus sous
le porche. Dj, les voitures rglementaires, celles deux roues,
celles quatre roues, manquaient. On voyait apparatre des
prolonges d'artillerie, des fourragres, des fourgons matriel,
tout ce qu'on pouvait rquisitionner sur le champ de bataille;
mme il finissait par arriver des carrioles et des charrettes de
cultivateurs, prises dans les fermes, atteles de chevaux errants.
Et, l-Dedans, on empilait les hommes ramasss par les ambulances
volantes de premiers secours, panss la hte. C'tait un
dchargement affreux de pauvres gens les uns d'une pleur
verdtre, les autres violacs de congestion; beaucoup taient
vanouis, d'autres poussaient des plaintes aigus; il y en avait,
frapps de stupeur, qui s'abandonnaient aux infirmiers avec des
yeux pouvants, tandis que quelques-uns, ds qu'on les touchait,
expiraient dans la secousse. L'envahissement devenait tel, que
tous les matelas de la vaste salle basse allaient tre occups, et
que le major Bouroche donnait des ordres, pour qu'on utilist la
paille dont il avait fait faire une large litire, l'une des
extrmits. Lui et ses aides, cependant, suffisaient encore aux
oprations. Il s'tait content de demander une nouvelle table,
avec un matelas et une toile cire, sous le hangar o l'on
oprait. Vivement, un aide tamponnait une serviette imbibe de
chloroforme sous le nez des patients. Les minces couteaux d'acier
luisaient, les scies avaient peine un petit bruit de rpe, le
sang coulait par jets brusques, arrts tout de suite. On
apportait, on remportait les oprs, dans un va-et-vient rapide,
peine le temps de donner un coup d'ponge sur la toile cire. Et,
au bout de la pelouse, derrire un massif de cytises, dans le
charnier qu'on avait d tablir et o l'on se dbarrassait des
morts, on allait jeter aussi les jambes et les bras coups, tous
les dbris de chair et d'os rests sur les tables.

Assises au pied d'un des grands arbres, Madame Delaherche et
Gilberte n'arrivaient plus rouler assez de bandes. Bouroche qui
passa, la face enflamme, son tablier dj rouge, jeta un paquet
de linge Delaherche, en criant:

-- Tenez! faites donc quelque chose, rendez-vous utile!

Mais le fabricant protesta.

-- Pardon! il faut que je retourne aux nouvelles. On ne sait plus
si l'on vit.

Puis, effleurant de ses lvres les cheveux de sa femme:

-- Ma pauvre Gilberte, dire qu'un obus peut tout allumer ici!
C'est effrayant.

Elle tait trs ple, elle leva la tte, jeta un coup d'oeil
autour d'elle, avec un frisson. Puis, l'involontaire, l'invincible
sourire revint sur ses lvres.

-- Oh! oui, effrayant, tous ces hommes que l'on coupe... C'est
drle que je reste l, sans m'vanouir.

Madame Delaherche avait regard son fils baiser les cheveux de la
jeune femme. Elle eut un geste, comme pour l'carter, en songeant
l'autre, l'homme qui avait d baiser aussi ces cheveux-l, la
nuit dernire. Mais ses vieilles mains tremblrent, elle murmura:

-- Que de souffrances, mon Dieu! On oublie les siennes.

Delaherche partit, en expliquant qu'il allait revenir tout de
suite, avec des renseignements certains. Ds la rue Maqua, il fut
surpris du nombre de soldats qui rentraient, sans armes,
l'uniforme en lambeaux, souill de poussire. Il ne put d'ailleurs
tirer aucun dtail prcis de ceux qu'il s'effora d'interroger:
les uns rpondaient, hbts, qu'ils ne savaient pas; les autres
en disaient si long, dans une telle furie de gestes, une telle
exaltation de paroles, qu'ils ressemblaient des fous.
Machinalement, alors, il se dirigea de nouveau vers la Sous-
Prfecture, avec la pense que toutes les nouvelles affluaient l.
Comme il traversait la place du collge, deux canons, sans doute
les deux seules pices qui restaient d'une batterie, arrivrent au
galop, s'chourent contre un trottoir. Dans la Grande-Rue, il dut
s'avouer que la ville commenait s'encombrer des premiers
fuyards: trois hussards dmonts, assis sous une porte, se
partageaient un pain; deux autres, petits pas, menaient leurs
chevaux par la bride, ignorant quelle curie les conduire; des
officiers couraient perdus, sans avoir l'air de savoir o ils
allaient. Sur la place Turenne, un sous-lieutenant lui conseilla
de ne pas s'attarder, car des obus y tombaient frquemment, un
clat venait mme d'y briser la grille qui entourait la statue du
grand capitaine, vainqueur du Palatinat. Et, en effet, comme il
filait rapidement dans la rue de la Sous-Prfecture, il vit deux
projectiles clater, avec un fracas pouvantable, sur le pont de
Meuse.

Il restait plant devant la loge du concierge, cherchant un
prtexte pour demander et questionner un des aides de camp,
lorsqu'une voix jeune l'appela.

-- Monsieur Delaherche!... Entrez vite, il ne fait pas bon dehors.

C'tait Rose, son ouvrire, laquelle il ne songeait pas. Grce
elle, toutes les portes allaient s'ouvrir. Il entra dans la loge,
consentit s'asseoir.

-- Imaginez-vous que maman en est malade, elle s'est couche. Vous
voyez, il n'y a que moi, parce que papa est garde national la
citadelle... Tout l'heure, l'empereur a voulu montrer encore
qu'il tait brave, et il est ressorti, il a pu aller au bout de la
rue, jusqu'au pont. Un obus est mme tomb devant lui, le cheval
d'un de ses cuyers a t tu. Et puis, il est revenu... N'est-ce
pas, que voulez-vous qu'il fasse?

-- Alors, vous savez o nous en sommes... Qu'est-ce qu'ils disent,
ces messieurs?

Elle le regarda, tonne. Elle restait d'une fracheur gaie, avec
ses cheveux fins, ses yeux clairs d'enfant qui s'agitait,
empresse, au milieu de ces abominations, sans trop les
comprendre.

-- Non, je ne sais rien... Vers midi, j'ai mont une lettre pour
le marchal De Mac-Mahon. L'empereur tait avec lui... Ils sont
rests prs d'une heure enferms ensemble, le marchal dans son
lit, l'empereur assis contre le matelas, sur une chaise... a, je
le sais, parce que je les ai vus, quand on a ouvert la porte.

-- Alors, qu'est-ce qu'ils se disaient?

De nouveau, elle le regarda, et elle ne put s'empcher de rire.

-- Mais je ne sais pas, comment voulez-vous que je sache? Personne
au monde ne sait ce qu'ils se sont dit.

C'tait vrai, il eut un geste pour s'excuser de sa question sotte.
Pourtant, l'ide de cette conversation suprme le tracassait: quel
intrt elle avait d offrir! quel parti avaient-ils pu
s'arrter?

-- Maintenant, reprit Rose, l'empereur est rentr dans son
cabinet, o il est en confrence avec deux gnraux qui viennent
d'arriver du champ de bataille...

Elle s'interrompit, jeta un coup d'oeil vers le perron.

-- Tenez!



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