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Text on one page: Few Medium Many
Mais, une premire fois, il avait attendu l, pendant
trois heures, inutilement; puis, une seconde, il s'tait pris de
querelle avec un Bavarois. Si les officiers Franais ne pouvaient
rien, dans l'impuissance o ils taient d'agir, l'tat-major
allemand avait-il donc parqu l'arme vaincue sous la pluie, avec
l'intention de la laisser crever de faim? Pas une prcaution ne
semblait avoir t prise, pas un effort n'tait fait pour nourrir
les quatre-vingt mille hommes dont l'agonie commenait, dans cet
enfer effroyable que les soldats allaient nommer le camp de la
misre, un nom de dtresse dont les plus braves devaient garder le
frisson.

Au retour de ses longues stations inutiles devant le hangar, Jean,
malgr son calme habituel, s'emportait.

-- Est-ce qu'ils se fichent de nous, sonner, quand il n'y a
rien? Du tonnerre de Dieu si je me drange encore!

Pourtant, au moindre appel, il se htait de nouveau. C'tait
inhumain, ces sonneries rglementaires; et elles avaient un autre
effet, qui crevait le coeur de Maurice. Chaque fois que sonnaient
les clairons, les chevaux Franais, abandonns et libres de
l'autre ct du canal, accouraient, se jetaient dans l'eau pour
rejoindre leurs rgiments, affols par ces fanfares connues qui
leur arrivaient ainsi que des coups d'peron. Mais, puiss,
entrans, bien peu atteignaient la berge. Ils se dbattaient,
lamentables, se noyaient en si grand nombre, que leurs corps dj,
enfls et surnageant, encombraient le canal. Quant ceux qui
abordaient, ils taient comme pris de folie, galopaient, se
perdaient au travers des champs vides de la presqu'le.

-- Encore de la viande pour les corbeaux! Disait douloureusement
Maurice, qui se rappelait la quantit inquitante de chevaux,
rencontre par lui. Si nous restons quelques jours, nous allons
tous nous dvorer... Ah! les pauvres btes!

La nuit du mardi au mercredi fut surtout terrible. Et Jean qui
commenait s'inquiter srieusement de l'tat fbrile de
Maurice, l'obligea s'envelopper dans un lambeau de couverture,
qu'ils avaient achet dix francs un zouave; tandis que lui, dans
sa capote trempe comme une ponge, recevait le dluge qui ne
cessa point, cette nuit-l. Sous les peupliers, la position
devenait intenable: un fleuve de boue coulait, la terre gorge
gardait l'eau en flaques profondes. Le pis tait qu'on avait
l'estomac vide, le repas du soir ayant consist en deux betteraves
pour les six hommes, qu'ils n'avaient mme pu faire cuire, faute
de bois sec, et dont la fracheur sucre s'tait change bientt
en une intolrable sensation de brlure. Sans compter que la
dysenterie se dclarait, cause par la fatigue, la mauvaise
nourriture, l'humidit persistante. plus de dix reprises, Jean,
adoss contre le tronc du mme arbre, les jambes sous l'eau, avait
allong la main, pour tter si Maurice ne s'tait pas dcouvert,
dans l'agitation de son sommeil. Depuis que, sur le plateau
d'Illy, son compagnon l'avait sauv des Prussiens, en l'emportant
entre ses bras, il payait sa dette au centuple. C'tait, sans
qu'il le raisonnt, le don entier de sa personne, l'oubli total de
lui-mme pour l'amour de l'autre; et cela obscur et vivace, chez
ce paysan rest prs de la terre, qui ne trouvait pas de mots pour
exprimer ce qu'il sentait. Dj, il s'tait retir les morceaux de
la bouche, comme disaient les hommes de l'escouade; maintenant, il
aurait donn sa peau pour en revtir l'autre, lui abriter les
paules, lui rchauffer les pieds. Et, au milieu du sauvage
gosme qui les entourait, de ce coin d'humanit souffrante dont
la faim enrageait les apptits, il devait peut-tre cette
complte abngation de lui-mme ce bnfice imprvu de conserver
sa tranquille humeur et sa belle sant; car lui seul, solide
encore, ne perdait pas trop la tte.

Aussi, aprs cette nuit affreuse, Jean mit-il excution une ide
qui le hantait.

-- coute, mon petit, puisqu'on ne nous donne rien manger et
qu'on nous oublie dans ce sacr trou, faut pourtant se remuer un
peu, si l'on ne veut pas crever comme des chiens... As-tu encore
des jambes?

Heureusement, le soleil avait reparu, et Maurice en tait tout
rchauff.

-- Mais oui, j'ai des jambes!

-- Alors, nous allons partir la dcouverte... Nous avons de
l'argent, c'est bien le diable si nous ne trouvons pas quelque
chose acheter. Et ne nous embarrassons pas des autres, ils ne
sont pas assez gentils, qu'ils se dbrouillent!

En effet, Loubet et Chouteau le rvoltaient par leur gosme
sournois, volant ce qu'ils pouvaient, ne partageant jamais avec
les camarades; de mme qu'il n'y avait rien tirer de bon de
Lapoulle, la brute, ni de Pache, le cafard.

Tous les deux donc, Jean et Maurice, s'en allrent par le chemin
que ce dernier avait suivi dj, le long de la Meuse. Le parc de
la tour Glaire et la maison d'habitation taient dvasts,
pills, les pelouses ravines comme par un orage, les arbres
abattus, les btiments envahis. Une foule en guenilles, des
soldats couverts de boue, les joues creuses, les yeux luisants de
fivre, y campaient en bohmiens, vivaient en loups dans les
chambres souilles, n'osant sortir, de peur de perdre leur place
pour la nuit. Et, plus loin, sur les pentes, ils traversrent la
cavalerie et l'artillerie, si correctes jusque-l, dchues elles
aussi, se dsorganisant sous cette torture de la faim, qui
affolait les chevaux et jetait les hommes travers champs, en
bandes dvastatrices. droite, ils virent, devant le moulin, une
queue interminable d'artilleurs et de chasseurs d'Afrique dfilant
avec lenteur: le meunier leur vendait de la farine, deux poignes
dans leur mouchoir pour un franc. Mais la crainte de trop attendre
les fit passer outre, avec l'espoir de trouver mieux, dans le
village d'Iges; et ce fut une consternation, lorsqu'ils l'eurent
visit, nu et morne, pareil un village d'Algrie, aprs un
passage de sauterelles: plus une miette de vivres, ni pain, ni
lgumes, ni viande, les misrables maisons comme racles avec les
ongles. On disait que le gnral Lebrun tait descendu chez le
maire. Vainement, il s'tait efforc d'organiser un service de
bons, payables aprs la campagne, de faon faciliter
l'approvisionnement des troupes. Il n'y avait plus rien, l'argent
devenait inutile. La veille encore, on payait un biscuit deux
francs, une bouteille de vin sept francs, un petit verre d'eau-de-
vie vingt sous, une pipe de tabac dix sous. Et, maintenant, des
officiers devaient garder la maison du gnral, ainsi que les
masures voisines, le sabre au poing, car de continuelles bandes de
rdeurs enfonaient les portes, volaient jusqu' l'huile des
lampes pour la boire.

Trois zouaves appelrent Maurice et Jean. cinq, on ferait de la
besogne.

-- Venez donc... Y a des chevaux qui claquent, et si on avait
seulement du bois sec...

Puis, ils se rurent sur une maison de paysan, cassrent les
portes des armoires, arrachrent le chaume de la toiture. Des
officiers qui arrivaient au pas de course, en les menaant de
leurs revolvers, les mirent en fuite.

Jean, quand il vit les quelques habitants rests Iges aussi
misrables et affams que les soldats, regretta d'avoir ddaign
la farine, au moulin.

-- Faut retourner, peut-tre qu'il y en a encore.

Mais Maurice commenait tre si las, si puis d'inanition, que
Jean le laissa dans un trou des carrires, assis sur une roche, en
face du large horizon de Sedan. Lui, aprs une queue de trois
quarts d'heure, revint enfin avec un torchon plein de farine. Et
ils ne trouvrent rien autre chose que de la manger ainsi,
poignes. Ce n'tait pas mauvais, a ne sentait rien, un got fade
de pte. Pourtant, ce djeuner les rconforta un peu. Ils eurent
mme la chance de trouver, dans la roche, un rservoir naturel
d'eau de pluie, assez pure, auquel ils se dsaltrrent avec
dlices.

Puis, comme Jean proposait de rester l l'aprs-midi, Maurice eut
un geste violent.

-- Non, non, pas l!... J'en tomberais malade, d'avoir a
longtemps sous les yeux...

De sa main tremblante, il indiquait l'horizon immense, le Hattoy,
les plateaux de Floing et d'Illy, le bois de la Garenne, ces
champs excrables du massacre et de la dfaite.

-- Tout l'heure, pendant que je t'attendais, j'ai d me dcider
tourner le dos, car j'aurais fini par hurler de rage, oui!
Hurler comme un chien qu'on exaspre... Tu ne peux t'imaginer le
mal que a me fait, a me rend fou!

Jean le regardait, tonn de cet orgueil saignant, inquiet de
surprendre de nouveau dans ses yeux cet garement de folie qu'il
avait remarqu dj. Il affecta de plaisanter.

-- Bon! c'est facile, nous allons changer de pays.

Alors, ils errrent jusqu' la fin du jour, au hasard des
sentiers. Ils visitrent la partie plate de la presqu'le, dans
l'esprance d'y trouver des pommes de terre encore; mais les
artilleurs, ayant pris les charrues, avaient retourn les champs,
glanant, ramassant tout. Ils revinrent sur leurs pas, ils
traversrent de nouveau des foules dsoeuvres et mourantes, des
soldats promenant leur faim, semant le sol de leurs corps
engourdis, tombs d'puisement par centaines, au grand soleil.
Eux-mmes, chaque heure, succombaient, devaient s'asseoir. Puis,
une sourde exaspration les remettait debout, ils recommenaient
rder, comme aiguillonns par l'instinct de l'animal qui cherche
sa nourriture. Cela semblait durer depuis des mois, et les minutes
coulaient pourtant, rapides. Dans l'intrieur des terres, du ct
de Donchery, ils eurent peur des chevaux, ils durent s'abriter
derrire un mur, ils restrent l longtemps, bout de forces,
regardant de leurs yeux vagues ces galops de btes folles passer
sur le ciel rouge du couchant.

Ainsi que Maurice l'avait prvu, les milliers de chevaux
emprisonns avec l'arme, et qu'on ne pouvait nourrir, taient un
danger qui croissait de jour en jour. D'abord, ils avaient mang
l'corce des arbres, ensuite ils s'taient attaqus aux
treillages, aux palissades, toutes les planches qu'ils
rencontraient, et maintenant ils se dvoraient entre eux.



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