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Text on one page: Few Medium Many
Puisqu'on restait l, comme des
pieux, attendre depuis deux heures, pourquoi ne les avait-on pas
laisss faire tranquillement bouillir la soupe et la manger? La
faim les reprenait, ils avaient une rancune noire de leur marmite
renverse trop tt, sans qu'ils pussent comprendre la ncessit de
cette prcipitation, qui leur paraissait imbcile et lche. De
fameux livres, tout de mme!

Mais le lieutenant Rochas rudoya le sergent Sapin, qu'il accusait
de la mauvaise tenue de ses hommes.

Attir par le bruit, le capitaine Beaudoin s'tait approch.

-- Silence dans les rangs!

Jean, muet, en vieux soldat d'Italie, rompu la discipline,
regardait Maurice, que la blague mauvaise et emporte de Chouteau
semblait amuser; et il s'tonnait, comment un monsieur, un garon
qui avait reu tant d'instruction, pouvait-il approuver des
choses, peut-tre vraies tout de mme, mais qui n'taient pas
dire? Si chaque soldat se mettait blmer les chefs et donner
son avis, on n'irait pas loin, pour sr.

Enfin, aprs une heure encore d'attente, le 106e reut l'ordre
d'avancer. Seulement, le pont tait toujours si encombr par la
queue de la division, que le plus fcheux dsordre se produisit.
Plusieurs rgiments se mlrent, des compagnies filrent quand
mme, emportes; tandis que d'autres, rejetes au bord de la
route, durent marquer le pas. Et, pour mettre le comble la
confusion, un escadron de cavalerie s'entta passer, refoulant
dans les champs voisins les tranards que l'infanterie semait
dj. Au bout de la premire heure de marche, toute une dbandade
tranait le pied, s'allongeait, attarde comme plaisir.

Ce fut ainsi que Jean se trouva en arrire, gar au fond d'un
chemin creux, avec son escouade, qu'il n'avait pas voulu lcher.
Le 106e avait disparu, plus un homme ni mme un officier de la
compagnie. Il n'y avait l que des soldats isols, un ple-mle
d'inconnus, reints ds le commencement de l'tape, chacun
marchant son loisir, au hasard des sentiers. Le soleil tait
accablant, il faisait trs chaud; et le sac, alourdi par la tente
et le matriel compliqu qui le gonflait, pesait terriblement aux
paules. Beaucoup n'avaient point l'habitude de le porter, gns
dj dans l'paisse capote de campagne, pareille une chape de
plomb. Brusquement, un petit soldat ple, les yeux emplis d'eau,
s'arrta, jeta son sac dans un foss, avec un grand soupir, le
souffle fort de l'homme l'agonie qui se reprend l'existence.

-- En voil un qui est dans le vrai, murmura Chouteau.

Pourtant, il continuait de marcher, le dos arrondi sous le poids.
Mais, deux autres s'tant dbarrasss leur tour, il ne put
tenir.

-- Ah! zut! cria-t-il.

Et, d'un coup d'paule, il lana son sac contre un talus. Merci!
Vingt-cinq kilos sur l'chine, il en avait assez! On n'tait pas
des btes de somme, pour traner a.

Presque aussitt, Loubet l'imita et fora Lapoulle en faire
autant. Pache, qui se signait devant les croix de pierre
rencontres, dfit les bretelles, posa tout le paquet
soigneusement au pied d'un petit mur, comme s'il devait revenir le
chercher. Et Maurice seul restait charg, lorsque Jean, en se
retournant, vit ses hommes les paules libres.

-- Reprenez vos sacs, on m'empoignerait, moi!

Mais les hommes, sans se rvolter encore, la face mauvaise et
muette, allaient toujours, poussant le caporal devant eux, dans le
chemin troit.

-- Voulez-vous bien reprendre vos sacs, ou je ferai mon rapport!

Ce fut comme un coup de fouet en travers de la figure de maurice.
Son rapport! Cette brute de paysan allait faire son rapport, parce
que des malheureux, les muscles broys, se soulageaient!

Et, dans une fivre d'aveugle colre, lui aussi fit sauter les
bretelles, laissa tomber son sac au bord du chemin, en fixant sur
Jean des yeux de dfi.

-- C'est bon, dit de son air sage ce dernier, qui ne pouvait
engager une lutte. Nous rglerons a ce soir.

Maurice souffrait abominablement des pieds. Ses gros et durs
souliers, auxquels il n'tait pas accoutum, lui avaient mis la
chair en sang. Il tait de sant assez faible, il gardait la
colonne vertbrale comme une plaie vive, la meurtrissure
intolrable du sac, bien qu'il en ft dbarrass; et le poids de
son fusil, qu'il ne savait de quel bras porter, suffisait lui
faire perdre le souffle. Mais il tait angoiss plus encore par
son agonie morale, dans une de ces crises de dsesprance
auxquelles il tait sujet. Tout d'un coup, sans rsistance
possible, il assistait la ruine de sa volont, il tombait aux
mauvais instincts, un abandon de lui-mme, dont il sanglotait de
honte ensuite. Ses fautes, Paris, n'avaient jamais t que les
folies de l'autre, comme il disait, du garon faible qu'il
devenait aux heures lches, capable des pires vilenies. Et, depuis
qu'il tranait les pieds, sous l'crasant soleil, dans cette
retraite qui ressemblait une droute, il n'tait plus qu'une
bte de ce troupeau attard, dband, semant les chemins. C'tait
le choc en retour de la dfaite, du tonnerre qui avait clat trs
loin, des lieues, et dont l'cho perdu battait maintenant les
talons de ces hommes, pris de panique, fuyant sans avoir vu un
ennemi. Qu'esprer cette heure? Tout n'tait-il pas fini? On
tait battu, il n'y avait plus qu' se coucher et dormir.

-- Ca ne fait rien, cria trs haut Loubet, avec son rire d'enfant
des halles, ce n'est tout de mme pas Berlin que nous allons.

Berlin! Berlin! Maurice entendit ce cri hurl par la foule
grouillante des boulevards, pendant la nuit de fol enthousiasme,
qui l'avait dcid s'engager. Le vent venait de tourner, sous un
coup de tempte; et il y avait une saute terrible, et tout le
temprament de la race tait dans cette confiance exalte, qui
tombait brusquement, ds le premier revers, la dsesprance dont
le galop l'emportait parmi ces soldats errants, vaincus et
disperss, avant d'avoir combattu.

-- Ah! ce qu'il me scie les pattes, le flingot! reprit Loubet, en
changeant une fois encore son fusil d'paule. En voil un
mirliton, pour se promener! Et, faisant allusion la somme qu'il
avait touche comme remplaant:

-- N'importe! Quinze cents balles, pour ce mtier-l, on est
rudement vol!... Ce qu'il doit fumer de bonnes pipes, au coin de
son feu, le richard la place de qui je vais me faire casser la
gueule!

-- Moi, grogna Chouteau, j'avais fini mon temps, j'allais filer...
Ah! vrai, ce n'est pas de chance, de tomber dans une cochonnerie
d'histoire pareille!

Il balanait son fusil, d'une main rageuse. Puis, violemment, il
le lana aussi de l'autre ct d'une haie.

-- Eh! va donc, sale outil!

Le fusil tourna deux fois sur lui-mme, alla s'abattre dans un
sillon et resta l, trs long, immobile, pareil un mort. Dj,
d'autres volaient, le rejoignaient. Le champ bientt fut plein
d'armes gisantes, d'une tristesse raidie d'abandon, sous le lourd
soleil. Ce fut une pidmique folie, la faim qui tordait les
estomacs, les chaussures qui blessaient les pieds, cette marche
dont on souffrait, cette dfaite imprvue dont on entendait
derrire soi la menace. Plus rien esprer de bon, les chefs qui
lchaient pied, l'intendance qui ne les nourrissait seulement pas,
la colre, l'embtement, l'envie d'en finir tout de suite, avant
d'avoir commenc. Alors, quoi? Le fusil pouvait aller rejoindre le
sac. Et, dans une rage imbcile, au milieu de ricanements de fous
qui s'amusent, les fusils volaient, le long de la queue sans fin
des tranards, pars au loin dans la campagne.

Loubet, avant de se dbarrasser du sien, lui fit excuter un beau
moulinet, comme une canne de tambour-major. Lapoulle, en voyant
tous les camarades jeter le leur, dut croire que cela rentrait
dans la manoeuvre; et il imita le geste. Mais Pache, dans la
confuse conscience du devoir, qu'il devait son ducation
religieuse, refusa d'en faire autant, couvert d'injures par
Chouteau, qui le traitait d'enfant de cur.

-- En voil un cafard!... Parce que sa vieille paysanne de mre
lui a fait avaler le bon Dieu tous les dimanches!... Va donc
servir la messe, c'est lche de ne pas tre avec les camarades!

Trs sombre, Maurice marchait en silence, la tte penche sous le
ciel de feu. Il n'avanait plus que dans un cauchemar d'atroce
lassitude, hallucin de fantmes, comme s'il allait un gouffre,
l-bas, devant lui; et c'tait une dpression de toute sa culture
d'homme instruit, un abaissement qui le tirait la bassesse des
misrables dont il tait entour.

-- Tenez! dit-il brusquement Chouteau, vous avez raison!

Et Maurice avait dj pos son fusil sur un tas de pierres,
lorsque Jean, qui tentait vainement de s'opposer cet abandon
abominable des armes, l'aperut. Il se prcipita.

-- Reprenez votre fusil tout de suite, tout de suite, entendez-
vous!

Un flot de terrible colre tait mont soudain la face de Jean.
Lui, si calme d'habitude, toujours port la conciliation, avait
des yeux de flamme, une voix tonnante d'autorit. Ses hommes, qui
ne l'avaient jamais vu comme a, s'arrtrent, surpris.

-- Reprenez votre fusil tout de suite, ou vous aurez affaire
moi!

Maurice, frmissant, ne laissa tomber qu'un mot, qu'il voulait
rendre outrageux.

-- Paysan!

-- Oui, c'est bien a, je suis un paysan, tandis que vous tes un
monsieur, vous!... Et c'est pour a que vous tes un cochon, oui!
Un sale cochon. Je ne vous l'envoie pas dire.

Des hues s'levaient, mais le caporal poursuivait avec une force
extraordinaire:

-- Quand on a de l'instruction, on le fait voir... Si nous sommes
des paysans et des brutes, vous nous devriez l'exemple tous,
puisque vous en savez plus long que nous... Reprenez votre fusil,
nom de Dieu! O je vous fais fusiller en arrivant l'tape.

Dompt, Maurice avait ramass le fusil. Des larmes de rage lui
voilaient les yeux. Il continua sa marche en chancelant comme un
homme ivre, au milieu des camarades qui, prsent, ricanaient de
ce qu'il avait cd. Ah! ce Jean! Il le hassait d'une
inextinguible haine, frapp au coeur de cette leon si dure, qu'il
sentait juste.



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