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Text on one page: Few Medium Many
Et, Chouteau ayant grogn, son ct, que des
caporaux de cette espce, on attendait un jour de bataille pour
leur loger une balle dans la tte, il vit rouge, il se vit
nettement cassant le crne de Jean, derrire un mur.

Mais il y eut une diversion. Loubet remarqua que Pache, pendant la
querelle, avait, lui aussi, abandonn enfin son fusil, doucement,
en le couchant au bas d'un talus. Pourquoi? Il n'essaya point de
l'expliquer, riant en dessous, de la faon gourmande et un peu
honteuse d'un garon sage qui on reproche son premier pch.
Trs gai, ragaillardi, il marcha les bras ballants. Et, par les
longues routes ensoleilles, entre les bls mrs et les
houblonnires qui se succdaient toujours pareils, la dbandade
continuait, les tranards n'taient plus, sans sacs et sans
fusils, qu'une foule gare, pitinante, un ple-mle de vauriens
et de mendiants, l'approche desquels les portes des villages
pouvants se fermaient.

ce moment, une rencontre acheva d'enrager Maurice. Un sourd
roulement arrivait de loin, c'tait l'artillerie de rserve,
partie la dernire, dont la tte, tout d'un coup, dboucha d'un
coude de la route; et les tranards dbands n'eurent que le temps
de se jeter dans les champs voisins. Elle marchait en colonne,
elle dfilait d'un trot superbe, dans un bel ordre correct, tout
un rgiment de six batteries, le colonel en dehors et au centre,
les officiers leur place. Les pices passaient, sonores, des
intervalles gaux, strictement observs, accompagnes chacune de
son caisson, de ses chevaux et de ses hommes. Et Maurice, dans la
cinquime batterie, reconnut parfaitement la pice de son cousin
Honor. Le marchal des logis tait l, camp firement sur son
cheval, la gauche du conducteur de devant, un bel homme blond,
Adolphe, qui montait un porteur solide, une bte alezane,
admirablement accouple avec le sous-verge trottant prs d'elle;
tandis que, parmi les six servants, assis deux par deux sur les
coffres de la pice et du caisson, se trouvait son rang le
pointeur, Louis, un petit brun, le camarade d'Adolphe, la paire,
comme on disait, selon la rgle tablie de marier un homme
cheval et un homme pied. Ils apparurent grandis Maurice, qui
avait fait leur connaissance au camp; et la pice, attele de ses
quatre chevaux, suivie du caisson que six autres chevaux tiraient,
lui sembla clatante ainsi qu'un soleil, soigne, astique, aime
de tout son monde, des btes et des gens, serrs autour d'elle,
dans une discipline et une tendresse de famille brave; et surtout
il souffrit affreusement du regard mprisant que le cousin Honor
jeta sur les tranards, stupfait soudain de l'apercevoir parmi ce
troupeau d'hommes dsarms. Dj, le dfil se terminait, le
matriel des batteries, les prolonges, les fourragres, les
forges. Puis, dans un dernier flot de poussire, ce furent les
haut-le-pied, les hommes et les chevaux de rechange, dont le trot
se perdit un autre coude de la route, au milieu du grondement
peu peu dcroissant des sabots et des roues.

-- Pardi! Dclara Loubet, ce n'est pas malin de faire les crnes,
quand on va en voiture!

L'tat-major avait trouv Altkirch libre. Pas de Prussiens encore.
Et, toujours dans la crainte d'tre talonn, de les voir paratre
d'une minute l'autre, le gnral Douay avait voulu qu'on pousst
jusqu' Dannemarie, o les ttes de colonne n'taient entres qu'
cinq heures du soir. Il tait huit heures, la nuit se faisait,
qu'on tablissait peine les bivouacs, dans la confusion des
rgiments rduits de moiti. Les hommes, extnus, tombaient de
faim et de fatigue. Jusqu' prs de dix heures, on vit arriver,
cherchant et ne retrouvant plus leurs compagnies, les soldats
isols, les petits groupes, toute cette lamentable et interminable
queue des clops et des rvolts, sems le long des chemins.

Jean, ds qu'il put rejoindre son rgiment, se mit en qute du
lieutenant Rochas, pour faire son rapport. Il le trouva, ainsi que
le capitaine Beaudoin, en confrence avec le colonel, tous les
trois devant la porte d'une petite auberge, trs proccups de
l'appel, inquiets de savoir o taient leurs hommes. Ds les
premiers mots du caporal au lieutenant, le colonel De Vineuil qui
entendit, le fit approcher, le fora tout dire. Sa longue face
jaune, o les yeux taient rests trs noirs, dans la blancheur
des pais cheveux de neige et des longues moustaches tombantes,
exprima une dsolation muette.

-- Mon colonel, s'cria le capitaine Beaudoin, sans attendre
l'avis de son chef, il faut fusiller une demi-douzaine de ces
bandits.

Et le lieutenant Rochas approuvait du menton. Mais le colonel eut
un geste d'impuissance.

-- Ils sont trop... Comment voulez-vous? Prs de sept cents! Qui
prendre l dedans? ... Et puis, si vous saviez! Le gnral ne veut
pas. Il est paternel, il dit qu'en Afrique il n'a jamais puni un
homme... Non, non! Je ne puis rien. C'est terrible.

Le capitaine osa rpter:

-- C'est terrible... C'est la fin de tout.

Et Jean se retirait, lorsqu'il entendit le major Bouroche, qu'il
n'avait pas vu, debout sur le seuil de l'auberge, gronder de
sourdes paroles: plus de discipline, plus de punitions, arme
fichue! Avant huit jours, les chefs recevraient des coups de pied
au derrire; tandis que, si l'on avait tout de suite cass la tte
quelques-uns de ces gaillards, les autres auraient rflchi
peut-tre.

Personne ne fut puni. Des officiers, l'arrire-garde, qui
escortaient les voitures du convoi, avaient eu l'heureuse
prcaution de faire ramasser les sacs et les fusils, aux deux
bords des chemins. Il n'en manqua qu'un petit nombre, les hommes
furent rarms la pointe du jour, comme furtivement, pour
touffer l'affaire. Et l'ordre tait de lever le camp cinq
heures; mais, ds quatre heures, on rveilla les soldats, on
pressa la retraite sur Belfort, dans la certitude que les
Prussiens n'taient plus qu' deux ou trois lieues. On avait d
encore se contenter de biscuit, les troupes restaient fourbues de
cette nuit trop courte et fivreuse, sans rien de chaud dans
l'estomac. De nouveau, ce matin-l, la bonne conduite de la marche
se trouva compromise par ce dpart prcipit.

Ce fut une journe pire, d'une infinie tristesse. L'aspect du pays
avait chang, on tait entr dans une contre montagneuse, les
routes montaient, dvalaient par des pentes plantes de sapins; et
les troites valles, embroussailles de gents, taient toutes
fleuries d'or. Mais, au travers de cette campagne clatante sous
le grand soleil d'aot, la panique soufflait plus affole chaque
heure, depuis la veille. Une dpche, recommandant aux maires
d'avertir les habitants qu'ils feraient bien de mettre l'abri ce
qu'ils avaient de prcieux, venait de porter l'pouvante son
comble. L'ennemi tait donc l? Aurait-on seulement le temps de se
sauver? Et tous croyaient entendre grossir le grondement de
l'invasion, ce roulement sourd de fleuve dbord qui, maintenant,
chaque nouveau village, s'aggravait d'un nouvel effroi, au
milieu des clameurs et des lamentations.

Maurice marchait d'un pas de somnambule, les pieds saignants, les
paules crases par le sac et le fusil. Il ne pensait plus, il
avanait dans le cauchemar de ce qu'il voyait; et, autour de lui,
la conscience du pitinement des camarades s'en tait alle, il ne
sentait que Jean sa gauche, extnu par la mme fatigue et la
mme douleur. C'tait lamentable, ces villages qu'on traversait,
d'une piti serrer le coeur d'angoisse. Ds qu'apparaissaient
les troupes en retraite, cette dbandade des soldats reints,
tranant la jambe, les habitants s'agitaient, htaient leur fuite.
Eux si tranquilles quinze jours plus tt, toute cette Alsace qui
attendait la guerre avec un sourire, convaincue qu'on se battrait
en Allemagne! Et la France tait envahie, et c'tait chez eux,
autour de leur maison, dans leurs champs, que la tempte crevait,
comme un de ces terribles ouragans de grle et de foudre qui
anantissent une province en deux heures! Devant les portes, au
milieu d'une furieuse confusion, les hommes chargeaient les
voitures, entassaient les meubles, au risque de briser tout. En
haut, par les fentres, les femmes jetaient un dernier matelas,
passaient le berceau qu'on allait oublier. On sanglait le bb
dedans, on l'accrochait au sommet, parmi les pieds des chaises et
des tables renverses. Sur une autre charrette, l'arrire, on
liait, contre une armoire, le vieux grand-pre infirme, qu'on
emportait comme une chose. Puis, c'taient ceux qui n'avaient pas
de voiture, qui empilaient leur mnage en travers d'une brouette;
et d'autres s'loignaient avec une charge de hardes entre les
bras, d'autres n'avaient song qu' sauver la pendule, qu'ils
serraient sur leur coeur, ainsi qu'un enfant. On ne pouvait tout
prendre, des meubles abandonns, des paquets de linge trop lourds
restaient dans le ruisseau. Certains, avant le dpart, fermaient
tout, les maisons semblaient mortes, portes et fentres closes;
tandis que le plus grand nombre, dans leur hte, dans la certitude
dsespre que tout serait dtruit, laissaient les vieilles
demeures ouvertes, les fentres et les portes bantes sur le vide
des pices dmnages; et elles taient les plus tristes, d'une
tristesse affreuse de ville prise, dpeuple par la peur, ces
pauvres maisons ouvertes au vent, d'o les chats eux-mmes
s'taient enfuis, dans le frisson de ce qui allait venir. chaque
village, le pitoyable spectacle s'assombrissait, le nombre des
dmnageurs et des fuyards devenait plus grand, parmi la
bousculade croissante, les poings tendus, les jurons et les
larmes.

Mais Maurice, surtout, sentait l'angoisse l'touffer, le long de
la grand-route, par la campagne libre. L, mesure qu'on
approchait de Belfort, la queue des fuyards se resserrait, n'tait
plus qu'un cortge ininterrompu. Ah! les pauvres gens qui
croyaient trouver un asile sous les murs de la place! L'homme
tapait sur le cheval, la femme suivait, tranant les enfants. Des
familles se htaient, crases de fardeaux, dbandes, les petits
ne pouvant suivre, dans l'aveuglante blancheur du chemin que
chauffait le soleil de plomb.



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