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Text on one page: Few Medium Many
Avant quinze
jours, tant ce travail tait htif, la peste soufflerait par
toutes ces fentes. Et Silvine ne put s'empcher de s'arrter au
bord de la fosse, de les dvisager, mesure qu'on les apportait,
ces misrables morts. Elle frmissait d'une horrible crainte, avec
l'ide, chaque visage sanglant, qu'elle reconnaissait Honor.
N'tait-ce pas ce malheureux dont l'oeil gauche manquait? Ou
celui-ci peut-tre qui avait les mchoires fendues? Si elle ne se
htait pas de le dcouvrir, sur ce plateau vague et sans fin,
certainement qu'on allait le lui prendre et l'enfouir dans le tas,
parmi les autres.

Aussi courut-elle pour rejoindre Prosper, qui avait march jusqu'
la porte de la ferme, avec l'ne.

-- Mon Dieu! O est-ce donc? ... Demandez, interrogez!

Dans la ferme, il n'y avait que des Prussiens, en compagnie d'une
servante et de son enfant, revenus des bois, o ils avaient failli
mourir de faim et de soif. C'tait un coin de patriarcale
bonhomie, d'honnte repos, aprs les fatigues des jours
prcdents. Des soldats brossaient soigneusement leurs uniformes,
tendus sur les cordes scher le linge. Un autre achevait une
habile reprise son pantalon, tandis que le cuisinier du poste,
au milieu de la cour, avait allum un grand feu, sur lequel
bouillait la soupe, une grosse marmite qui exhalait une bonne
odeur de choux et de lard. Dj, la conqute s'organisait avec une
tranquillit, une discipline parfaites. On aurait dit des
bourgeois rentrs chez eux, fumant leurs longues pipes. Sur un
banc, la porte, un gros homme roux avait pris dans ses bras
l'enfant de la servante, un bambin de cinq six ans; et il le
faisait sauter, il lui disait en allemand des mots de caresse,
trs amus de voir l'enfant rire de cette langue trangre, aux
rudes syllabes, qu'il ne comprenait pas.

Tout de suite, Prosper tourna le dos, dans la crainte de quelque
nouvelle msaventure. Mais ces Prussiens-l taient dcidment du
brave monde. Ils souriaient au petit ne, ils ne se drangrent
mme pas pour demander voir le laissez-Passer.

Alors, ce fut une marche folle. Entre deux nuages, le soleil
apparut un instant, dj bas sur l'horizon. Est-ce que la nuit
allait tomber et les surprendre, dans ce charnier sans fin? Une
nouvelle averse noya le soleil, il ne resta autour d'eux que
l'infini blafard de la pluie, une poussire d'eau qui effaait
tout, les routes, les champs, les arbres. Lui, ne savait plus,
tait perdu, et il l'avoua. leur suite, l'ne trottait du mme
train, la tte basse, tranant la petite charrette de son pas
rsign de bte docile. Ils montrent au nord, ils revinrent vers
Sedan. Toute direction leur chappait, ils rebroussrent chemin
deux reprises, en s'apercevant qu'ils passaient par les mmes
endroits. Sans doute ils tournaient en cercle, et ils finirent,
dsesprs, puiss, par s'arrter l'angle de trois routes,
flagells de pluie, sans force pour chercher davantage.

Mais des plaintes les surprirent, ils poussrent jusqu' une
petite maison isole, sur leur gauche, o ils trouvrent deux
blesss, au fond d'une chambre. Les portes taient grandes
ouvertes; et, depuis deux jours qu'ils grelottaient la fivre,
sans tre panss seulement, ceux-ci n'avaient vu personne, pas une
me. La soif surtout les dvorait, au milieu du ruissellement des
averses qui battaient les vitres. Ils ne pouvaient bouger, ils
jetrent tout de suite le cri: boire, boire! ce cri
d'avidit douloureuse, dont les blesss poursuivent les passants,
au moindre bruit de pas qui les tire de leur somnolence.

Lorsque Silvine leur eut apport de l'eau, Prosper qui, dans le
plus maltrait, avait reconnu un camarade, un chasseur d'Afrique
de son rgiment, comprit qu'on ne devait pourtant pas tre loin
des terrains o la division Margueritte avait charg. Le bless
finit par avoir un geste vague: oui, c'tait par l, en tournant
gauche, aprs avoir pass un grand champ de luzerne. Et, sans
attendre, Silvine voulut repartir, avec ce renseignement. Elle
venait d'appeler, au secours des deux blesss, une quipe qui
passait, ramassant les morts. Elle avait dj repris la bride de
l'ne, elle le tranait par les terres glissantes, avec la hte
d'tre l-bas, au del des luzernes.

Prosper, brusquement, s'arrta.

-- Ca doit tre par ici. Tenez! droite, voil les trois
arbres... Voyez-vous la trace des roues?

L-bas, il y a un caisson bris... Enfin, nous y sommes!

Frmissante, Silvine s'tait prcipite, et elle regardait au
visage deux morts, deux artilleurs tombs sur le bord du chemin.

-- Mais il n'y est pas, il n'y est pas!... Vous aurez mal vu...
Oui! Une ide comme a, une ide fausse qui vous aura pass par
les yeux!

Peu peu, un espoir fou, une joie dlirante l'envahissait.

-- Si vous vous tiez tromp, s'il vivait! Et bien sr qu'il vit,
puisqu'il n'est pas l!

Tout coup, elle jeta un cri sourd. Elle venait de se retourner,
elle se trouvait sur l'emplacement mme de la batterie. C'tait
effroyable, le sol boulevers comme par un tremblement de terre,
des dbris tranant partout, des morts renverss en tous sens,
dans d'atroces postures, les bras tordus, les jambes replies, la
tte djete, hurlant de leur bouche aux dents blanches, grande
ouverte. Un brigadier tait mort, les deux mains sur les
paupires, en une crispation pouvante, comme pour ne pas voir.
Des pices d'or, qu'un lieutenant portait dans une ceinture,
avaient coul avec son sang, parses parmi ses entrailles. L'un
sur l'autre, le mnage, Adolphe le conducteur et le pointeur
Louis, avec leurs yeux sortis des orbites, restaient farouchement
embrasss, maris jusque dans la mort. Et c'tait enfin Honor,
couch sur sa pice bancale, ainsi que sur un lit d'honneur,
foudroy au flanc et l'paule, la face intacte et belle de
colre, regardant toujours, l-bas, vers les batteries
Prussiennes.

-- Oh! Mon ami, sanglota Silvine, mon ami...

Elle tait tombe genoux, sur la terre dtrempe, les mains
jointes, dans un lan de folle douleur. Ce mot d'ami, qu'elle
trouvait seul, disait la tendresse qu'elle venait de perdre, cet
homme si bon qui lui avait pardonn, qui consentait faire d'elle
sa femme, malgr tout. Maintenant, c'tait la fin de son espoir,
elle ne vivrait plus. Jamais elle n'en avait aim un autre, et
elle l'aimerait toujours. La pluie cessait, un vol de corbeaux qui
tournoyait en croassant au-dessus des trois arbres, l'inquitait
comme une menace. Est-ce qu'on voulait le lui reprendre, ce cher
mort si pniblement retrouv? Elle s'tait trane sur les genoux,
elle chassait, d'une main tremblante, les mouches voraces
bourdonnant au-dessus des deux yeux grands ouverts, dont elle
cherchait encore le regard.

Mais, entre les doigts crisps d'Honor, elle aperut un papier,
tach de sang. Alors, elle s'inquita, tcha d'avoir ce papier,
petites secousses. Le mort ne voulait pas le rendre, le retenait,
si troitement, qu'on ne l'aurait arrach qu'en morceaux. C'tait
la lettre qu'elle lui avait crite, la lettre garde par lui entre
sa peau et sa chemise, serre ainsi comme pour un adieu, dans la
convulsion dernire de l'agonie. Et, lorsqu'elle l'eut reconnue,
elle fut pntre d'une joie profonde, au milieu de sa douleur,
toute bouleverse de voir qu'il tait mort en pensant elle. Ah!
certes, oui! elle la lui laisserait, la chre lettre! Elle ne la
reprendrait pas, puisqu'il tenait si obstinment l'emporter dans
la terre. Une nouvelle crise de larmes la soulagea, des larmes
tides et douces maintenant. Elle s'tait releve, elle lui
baisait les mains, elle lui baisa le front, en ne rptant
toujours que ce mot d'infinie caresse:

-- Mon ami..., mon ami...

Cependant, le soleil baissait, Prosper tait all chercher la
couverture. Et tous deux, avec une pieuse lenteur, soulevrent le
corps d'Honor, le couchrent sur cette couverture, tale par
terre; puis, aprs l'avoir envelopp, ils le portrent dans la
charrette. La pluie menaait de reprendre, ils se remettaient en
marche, avec l'ne, petit cortge morne, au travers de la plaine
sclrate, lorsqu'un lointain roulement de foudre se fit entendre.

Prosper, de nouveau, cria:

-- Les chevaux! Les chevaux!

C'tait encore une charge des chevaux errants, libres et affams.
Ils arrivaient cette fois par un vaste chaume plat, en une masse
profonde, les crinires au vent, les naseaux couverts d'cume; et
un rayon oblique du rouge soleil projetait l'autre bout du
plateau le vol frntique de leur course. Tout de suite, Silvine
s'tait jete devant la charrette, les deux bras en l'air, comme
pour les arrter, d'un geste de furieuse pouvante. Heureusement,
ils dvirent gauche, dtourns par une pente du terrain. Ils
auraient tout broy. La terre tremblait, leurs sabots lancrent
une pluie de cailloux, une grle de mitraille qui blessa l'ne
la tte. Et ils disparurent, au fond d'un ravin.

-- C'est la faim qui les galope, dit Prosper. Pauvres btes!

Silvine, aprs avoir band l'oreille de l'ne avec son mouchoir,
venait de reprendre la bride. Et le petit cortge lugubre
retraversa le plateau, en sens contraire, pour refaire les deux
lieues qui le sparaient de Remilly. chaque pas, Prosper
s'arrtait, regardait les chevaux morts, le coeur gros de
s'loigner ainsi, sans avoir revu Zphir.

Un peu au-dessous du bois de la Garenne, comme ils tournaient
gauche, pour reprendre la route du matin, un poste allemand exigea
leur laissez-Passer. Et, au lieu de les carter de Sedan, ce
poste-ci leur ordonna de passer par la ville, sous peine d'tre
arrts. Il n'y avait pas rpondre, c'taient les ordres
nouveaux. D'ailleurs, leur retour allait en tre raccourci de deux
kilomtres, et ils en taient heureux, briss de fatigue.

Mais, dans Sedan, leur marche fut singulirement entrave. Ds
qu'ils eurent franchi les fortifications, une puanteur les
enveloppa, un lit de fumier leur monta aux genoux. C'tait la
ville immonde, un cloaque o, depuis trois jours, s'entassaient
les djections et les excrments de cent mille hommes. Toutes
sortes de dtritus avaient paissi cette litire humaine, de la
paille, du foin, que faisait fermenter le crottin des btes.



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