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Text on one page: Few Medium Many
Tous
chancelaient, en s'appuyant sur des cannes, que les Prussiens, par
drision peut-tre, leur avaient permis de couper, la lisire
d'un petit bois. Ce n'tait plus qu'une dbandade de gueux,
couverts de plaies, hves et sans souffle. Et les violences se
renouvelaient, ceux qui s'cartaient, mme pour quelque besoin
naturel, taient ramens coups de bton. la queue, le peloton
formant l'escorte avait l'ordre de pousser les tranards, la
baonnette dans les reins. Un sergent ayant refus d'aller plus
loin, le capitaine commanda deux hommes de le prendre sous les
bras, de le traner, jusqu' ce que le misrable consentt
marcher de nouveau. Et c'tait surtout le supplice, cette figure
gifles, ce petit officier chauve, qui abusait de ce qu'il parlait
trs correctement le Franais, pour injurier les prisonniers dans
leur langue, en phrases sches et cinglantes comme des coups de
cravache.

-- Oh! rptait rageusement Maurice, le tenir, celui-l, et lui
tirer tout son sang, goutte goutte!

Il tait bout de force, plus malade encore de colre rentre que
d'puisement. Tout l'exasprait, jusqu' ces sonneries aigres des
trompettes Prussiennes, qui l'auraient fait hurler comme une bte,
dans l'nervement de sa chair. Jamais il n'arriverait la fin du
cruel voyage, sans se faire casser la tte. Dj, lorsqu'on
traversait le moindre des hameaux, il souffrait affreusement, en
voyant les femmes qui le regardaient d'un air de grande piti. Que
serait-ce, quand on entrerait en Allemagne, que les populations
des villes se bousculeraient, pour l'accueillir, au passage, d'un
rire insultant? Et il voquait les wagons bestiaux o l'on
allait les entasser, les dgots et les tortures de la route, la
triste existence des forteresses, sous le ciel d'hiver, charg de
neige. Non, non! Plutt la mort tout de suite, plutt risquer de
laisser sa peau au dtour d'un chemin, sur la terre de France, que
de pourrir l-bas, au fond d'une casemate noire, pendant des mois
peut-tre!

-- coute, dit-il tout bas Jean, qui marchait prs de lui, nous
allons attendre de passer le long d'un bois, et d'un saut nous
filerons parmi les arbres... La frontire belge n'est pas loin,
nous trouverons bien quelqu'un pour nous y conduire.

Jean eut un frmissement, d'esprit plus net et plus froid, malgr
la rvolte qui finissait par le faire rver aussi d'vasion.

-- Es-tu fou! Ils tireront, nous y resterons tous les deux.

Mais, d'un geste, Maurice disait qu'il y avait des chances pour
qu'on les manqut, et puis, aprs tout, que, s'ils y restaient, ce
serait tant pis!

-- Bon! continua Jean, mais Qu'est-ce que nous deviendrons,
ensuite, avec nos uniformes? Tu vois bien que la campagne est
pleine de postes Prussiens. Il faudrait au moins d'autres
vtements... C'est trop dangereux, mon petit, jamais je ne te
laisserai faire une pareille folie.

Et il dut le retenir, il lui avait pris le bras, il le serrait
contre lui, comme s'ils se fussent soutenus mutuellement, pendant
qu'il continuait le calmer, de son air bourru et tendre.

Derrire leur dos, ce moment, des voix chuchotantes leur firent
tourner la tte. C'taient Chouteau et Loubet, partis le matin, en
mme temps qu'eux, de la presqu'le d'Iges, et qu'ils avaient
vits jusque-l. Maintenant, les deux gaillards marchaient sur
leurs talons. Chouteau devait avoir entendu les paroles de
Maurice, son plan de fuite au travers d'un taillis, car il le
reprenait pour son compte. Il murmurait dans leur cou:

-- Dites donc, nous en sommes. C'est une riche ide, de foutre le
camp. Dj, des camarades sont partis, nous n'allons bien sr pas
nous laisser traner comme des chiens jusque dans le pays ces
cochons... Hein? nous quatre, a va-t-il, de prendre un courant
d'air?

Maurice s'enfivrait de nouveau, et Jean dut se retourner, pour
dire au tentateur:

-- Si tu es press, cours devant... Qu'est-ce que tu espres donc?

Devant le clair regard du caporal, Chouteau se troubla un peu. Il
lcha la raison vraie de son insistance.

-- Dame! Si nous sommes quatre, a sera plus commode... Y en aura
toujours bien un ou deux qui passeront.

Alors, d'un signe nergique de la tte, Jean refusa tout fait.
Il se mfiait du monsieur, comme il disait, il craignait quelque
tratrise. Et il lui fallut employer toute son autorit sur
Maurice, pour l'empcher de cder, car une occasion se prsentait
justement, on longeait un petit bois trs touffu, qu'un champ
obstru de broussailles sparait seul de la route. Traverser ce
champ au galop, disparatre dans le fourr, n'tait-ce pas le
salut?

Jusque-l, Loubet n'avait rien dit. Son nez inquiet flairait le
vent, ses yeux vifs de garon adroit guettaient la minute
favorable, dans sa rsolution bien arrte de ne pas aller moisir
en Allemagne. Il devait se fier ses jambes et sa malignit,
qui l'avaient toujours tir d'affaire. Et, brusquement, il se
dcida.

-- Ah! zut! j'en ai assez, je file!

D'un bond, il s'tait jet dans le champ voisin, lorsque Chouteau
l'imita, galopant son ct. Tout de suite, deux Prussiens de
l'escorte se mirent leur poursuite, sans qu'aucun autre songet
les arrter d'une balle. Et la scne fut si brve, qu'on ne put
d'abord s'en rendre compte. Loubet, faisant des crochets parmi les
broussailles, allait s'chapper srement, tandis que Chouteau,
moins agile, tait dj sur le point d'tre pris. Mais, d'un
suprme effort, celui-ci regagna du terrain, se jeta entre les
jambes du camarade, qu'il culbuta; et, pendant que les deux
Prussiens se prcipitaient sur l'homme terre, pour le maintenir,
l'autre sauta dans le bois, disparut. Quelques coups de feu
partirent, on se souvenait des fusils. Il y eut mme, parmi les
arbres, une tentative de battue, inutile.

terre, cependant, les deux soldats assommaient Loubet. Hors de
lui, le capitaine s'tait prcipit, parlant de faire un exemple;
et, devant cet encouragement, les coups de pied, les coups de
crosse continuaient de pleuvoir, si bien que, lorsqu'on releva le
malheureux, il avait un bras cass et la tte fendue. Il expira,
avant d'arriver Mouzon, dans la petite charrette d'un paysan,
qui avait bien voulu le prendre.

-- Tu vois, se contenta de murmurer Jean l'oreille de Maurice.

D'un regard, l-bas, vers le bois impntrable, tous deux disaient
leur colre contre le bandit qui galopait, libre maintenant;
tandis qu'ils finissaient par se sentir pleins de piti pour le
pauvre diable, sa victime, un fricoteur qui ne valait srement pas
cher, mais tout de mme un garon gai, dbrouillard et pas bte.
Voil comment il se faisait que, si malin qu'on ft, on se
laissait tout de mme manger un jour!

Mouzon, malgr cette leon terrible, Maurice fut de nouveau
hant par son ide fixe de fuir. On tait arriv dans un tel tat
de lassitude, que les Prussiens durent aider les prisonniers, pour
dresser les quelques tentes mises leur disposition. Le campement
se trouvait, prs de la ville, dans un terrain bas et marcageux;
et le pis tait qu'un autre convoi y ayant camp la veille, le sol
disparaissait sous l'ordure: un vritable cloaque, d'une salet
immonde. Il fallut, pour se protger, taler terre de larges
pierres plates, qu'on eut la chance de dcouvrir prs de l. La
soire, d'ailleurs, fut moins dure, la surveillance des Prussiens
se relchait un peu, depuis que le capitaine avait disparu,
install sans doute dans quelque auberge. D'abord, les sentinelles
tolrrent que des enfants jetassent aux prisonniers des fruits,
des pommes et des poires, par-dessus leurs ttes. Ensuite, elles
laissrent les habitants du voisinage envahir le campement, de
sorte qu'il y eut bientt une foule de marchands improviss, des
hommes et des femmes qui dbitaient du pain, du vin, mme des
cigares. Tous ceux qui avaient de l'argent, mangrent, burent,
fumrent. Sous le ple crpuscule, cela mettait comme un coin de
march forain, d'une bruyante animation.

Mais, derrire leur tente, Maurice s'exaltait, rptait Jean:

-- Je ne peux plus, je filerai, ds que la nuit va tre noire...
Demain, nous nous loignerons de la frontire, il ne sera plus
temps.

-- Eh bien! Filons, finit par dire Jean, bout de rsistance,
cdant lui aussi cette hantise de la fuite. Nous le verrons, si
nous y laissons la peau.

Seulement, il dvisagea ds lors les vendeurs, autour de lui. Des
camarades venaient de se procurer des blouses et des pantalons, le
bruit courait que des habitants charitables avaient cr de
vritables magasins de vtements, pour faciliter les vasions de
prisonniers. Et, presque tout de suite, son attention fut attire
par une belle fille, une grande blonde de seize ans, aux yeux
superbes, qui tenait son bras trois pains dans un panier. Elle
ne criait pas sa marchandise comme les autres, elle avait un
sourire engageant et inquiet, la dmarche hsitante. Lui, la
regarda fixement, et leurs regards se rencontrrent, restrent un
instant l'un dans l'autre. Alors, elle s'approcha, avec son
sourire embarrass de belle fille qui s'offrait.

-- Voulez-vous du pain?

Il ne rpondit pas, l'interrogea d'un petit signe. Puis, comme
elle disait oui, de la tte, il se hasarda, voix trs basse.

-- Il y a des vtements?

-- Oui, sous les pains.

Et, trs haut, elle se dcida crier sa marchandise: du pain! Du
pain! Qui achte du pain? Mais, quand Maurice voulut lui glisser
vingt francs, elle retira la main d'un geste brusque, elle se
sauva, aprs leur avoir laiss le panier. Ils la virent pourtant
qui se retournait encore, qui leur jetait le rire tendre et mu de
ses beaux yeux.

Lorsqu'ils eurent le panier, Jean et Maurice tombrent dans un
trouble extrme. Ils s'taient carts de leur tente, et jamais
ils ne purent la retrouver, tellement ils s'effaraient. O se
mettre? Comment changer de vtements? Ce panier, que Jean portait
d'un air gauche, il leur semblait que tout le monde le fouillait
des yeux, en voyait au grand jour le contenu. Enfin, ils se
dcidrent, entrrent dans la premire tente vide, o, perdument,
ils passrent chacun un pantalon et une blouse, aprs avoir remis
sous les pains leurs effets d'uniforme.



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