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Text on one page: Few Medium Many
Trs ivre, il continua, entre deux
hoquets:

-- Dites donc, vous gnez pas, si vous avez soif... Y en a encore
pour les camarades...

D'un geste vacillant, par-dessus son paule, il appelait
quelqu'un, rest au fond de la salle.

-- Arrive, feignant... Donne boire ces messieurs...

Ce fut Loubet qui parut son tour, tenant dans chaque main une
bouteille pleine, qu'il agitait en rigolant. Il tait moins ivre
que l'autre, il cria de sa voix de blague parisienne, avec le
nasillement des marchands de coco, un jour de fte publique:

-- la frache, la frache, qui veut boire!

On ne les avait pas revus, depuis qu'ils s'en taient alls, sous
le prtexte de porter l'ambulance le sergent Sapin. Sans doute,
ils avaient err ensuite, flnant, vitant les coins o tombaient
les obus. Et ils venaient d'chouer l, dans cette auberge mise au
pillage.

Le lieutenant Rochas fut indign.

-- Attendez, bandits, je vas vous faire siroter, pendant que nous
tous, nous crevons la peine!

Mais Chouteau n'accepta pas la rprimande.

-- Ah! tu sais, espce de vieux toqu, il n'y a plus de
lieutenant, il n'y a que des hommes libres... Les Prussiens ne
t'en ont donc pas fichu assez, que tu veux t'en faire coller
encore? Il fallut retenir Rochas, qui parlait de lui casser la
tte. D'ailleurs, Loubet lui-mme, avec ses bouteilles dans les
bras, s'efforait de mettre la paix.

-- Laissez donc! faut pas se manger, on est tous frres!

Et, avisant Lapoulle et Pache, les deux camarades de l'escouade:

-- Faites pas les serins, entrez, vous autres, qu'on vous rince le
gosier!

Un instant, Lapoulle hsita, dans l'obscure conscience que ce
serait mal, de faire la fte, lorsque tant de pauvres bougres
avalaient leur langue. Mais il tait si reint, si puis de faim
et de soif! Tout d'un coup, il se dcida, entra dans l'auberge
d'un saut, sans une parole, en poussant devant lui Pache,
galement silencieux et tent, qui s'abandonnait. Et ils ne
reparurent pas.

-- Tas de brigands! rptait Rochas. On devrait tous les fusiller!

Maintenant, il n'avait plus avec lui que Jean, Maurice et Gaude,
et tous quatre taient peu peu drivs, malgr leur rsistance,
dans le torrent des fuyards qui coulait plein chemin. Dj, ils
se trouvaient loin de l'auberge. C'tait la droute roulant vers
les fosss de Sedan, en un flot bourbeux, pareil l'amas de
terres et de cailloux qu'un orage, battant les hauteurs, entrane
au fond des valles. De tous les plateaux environnants, par toutes
les pentes, par tous les plis de terrain, par la route de Floing,
par Pierremont, par le cimetire, par le Champ de Mars, aussi bien
que par le fond de Givonne, la mme cohue ruisselait en un galop
de panique sans cesse accru. Et que reprocher ces misrables
hommes, qui, depuis douze heures, attendaient immobiles, sous la
foudroyante artillerie d'un ennemi invisible, contre lequel ils ne
pouvaient rien? prsent, les batteries les prenaient de face, de
flanc et de dos, les feux convergeaient de plus en plus, mesure
que l'arme battait en retraite sur la ville, c'tait l'crasement
en plein tas, la bouillie humaine au fond du trou sclrat, o
l'on tait balay. Quelques rgiments du 7e corps, surtout du ct
de Floing, se repliaient en assez bon ordre. Mais, dans le fond de
Givonne, il n'y avait plus ni rangs, ni chefs, les troupes se
bousculaient, perdues, faites de tous les dbris, de zouaves, de
turcos, de chasseurs, de fantassins, le plus grand nombre sans
armes, les uniformes souills et dchirs, les mains noires, les
visages noirs, avec des yeux sanglants qui sortaient des orbites,
des bouches enfles, tumfies d'avoir hurl des gros mots. Par
moments, un cheval sans cavalier se ruait, galopait, renversant
des soldats, trouant la foule d'un long remous d'effroi. Puis, des
canons passaient d'un train de folie, des batteries dbandes,
dont les artilleurs, comme emports par l'ivresse, sans crier
gare, crasaient tout. Et le pitinement de troupeau ne cessait
pas, un dfil compact, flanc contre flanc, une fuite en masse o
tout de suite les vides se comblaient, dans la hte instinctive
d'tre l-bas, l'abri, derrire un mur.

Jean, de nouveau, leva la tte, se tourna vers le couchant. Au
travers de l'paisse poussire que les pieds soulevaient, les
rayons de l'astre brlaient encore les faces en sueur. Il faisait
trs beau, le ciel tait d'un bleu admirable.

-- C'est crevant tout de mme, rpta-t-il, ce cochon de soleil
qui ne se dcide pas foutre le camp!

Soudain, Maurice, dans une jeune femme qu'il regardait, colle
contre une maison, sur le point d'y tre crase par le flot, eut
la stupeur de reconnatre sa soeur Henriette. Depuis prs d'une
minute, il la voyait, restait bant. Et ce fut elle qui parla la
premire, sans paratre surprise.

-- Ils l'ont fusill Bazeilles... Oui, j'tais l... Alors,
comme je veux que le corps me soit rendu, j'ai eu une ide...

Elle ne nommait ni les Prussiens, ni Weiss. Tout le monde devait
comprendre. Maurice, en effet, comprit. Il l'adorait, il eut un
sanglot.

-- Ma pauvre chrie!

Vers deux heures, lorsqu'elle tait revenue elle, Henriette
s'tait trouve, Balan, dans la cuisine de gens qu'elle ne
connaissait pas, la tte tombe sur une table, pleurant. Mais ses
larmes cessrent. Chez cette silencieuse, si frle, dj l'hrone
se rveillait. Elle ne craignait rien, elle avait une me ferme,
invincible. Dans sa douleur, elle ne songeait plus qu' ravoir le
corps de son mari, pour l'ensevelir. Son premier projet fut,
simplement, de retourner Bazeilles. Tout le monde l'en dtourna,
lui en dmontra l'impossibilit absolue. Aussi finit-elle par
chercher quelqu'un, un homme qui l'accompagnerait, ou qui se
chargerait des dmarches ncessaires. Son choix tomba sur un
cousin elle, autrefois sous-Directeur de la raffinerie gnrale,
au Chesne, l'poque o Weiss y tait employ. Il avait beaucoup
aim son mari, il ne lui refuserait pas son assistance. Depuis
deux ans, la suite d'un hritage fait par sa femme, il s'tait
retir dans une belle proprit, l'ermitage, dont les terrasses
s'tageaient prs de Sedan, de l'autre ct du fond de Givonne. Et
c'tait l'ermitage qu'elle se rendait, au milieu des obstacles,
arrte chaque pas, en continuel danger d'tre pitine et tue.

Maurice, qui elle expliquait brivement son projet, l'approuva.

-- Le cousin Dubreuil a toujours t bon pour nous... Il te sera
utile...

Puis, une ide lui vint lui-mme. Le lieutenant Rochas voulait
sauver le drapeau. Dj, l'on avait propos de le couper, d'en
emporter chacun un morceau sous sa chemise, ou bien de l'enfouir
au pied d'un arbre, en prenant des points de repre, qui auraient
permis de l'exhumer plus tard. Mais ce drapeau lacr, ce drapeau
enterr comme un mort, leur serrait trop le coeur. Ils auraient
voulu trouver autre chose.

Aussi, lorsque Maurice leur proposa de remettre le drapeau
quelqu'un de sr, qui le cacherait, le dfendrait au besoin,
jusqu'au jour o il le rendrait intact, tous acceptrent.

-- Eh bien! reprit le jeune homme en s'adressant sa soeur, nous
allons avec toi voir si Dubreuil est l'ermitage... D'ailleurs,
je ne veux plus te quitter.

Ce n'tait pas facile de se dgager de la cohue. Ils y parvinrent,
se jetrent dans un chemin creux qui montait vers la gauche.
Alors, ils tombrent au milieu d'un vritable ddale de sentiers
et de ruelles, tout un faubourg fait de cultures marachres, de
jardins, de maisons de plaisance, de petites proprits
enchevtres les unes dans les autres; et ces sentiers, ces
ruelles, filaient entre des murs, tournaient angles brusques,
aboutissaient des impasses: un merveilleux camp retranch pour
la guerre d'embuscade, des coins que dix hommes pouvaient dfendre
pendant des heures contre un rgiment. Dj, des coups de feu y
ptillaient, car le faubourg dominait Sedan, et la garde
Prussienne arrivait, de l'autre ct du vallon.

Lorsque Maurice et Henriette, que suivaient les autres, eurent
tourn gauche, puis droite, entre deux interminables
murailles, ils dbouchrent tout d'un coup devant la porte grande
ouverte de l'ermitage. La proprit, avec son petit parc,
s'tageait en trois larges terrasses; et c'tait sur une de ces
terrasses que le corps de logis se dressait, une grande maison
carre, laquelle conduisait une alle d'ormes sculaires. En
face, spares par l'troit vallon, profondment encaiss, se
trouvaient d'autres proprits, la lisire d'un bois.

Henriette s'inquita de cette porte brutalement ouverte.

-- Ils n'y sont plus, ils auront d partir.

En effet, Dubreuil s'tait rsign, la veille, emmener sa femme
et ses enfants Bouillon, dans la certitude du dsastre qu'il
prvoyait. Pourtant, la maison n'tait pas vide, une agitation s'y
faisait remarquer de loin, travers les arbres. Comme la jeune
femme se hasardait dans la grande alle, elle recula, devant le
cadavre d'un soldat Prussien.

-- Fichtre! s'cria Rochas, on s'est donc cogn dj par ici!

Tous alors voulurent savoir, poussrent jusqu' l'habitation; et
ce qu'ils virent les renseigna: les portes et les fentres du rez-
de-chausse avaient d tre enfonces coups de crosse, les
ouvertures billaient sur les pices mises sac, tandis que des
meubles, jets dehors, gisaient sur le gravier de la terrasse, au
bas du perron. Il y avait surtout l tout un meuble de salon bleu-
Ciel, le canap et les douze fauteuils, rangs au petit bonheur,
ple-mle, autour d'un grand guridon, dont le marbre blanc
s'tait fendu. Et des zouaves, des chasseurs, des soldats de la
ligne, d'autres appartenant l'infanterie de marine, couraient
derrire les btiments et dans l'alle, lchant des coups de feu
sur le petit bois d'en face, par-dessus le vallon.

-- Mon lieutenant, expliqua un zouave Rochas, ce sont des salops
de Prussiens, que nous avons trouvs en train de tout saccager
ici. Vous voyez, nous leur avons rgl leur compte... Seulement,
les salops reviennent dix contre un, a ne va pas tre commode.

Trois autres cadavres de soldats Prussiens s'allongeaient sur la
terrasse.



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