A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 20000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Il n'est gure sage.

Mais la vue de sa soeur, si ple, si afflige, avait dtermin
chez Maurice une crise salutaire d'attendrissement. Il ouvrit les
bras, l'appela sur sa poitrine; et, lorsqu'elle se fut jete son
cou, une grande douceur le pntra. Elle pleurait elle-mme, leurs
larmes se mlrent.

-- Ah! ma pauvre, pauvre chrie, que je m'en veux de n'avoir pas
plus de courage pour te consoler!... Ce bon Weiss, ton mari qui
t'aimait tant! que vas-tu devenir? Toujours, tu as t la victime,
sans que jamais tu te sois plainte... Moi-mme, t'en ai-je caus
dj du chagrin, et qui sait si je ne t'en causerai pas encore!

Elle le faisait taire, lui mettait la main sur la bouche, lorsque
Delaherche entra, boulevers, hors de lui. Il avait fini par
descendre de la terrasse, repris d'une fringale, d'une de ces
faims nerveuses, que la fatigue exaspre; et, comme il tait
retourn dans la cuisine pour boire quelque chose de chaud, il
venait de trouver l, avec la cuisinire, un parent elle, un
menuisier de Bazeilles, qui elle servait justement du vin chaud.
Alors, cet homme, un des derniers habitants rests l-bas, au
milieu des incendies, lui avait cont que sa teinturerie tait
absolument dtruite, un tas de dcombres.

-- Hein? les brigands, croyez-vous! bgaya-t-il en s'adressant
Jean et Maurice. Tout est bien perdu, ils vont incendier Sedan
ce matin, comme ils ont incendi Bazeilles hier... Je suis ruin,
je suis ruin!

La meurtrissure qu'Henriette avait au front, le frappa, et il se
souvint qu'il n'avait pu encore causer avec elle.

-- C'est vrai, vous y tes alle, vous avez attrap a... Ah! ce
pauvre Weiss!

Et, brusquement, comprenant, aux yeux rouges de la jeune femme,
qu'elle savait la mort de son mari, il lcha un affreux dtail,
cont l'instant par le menuisier.

-- Ce pauvre Weiss! il parat qu'ils l'ont brl... Oui, ils ont
ramass les corps des habitants passs par les armes, ils les ont
jets dans le brasier d'une maison qui flambait, arrose de
ptrole.

Saisie d'horreur, Henriette l'coutait. Mon Dieu! pas mme la
consolation d'aller reprendre et d'ensevelir son cher mort, dont
le vent disperserait les cendres! Maurice, de nouveau, l'avait
serre entre ses bras, et il l'appelait sa pauvre Cendrillon,
d'une voix de caresse, il la suppliait de ne pas se faire tant de
chagrin, elle si brave.

Au bout d'un silence, Delaherche, qui regardait la fentre le
jour grandir, se retourna vivement, pour dire aux deux soldats:

-- propos, j'oubliais... J'tais mont vous prvenir qu'il y a,
en bas, dans la remise o l'on a dpos le trsor, un officier qui
est en train de distribuer l'argent aux hommes, pour que les
Prussiens ne l'aient pas... Vous devriez descendre, a peut tre
utile, de l'argent, si nous ne sommes pas tous morts ce soir.

L'avis tait bon, Maurice et Jean descendirent, aprs qu'Henriette
eut consenti prendre la place de son frre sur le canap. Quant
Delaherche, il traversa la chambre voisine, o il retrouva
Gilberte avec son calme visage, dormant toujours son sommeil
d'enfant, sans que le bruit des paroles ni les sanglots l'eussent
mme fait changer de position. Et de l, il allongea la tte dans
la pice o sa mre veillait M De Vineuil; mais celle-ci s'tait
assoupie au fond de son fauteuil, tandis que le colonel, les
paupires closes, n'avait pas boug, ananti de fivre.

Il ouvrit les yeux tout grands, il demanda:

-- Eh bien, c'est fini, n'est-ce pas?

Contrari par la question, qui le retenait au moment o il
esprait s'chapper, Delaherche eut un geste de colre, en
touffant sa voix.

-- Ah! oui, fini! jusqu' ce que a recommence!... Rien n'est
sign.

D'une voix trs basse, le colonel continuait, dans un commencement
de dlire:

-- Mon Dieu! que je meure avant la fin!... Je n'entends pas le
canon. Pourquoi ne tire-t-on plus? ... L-haut, Saint-Menges,
Fleigneux, nous commandons toutes les routes, nous jetterons les
Prussiens la Meuse, s'ils veulent tourner Sedan pour nous
attaquer. La ville est nos pieds, ainsi qu'un obstacle, qui
renforce encore nos positions... En marche! le 7e corps prendra la
tte, le 12e protgera la retraite...

Et ses mains sur le drap s'agitaient, allaient comme au trot du
cheval qui le portait, dans son rve. Peu peu, elles se
ralentirent, mesure que ses paroles devenaient lourdes et qu'il
se rendormait. Elles s'arrtrent, il restait sans un souffle,
assomm.

-- Reposez-vous, avait chuchot Delaherche, je reviendrai, quand
j'aurai des nouvelles.

Puis, aprs s'tre assur qu'il n'avait pas rveill sa mre, il
s'esquiva, il disparut.

Dans la remise, en bas, Jean et Maurice venaient en effet de
trouver, assis sur une chaise de la cuisine, protg par une seule
petite table de bois blanc, un officier payeur qui, sans plume,
sans reu, sans paperasse d'aucune sorte, distribuait des
fortunes. Il puisait simplement au fond des sacoches dbordantes
de pices d'or; et, ne prenant pas mme la peine de compter,
poignes rapides, il emplissait les kpis de tous les sergents du
7e corps, qui dfilaient devant lui. Ensuite, il tait convenu que
les sergents partageraient les sommes entre les soldats de leur
demi-section. Chacun d'eux recevait a d'un air gauche, ainsi
qu'une ration de caf ou de viande, puis s'en allait, embarrass,
vidant le kpi dans leurs poches, pour ne pas se retrouver par les
rues, avec tout cet or au grand jour. Et pas une parole n'tait
dite, on n'entendait que le ruissellement cristallin des pices,
au milieu de la stupeur de ces pauvres diables, se voir accabler
de cette richesse, quand il n'y avait plus, dans la ville, un pain
ni un litre de vin acheter.

Lorsque Jean et Maurice s'avancrent, l'officier d'abord retira la
poigne de louis qu'il tenait.

-- Vous n'tes sergent ni l'un ni l'autre... Il n'y a que les
sergents qui aient le droit de toucher...

Puis, lass dj, ayant hte d'en finir:

-- Ah! tenez, vous, le caporal, prenez tout de mme... Dpchons-
nous, un autre!

Et il avait laiss tomber les pices d'or dans le kpi que Jean
lui tendait. Celui-ci, remu par le chiffre de la somme, prs de
six cents francs, voulut tout de suite que Maurice en prt la
moiti. On ne savait pas, ils pouvaient tre brusquement spars
l'un de l'autre.

Ce fut dans le jardin qu'ils firent le partage, devant
l'ambulance; et ils y entrrent ensuite, en reconnaissant sur la
paille, presque la porte, le tambour de leur compagnie, Bastian,
un gros garon gai, qui avait eu la malchance d'attraper une balle
perdue dans l'aine, vers cinq heures, lorsque la bataille tait
finie. Il agonisait depuis la veille.

Sous le petit jour blanc du matin, ce moment du rveil, la vue
de l'ambulance les glaa. Trois blesss encore taient morts
pendant la nuit, sans qu'on s'en apert; et les infirmiers se
htaient de faire de la place aux autres, en emportant les
cadavres. Les oprs de la veille, dans leur somnolence,
rouvraient de grands yeux, regardaient avec hbtement ce vaste
dortoir de souffrance, o, sur de la litire, gisait tout un
troupeau demi gorg. On avait eu beau donner un coup de balai,
le soir, faire un bout de mnage, aprs la cuisine sanglante des
oprations: le sol mal essuy gardait des tranes de sang, une
grosse ponge tache de rouge, pareille une cervelle, nageait
dans un seau; une main oublie, avec ses doigts casss, tranait
la porte, sous le hangar. C'taient les miettes de la boucherie,
l'affreux dchet d'un lendemain de massacre, dans le morne lever
de l'aube. Et l'agitation, ce besoin de vie turbulent des
premires heures, avait fait place une sorte d'crasement, sous
la fivre lourde. peine, troublant le moite silence, une plainte
s'levait-elle, bgaye, assourdie de sommeil. Les yeux vitreux
s'effaraient de revoir le jour, les bouches emptes soufflaient
une haleine mauvaise, toute la salle tombait cette suite de
journes sans fin, livides, nausabondes, coupes d'agonie,
qu'allaient vivre les misrables clops qui s'en tireraient peut-
tre, au bout de deux ou trois mois, avec un membre de moins.

Bouroche, dont la tourne commenait, aprs quelques heures de
repos, s'arrta devant le tambour Bastian, puis passa, avec un
imperceptible haussement d'paules. Rien faire. Pourtant, le
tambour avait ouvert les yeux; et, comme ressuscit, il suivait
d'un regard vif un sergent qui avait eu la bonne ide d'entrer,
son kpi plein d'or la main, pour voir s'il n'y aurait pas
quelques-uns de ses hommes, parmi ces pauvres diables. Justement,
il en trouva deux, leur donna chacun vingt francs. D'autres
sergents arrivrent, l'or se mit pleuvoir sur la paille. Et
Bastian, qui tait parvenu se redresser, tendit ses deux mains
que l'agonie secouait.

-- moi! moi!

Le sergent voulut passer outre, comme avait pass Bouroche. quoi
bon? Puis, cdant une impulsion de brave homme, il jeta des
pices sans compter, dans les deux mains dj froides.

-- moi! moi!

Bastian tait retomb en arrire. Il tcha de rattraper l'or qui
s'chappait, ttonna longuement, les doigts raidis. Et il mourut.

-- Bonsoir, monsieur a souffl sa chandelle! dit un voisin, un
petit zouave sec et noir. C'est vexant, quand on a de quoi se
payer du sirop!

Lui, avait le pied gauche serr dans un appareil. Pourtant, il
russit se soulever, se traner sur les coudes et sur les
genoux; et, arriv prs du mort, il ramassa tout, fouilla les
mains, fouilla les plis de la capote. Lorsqu'il fut revenu sa
place, remarquant qu'on le regardait, il se contenta de dire:

-- Pas besoin, n'est-ce pas? que a se perde.

Maurice, le coeur touff dans cet air de dtresse humaine,
s'tait ht d'entraner Jean. Comme ils retraversaient le hangar
aux oprations, ils virent Bouroche, exaspr de n'avoir pu se
procurer du chloroforme, qui se dcidait couper tout de mme la
jambe d'un pauvre petit bonhomme de vingt ans. Et ils s'enfuirent,
pour ne pas entendre.

cette minute, Delaherche revenait de la rue. Il les appela du
geste, leur cria:

-- Montez, montez vite!...



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | 42 | | 43 | | 44 | | 45 | | 46 | | 47 | | 48 | | 49 | | 50 | | 51 | | 52 | | 53 | | 54 | | 55 | | 56 | | 57 | | 58 | | 59 | | 60 | | 61 | | 62 | | 63 | | 64 | | 65 | | 66 | | 67 | | 68 | | 69 | | 70 | | 71 | | 72 | | 73 | | 74 | | 75 | | 76 | | 77 | | 78 | | 79 | | 80 | | 81 | | 82 | | 83 | | 84 | | 85 | | 86 | | 87 | | 88 | | 89 | | 90 | | 91 | | 92 | | 93 | | 94 | | 95 | | 96 | | 97 | | 98 | | 99 | | 100 | | 101 | | 102 | | 103 | | 104 | | 105 | | 106 | | 107 | | 108 | | 109 | | 110 | | 111 | | 112 | | 113 | | 114 | | 115 | | Next |


Keywords: tambour, bouroche, n'avait, cuisine, sergent, lorsque, heures, devant, francs, n'est-ce
N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.