A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 20000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
quoi donc? quoi donc?

Cela ne lui entrait pas dans la cervelle, que ce ft la dfaite
encore. On changeait tout, mme la faon de se battre. Ces gens
n'auraient-ils pas d attendre, de l'autre ct du vallon, qu'on
allt les vaincre? On avait beau en tuer, il en arrivait toujours.
Qu'est-ce que c'tait que cette fichue guerre, o l'on se
rassemblait dix pour en craser un, o l'ennemi ne se montrait que
le soir, aprs vous avoir mis en droute par toute une journe de
prudente canonnade? Ahuri, perdu, n'ayant jusque-l rien compris
la campagne, il se sentait envelopp, emport par quelque chose
de suprieur, auquel il ne rsistait plus, bien qu'il rptt
machinalement, dans son obstination:

-- Courage, mes enfants, la victoire est l-bas!

D'un geste prompt, cependant, il avait repris le drapeau. C'tait
sa pense dernire, le cacher, pour que les Prussiens ne l'eussent
pas. Mais, bien que la hampe ft rompue, elle s'embarrassa dans
ses jambes, il faillit tomber. Des balles sifflaient, il sentit la
mort, il arracha la soie du drapeau, la dchira, cherchant
l'anantir. Et ce fut ce moment que, frapp au cou, la
poitrine, aux jambes, il s'affaissa parmi ces lambeaux tricolores,
comme vtu d'eux. Il vcut encore une minute, les yeux largis,
voyant peut-tre monter l'horizon la vision vraie de la guerre,
l'atroce lutte vitale qu'il ne faut accepter que d'un coeur
rsign et grave, ainsi qu'une loi. Puis, il eut un petit hoquet,
il s'en alla dans son ahurissement d'enfant, tel qu'un pauvre tre
born, un insecte joyeux, cras sous la ncessit de l'norme et
impassible nature. Avec lui, finissait une lgende.

Tout de suite, ds l'arrive des Prussiens, Jean et Maurice
avaient battu en retraite, d'arbre en arbre, en protgeant le plus
possible Henriette, derrire eux. Ils ne cessaient pas de tirer,
lchaient un coup, puis gagnaient un abri. En haut du parc,
Maurice connaissait une petite porte, qu'ils eurent la chance de
trouver ouverte. Vivement, ils s'chapprent tous les trois. Ils
taient tombs dans une troite traverse qui serpentait entre deux
hautes murailles. Mais, comme ils arrivaient au bout, des coups de
feu les firent se jeter gauche, dans une autre ruelle. Le
malheur voulut que ce ft une impasse. Ils durent revenir au
galop, tourner droite, sous une grle de balles. Et, plus tard,
jamais ils ne se souvinrent du chemin qu'ils avaient suivi. On se
fusillait encore chaque angle de mur, dans ce lacis
inextricable. Des batailles s'attardaient sous les portes
charretires, les moindres obstacles taient dfendus et emports
d'assaut, avec un acharnement terrible. Puis, tout d'un coup, ils
dbouchrent sur la route du fond de Givonne, prs de Sedan.

Une dernire fois, Jean leva la tte, regarda vers l'ouest, d'o
montait une grande lueur rose; et il eut enfin un soupir de
soulagement immense.

-- Ah! ce cochon de soleil, le voil donc qui se couche!

D'ailleurs, tous les trois galopaient, galopaient, sans reprendre
haleine. Autour d'eux, la queue extrme des fuyards coulait
toujours pleine route, d'un train sans cesse accru de torrent
dbord. Quand ils arrivrent la porte de Balan, ils durent
attendre, au milieu d'une bousculade froce. Les chanes du pont-
levis s'taient rompues, il ne restait de praticable que la
passerelle pour les pitons; de sorte que les canons et les
chevaux ne pouvaient passer. la poterne du chteau, la porte
de la cassine, l'encombrement, disait-on, tait plus effroyable
encore. C'tait l'engouffrement fou, tous les dbris de l'arme
roulant sur les pentes, venant se jeter dans la ville, y tomber
avec un bruit d'cluse lche, comme au fond d'un gout. L'attrait
funeste de ces murs achevait de pervertir les plus braves.

Maurice avait pris Henriette entre ses bras; et, frmissant
d'impatience:

-- Ils ne vont pas fermer la porte au moins, avant que tout le
monde soit rentr.

Telle tait la crainte de la foule. droite, gauche, cependant,
des soldats campaient dj sur les talus; tandis que, dans les
fosss, des batteries, un ple-mle de pices, de caissons et de
chevaux tait venu s'chouer.

Mais des appels rpts de clairons retentirent, suivis bientt de
la sonnerie claire de la retraite. On appelait les soldats
attards. Plusieurs arrivaient encore au pas de course, des coups
de feu clataient, isols, de plus en plus rares, dans le
faubourg. Sur la banquette intrieure du parapet, on laissa des
dtachements, pour dfendre les approches; et la porte fut enfin
ferme. Les Prussiens n'taient pas plus de cent mtres. On les
voyait aller et venir sur la route de Balan, en train d'occuper
tranquillement les maisons et les jardins.

Maurice et Jean, qui poussaient devant eux Henriette, pour la
protger des bourrades, taient rentrs parmi les derniers dans
Sedan. Six heures sonnaient. Depuis prs d'une heure dj, la
canonnade avait cess. Peu peu, les coups de fusil isols eux-
mmes se turent. Alors, du vacarme assourdissant, de l'excrable
tonnerre qui grondait depuis le lever du soleil, rien ne demeura,
qu'un nant de mort. La nuit venait, tombait un lugubre, un
effrayant silence.




VIII


Vers cinq heures et demie, avant la fermeture des portes,
Delaherche tait de nouveau retourn la Sous-Prfecture, dans
son anxit des consquences, maintenant qu'il savait la bataille
perdue. Il resta l pendant prs de trois heures, pitiner au
travers du pav de la cour, guettant, interrogeant tous les
officiers qui passaient; et ce fut ainsi qu'il apprit les
vnements rapides: la dmission envoye, puis retire par le
gnral de Wimpffen, les pleins pouvoirs qu'il avait reus de
l'empereur, pour aller obtenir, du grand quartier Prussien, en
faveur de l'arme vaincue, les conditions les moins fcheuses,
enfin la runion d'un conseil de guerre, charg de dcider si l'on
devait essayer de continuer la lutte, en dfendant la forteresse.
Durant ce conseil, o se trouvaient runis une vingtaine
d'officiers suprieurs, et qui lui parut durer un sicle, le
fabricant de drap monta plus de vingt fois les marches du perron.
Et, brusquement, huit heures un quart, il en vit descendre le
gnral de Wimpffen trs rouge, les yeux gonfls, suivi d'un
colonel et de deux autres gnraux. Ils sautrent en selle, ils
s'en allrent par le pont de Meuse. C'tait la capitulation
accepte, invitable.

Delaherche, rassur, songea qu'il mourait de faim et rsolut de
retourner chez lui. Mais, ds qu'il se retrouva dehors, il demeura
hsitant, devant l'encombrement effroyable qui avait achev de se
produire. Les rues, les places taient gorges, bondes, emplies
un tel point d'hommes, de chevaux, de canons, que cette masse
compacte semblait y avoir t entre de force, coups de quelque
pilon gigantesque. Pendant que, sur les remparts, bivouaquaient
les rgiments qui s'taient replis en bon ordre, les dbris pars
de tous les corps, les fuyards de toutes les armes, une tourbe
grouillante avait submerg la ville, un entassement, un flot
paissi, immobilis, o l'on ne pouvait plus remuer ni bras ni
jambes. Les roues des canons, des caissons, des voitures
innombrables, s'enchevtraient. Les chevaux fouaills, pousss
dans tous les sens, n'avaient plus la place pour avancer ou
reculer. Et les hommes, sourds aux menaces, envahissaient les
maisons, dvoraient ce qu'ils trouvaient, se couchaient o ils
pouvaient, dans les chambres, dans les caves. Beaucoup taient
tombs sous les portes, barrant les vestibules. D'autres, sans
avoir la force d'aller plus loin, gisaient sur les trottoirs, y
dormaient d'un sommeil de mort, ne se levant mme pas sous les
pieds qui leur meurtrissaient un membre, aimant mieux se faire
craser que de se donner la peine de changer de place.

Alors, Delaherche comprit la ncessit imprieuse de la
capitulation. Dans certains carrefours, les caissons se
touchaient, un seul obus Prussien, tombant sur un d'eux, aurait
fait sauter les autres; et Sedan entier se serait allum comme une
torche. Puis, que faire d'un pareil amas de misrables, foudroys
de faim et de fatigue, sans cartouches, sans vivres? rien que pour
dblayer les rues, il et fallu tout un jour. La forteresse elle-
mme n'tait pas arme, la ville n'avait pas d'approvisionnements.
Dans le conseil, c'taient l les raisons que venaient de donner
les esprits sages, gardant la vue nette de la situation, au milieu
de leur grande douleur patriotique; et les officiers les plus
tmraires, ceux qui frmissaient en criant qu'une arme ne
pouvait se rendre ainsi, avaient d baisser la tte, sans trouver
les moyens pratiques de recommencer la lutte, le lendemain.

Place Turenne et place du rivage, Delaherche parvint se frayer
pniblement un passage dans la cohue. En passant devant l'htel de
la croix d'or, il eut une vision morne de la salle manger, o
des gnraux taient assis, muets, devant la table vide. Il n'y
avait plus rien, pas mme du pain. Cependant, le gnral Bourgain-
Desfeuilles, qui temptait dans la cuisine, dut trouver quelque
chose, car il se tut et monta vivement l'escalier, les mains
embarrasses d'un papier gras. Une telle foule tait l,
regarder de la place, au travers des vitres, cette table d'hte
lugubre, balaye par la disette, que le fabricant de drap dut
jouer des coudes, comme englu, reperdant parfois, sous une
pousse, le chemin qu'il avait gagn dj. Mais, dans la Grande-
Rue, le mur devint infranchissable, il dsespra un instant.
Toutes les pices d'une batterie semblaient y avoir t jetes les
unes par-dessus les autres. Il se dcida monter sur les affts,
il enjamba les pices, sauta de roue en roue, au risque de se
rompre les jambes. Ensuite, ce furent des chevaux qui lui
barrrent le chemin; et il se baissa, se rsigna filer parmi les
pieds, sous les ventres de ces lamentables btes, demi mortes
d'inanition. Puis, aprs un quart d'heure d'efforts, comme il
arrivait la hauteur de la rue Saint-Michel, les obstacles
grandissants l'effrayrent, il projeta de s'engager dans cette
rue, pour faire le tour par la rue des Laboureurs, esprant que
ces voies cartes seraient moins envahies.



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | 42 | | 43 | | 44 | | 45 | | 46 | | 47 | | 48 | | 49 | | 50 | | 51 | | 52 | | 53 | | 54 | | 55 | | 56 | | 57 | | 58 | | 59 | | 60 | | 61 | | 62 | | 63 | | 64 | | 65 | | 66 | | 67 | | 68 | | 69 | | 70 | | 71 | | 72 | | 73 | | 74 | | 75 | | 76 | | 77 | | 78 | | 79 | | 80 | | 81 | | 82 | | 83 | | 84 | | 85 | | 86 | | 87 | | 88 | | 89 | | 90 | | 91 | | 92 | | 93 | | 94 | | 95 | | 96 | | 97 | | 98 | | 99 | | 100 | | 101 | | 102 | | 103 | | 104 | | 105 | | 106 | | 107 | | 108 | | 109 | | 110 | | 111 | | 112 | | 113 | | 114 | | 115 | | Next |


Keywords:
N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.