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Text on one page: Few Medium Many
C'tait la
ville immonde, un cloaque o, depuis trois jours, s'entassaient
les djections et les excrments de cent mille hommes. Toutes
sortes de dtritus avaient paissi cette litire humaine, de la
paille, du foin, que faisait fermenter le crottin des btes. Et,
surtout, les carcasses des chevaux, abattus et dpecs en pleins
carrefours, empoisonnaient l'air. Les entrailles se pourrissaient
au soleil, les ttes, les os tranaient sur le pav, grouillants
de mouches. Certainement, la peste allait souffler, si l'on ne se
htait pas de balayer l'gout cette couche d'effroyable ordure,
qui, rue du Mnil, rue Maqua, mme sur la place Turenne,
atteignait jusqu' vingt centimtres. Des affiches blanches, du
reste, poses par les autorits Prussiennes, rquisitionnaient les
habitants pour le lendemain, ordonnant tous, quels qu'ils
fussent, ouvriers, marchands, bourgeois, magistrats, de se mettre
la besogne, arms de balais et de pelles, sous la menace des
peines les plus svres, si la ville n'tait pas propre le soir;
et, dj, l'on pouvait voir, devant sa porte, le prsident du
tribunal qui raclait le pav, jetant les immondices dans une
brouette, avec une pelle feu.

Silvine et Prosper, qui avaient pris par la Grande-Rue, ne purent
avancer qu' petits pas, au milieu de cette boue ftide. Puis,
toute une agitation emplissait la ville, leur barrait le chemin
chaque minute. C'tait le moment o les Prussiens fouillaient les
maisons, pour en faire sortir les soldats cachs, qui
s'obstinaient ne pas se rendre. La veille, lorsque, vers deux
heures, le gnral de Wimpffen tait revenu du chteau de
Bellevue, aprs y avoir sign la capitulation, le bruit avait
circul tout de suite que l'arme prisonnire allait tre enferme
dans la presqu'le d'Iges, en attendant qu'on organist des
convois pour la conduire en Allemagne. Quelques rares officiers
comptaient profiter de la clause qui les faisait libres, la
condition de s'engager par crit ne plus servir. Seul, un
gnral, disait-on, le gnral Bourgain-Desfeuilles, prtextant
ses rhumatismes, venait de prendre cet engagement; et, le matin
mme, des hues avaient salu son dpart, quand il tait mont en
voiture, devant l'htel de la croix d'or. Depuis le petit jour, le
dsarmement s'oprait, les soldats devaient dfiler sur la place
Turenne, pour jeter chacun ses armes, les fusils, les baonnettes,
au tas qui grandissait, pareil un croulement de ferraille, dans
un angle de la place. Il y avait l un dtachement Prussien,
command par un jeune officier, un grand garon ple, en tunique
bleu-Ciel, coiff d'une toque plume de coq, qui surveillait ce
dsarmement, d'un air de correction hautaine, les mains gantes de
blanc. Un zouave ayant, d'un mouvement de rvolte, refus son
chassepot, l'officier l'avait fait emmener, en disant, sans le
moindre accent: qu'on me fusille cet homme-l! les autres,
mornes, continuaient dfiler, jetaient leurs fusils d'un geste
mcanique, dans leur hte d'en finir. Mais combien, dj, taient
dsarms, ceux dont les chassepots tranaient l-bas, par la
campagne! Et combien, depuis la veille, se cachaient, faisaient le
rve de disparatre, au milieu de l'inexprimable confusion! Les
maisons, envahies, en restaient pleines, de ces entts qui ne
rpondaient pas, qui se terraient dans les coins. Les patrouilles
allemandes, fouillant la ville, en trouvaient de blottis jusque
sous des meubles. Et, comme beaucoup, mme dcouverts,
s'obstinaient ne pas sortir des caves, elles s'taient dcides
tirer des coups de feu par les soupiraux. C'tait une chasse
l'homme, toute une battue abominable.

Au pont de Meuse, l'ne fut arrt par un encombrement de foule.
Le chef du poste qui gardait le pont, mfiant, croyant quelque
commerce de pain ou de viande, voulut s'assurer du contenu de la
charrette; et, lorsqu'il eut cart la couverture, il regarda un
instant le cadavre, d'un air saisi; puis, d'un geste, il livra le
passage. Mais on ne pouvait toujours pas avancer, l'encombrement
augmentait, c'tait un des premiers convois de prisonniers, qu'un
dtachement Prussien conduisait la presqu'le d'Iges. Le
troupeau ne cessait pas, des hommes se bousculaient, se marchaient
sur les talons, dans leurs uniformes en lambeaux, la tte basse,
les regards obliques, avec le dos rond et les bras ballants des
vaincus qui n'ont mme plus de couteau pour s'ouvrir la gorge. La
voix rude de leur gardien les poussait comme coups de fouet, au
travers de la dbandade silencieuse, o l'on n'entendait que le
clapotement des gros souliers dans la boue paisse. Une onde
venait de tomber encore, et rien n'tait plus lamentable, sous la
pluie, que ce troupeau de soldats dchus, pareils aux vagabonds et
aux mendiants des grandes routes.

Brusquement, Prosper, dont le coeur de vieux chasseur d'Afrique
battait se rompre, de rage touffe, poussa du coude Silvine, en
lui montrant deux soldats qui passaient. Il avait reconnu Maurice
et Jean, emmens avec les camarades, marchant fraternellement cte
cte; et, la petite charrette, enfin, ayant repris sa marche
derrire le convoi, il put les suivre du regard jusqu'au faubourg
De Torcy, sur cette route plate qui conduit Iges, au milieu des
jardins et des cultures marachres.

-- Ah! murmura Silvine, les yeux vers le corps d'Honor,
bouleverse de ce qu'elle voyait, les morts peut-tre sont plus
heureux!

La nuit, qui les surprit Wadelincourt, tait noire depuis
longtemps, lorsqu'ils rentrrent Remilly. Devant le cadavre de
son fils, le pre Fouchard resta stupfait, car il tait convaincu
qu'on ne le retrouverait pas. Lui, venait d'occuper sa journe
conclure une bonne affaire. Les chevaux des officiers, vols sur
le champ de bataille, se vendaient couramment vingt francs pice;
et il en avait achet trois pour quarante-cinq francs.




II


Au moment o la colonne de prisonniers sortait de Torcy, il y eut
une telle bousculade, que Maurice fut spar de Jean. Il eut beau
courir ensuite, il s'gara davantage. Et, lorsqu'il arriva enfin
au pont, jet sur le canal qui coupe la presqu'le d'Iges sa
base, il se trouva ml des chasseurs d'Afrique, il ne put
rejoindre son rgiment.

Deux canons, tourns vers l'intrieur de la presqu'le,
dfendaient le passage du pont. Tout de suite aprs le canal, dans
une maison bourgeoise, l'tat-major Prussien avait install un
poste, sous les ordres d'un commandant, charg de la rception et
de la garde des prisonniers. Du reste, les formalits taient
brves, on comptait simplement comme des moutons les hommes qui
entraient, au petit bonheur de la cohue, sans trop s'inquiter des
uniformes ni des numros; et les troupeaux s'engouffraient,
allaient camper o les poussait le hasard des routes.

Maurice crut pouvoir s'adresser un officier Bavarois, qui
fumait, tranquillement assis califourchon sur une chaise.

-- Le 106e de ligne, monsieur, par o faut-il passer?

L'officier, par exception, ne comprenait-il pas le Franais?
S'amusa-t-il garer un pauvre diable de soldat? Il eut un
sourire, il leva la main, fit le signe d'aller tout droit.

Bien que Maurice ft du pays, il n'tait jamais venu dans la
presqu'le, il marcha ds lors la dcouverte, comme jet par un
coup de vent au fond d'une le lointaine. D'abord, gauche, il
longea la tour Glaire, une belle proprit, dont le petit parc
avait un charme infini, ainsi plant sur le bord de la Meuse. La
route suivait ensuite la rivire, qui coulait droite, au bas de
hautes berges escarpes. Peu peu, elle montait avec de lents
circuits, pour contourner le monticule qui occupait le milieu de
la presqu'le; et il y avait l d'anciennes carrires, des
excavations, o se perdaient d'troits sentiers. Plus loin, au fil
de l'eau, se trouvait un moulin. Puis, la route obliquait,
redescendait jusqu'au village d'Iges, bti sur la pente, et qu'un
bac reliait l'autre rive, devant la filature de Saint-Albert.
Enfin, des terres laboures, des prairies s'largissaient, toute
une tendue de vastes terrains plats et sans arbres, qu'enfermait
la boucle arrondie de la rivire. Vainement, Maurice avait fouill
des yeux le versant accident du coteau: il ne voyait l que de la
cavalerie et de l'artillerie, en train de s'installer. Il
questionna de nouveau, s'adressa un brigadier de chasseurs
d'Afrique, qui ne savait rien. La nuit commenait se faire, il
s'assit un instant sur une borne de la route, les jambes lasses.

Alors, dans le brusque dsespoir qui le saisissait, il aperut, en
face, de l'autre ct de la Meuse, les champs maudits o il
s'tait battu l'avant-veille. C'tait, sous le jour finissant de
cette journe de pluie, une vocation livide, le morne droulement
d'un horizon noy de boue. Le dfil de Saint-Albert, l'troit
chemin par lequel les Prussiens taient venus, filait le long de
la boucle, jusqu' un boulis blanchtre de carrires. Au del de
la monte du Seugnon, moutonnaient les cimes du bois de la
Falizette. Mais, droit devant lui, un peu sur la gauche, c'tait
surtout Saint-Menges, dont le chemin descendant aboutissait au
bac; c'tait le mamelon du Hattoy au milieu, Illy trs loin, au
fond, Fleigneux enfonc derrire un pli de terrain, Floing plus
rapproch, droite. Il reconnaissait le champ dans lequel il
avait attendu des heures, couch parmi les choux, le plateau que
l'artillerie de rserve avait essay de dfendre, la crte o il
avait vu Honor mourir sur sa pice fracasse. Et l'abomination du
dsastre renaissait, l'abreuvait de souffrance et de dgot,
jusqu'au vomissement.

Cependant, la crainte d'tre surpris par la nuit noire, lui fit
reprendre ses recherches. Peut-tre le 106e campait-il dans les
parties basses, au del du village. Il n'y dcouvrit que des
rdeurs, il se dcida faire le tour de la presqu'le, en suivant
la boucle. Comme il traversait un champ de pommes de terre, il eut
la prcaution d'en dterrer quelques pieds et de s'emplir les
poches: elles n'taient pas mres encore, mais il n'avait rien
autre chose, Jean ayant voulu, pour comble de malchance, se
charger des deux pains que Delaherche leur avait remis, au dpart.
Ce qui le frappait maintenant, c'tait la quantit considrable de
chevaux qu'il rencontrait, parmi les terres nues dont la pente
douce descendait du monticule central la Meuse, vers Donchery.
Pourquoi avoir amen toutes ces btes?



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