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Text on one page: Few Medium Many
Et ils abandonnrent le
tout. Mais ils n'avaient trouv qu'une casquette de laine, dont
Jean avait forc Maurice se coiffer. Lui, nu-tte, exagrant le
pril, se croyait perdu. Aussi s'attardait-il, en qute d'une
coiffure quelconque, lorsque l'ide lui vint d'acheter son chapeau
un vieil homme trs sale qui vendait des cigares.

-- trois sous pice, cinq sous les deux, les cigares de
Bruxelles!

Depuis la bataille de Sedan, il n'y avait plus de douane, tout le
flot belge entrait librement; et le vieil homme en guenilles
venait de raliser de trs beaux bnfices, ce qui ne l'empcha
pas d'avoir de grosses prtentions, lorsqu'il eut compris pourquoi
l'on voulait acheter son chapeau, un feutre graisseux, trou de
part en part. Il ne le lcha que contre deux pices de cent sous,
en geignant qu'il allait srement s'enrhumer.

Jean, d'ailleurs, venait d'avoir une autre ide, celle de lui
acheter aussi son fonds de magasin, les trois douzaines de cigares
qu'il promenait encore. Et, sans attendre, le chapeau enfonc sur
les yeux, il cria, d'une voix tranante:

-- trois sous les deux, trois sous les deux, les cigares de
Bruxelles!

Cette fois, c'tait le salut. Il fit signe Maurice de le
prcder. Celui-ci avait eu la chance de ramasser par terre un
parapluie; et, comme il tombait quelques gouttes d'eau, il
l'ouvrit tranquillement, pour traverser la ligne des sentinelles.

-- trois sous les deux, trois sous les deux, les cigares de
Bruxelles!

En quelques minutes, Jean fut dbarrass de sa marchandise. On se
pressait, on riait: en voil donc un qui tait raisonnable, qui ne
volait pas le pauvre monde! Attirs par le bon march, des
Prussiens s'approchrent aussi, et il dut faire du commerce avec
eux. Il avait manoeuvr de faon franchir l'enceinte garde, il
vendit ses deux derniers cigares un gros sergent barbu, qui ne
parlait pas un mot de Franais.

-- Ne marche donc pas si vite, sacr bon Dieu! rptait Jean dans
le dos de Maurice. Tu vas nous faire reprendre.

Leurs jambes, malgr eux, les emportaient. Il leur fallut un
effort immense pour s'arrter un instant l'angle de deux routes,
parmi des groupes qui stationnaient devant une auberge. Des
bourgeois causaient l, l'air paisible, avec des soldats
allemands; et ils affectrent d'couter, ils risqurent mme
quelques mots, sur la pluie qui pourrait bien se remettre tomber
toute la nuit. Un homme, un monsieur gras, qui les regardait avec
persistance, les faisait trembler.

Puis, comme il souriait d'un air trs bon, ils se risqurent, tout
bas.

-- Monsieur, le chemin pour aller en Belgique est-il gard?

-- Oui, mais traversez d'abord ce bois, puis prenez gauche,
travers champs.

Dans le bois, dans le grand silence noir des arbres immobiles,
quand ils n'entendirent plus rien, que plus rien ne remua et
qu'ils se crurent sauvs, une motion extraordinaire les jeta aux
bras l'un de l'autre. Maurice pleurait gros sanglots, tandis que
des larmes lentes ruisselaient sur les joues de Jean. C'tait la
dtente de leur long tourment, la joie de se dire que la douleur
allait peut-tre avoir piti d'eux. Et ils se serraient d'une
treinte perdue, dans la fraternit de tout ce qu'ils venaient de
souffrir ensemble; et le baiser qu'ils changrent alors leur
parut le plus doux et le plus fort de leur vie, un baiser tel
qu'ils n'en recevraient jamais d'une femme, l'immortelle amiti,
l'absolue certitude que leurs deux coeurs n'en faisaient plus
qu'un, pour toujours.

-- Mon petit, reprit Jean d'une voix tremblante, quand ils se
furent dgags, c'est dj trs bon d'tre ici, mais nous ne
sommes pas au bout... Faudrait s'orienter un peu.

Maurice, bien qu'il ne connt pas ce point de la frontire, jura
qu'il suffisait de marcher devant soi. Tous deux alors, l'un
derrire l'autre, se glissrent, filrent avec prcaution, jusqu'
la lisire des taillis. L, se rappelant l'indication du bourgeois
obligeant, ils voulurent tourner gauche, pour couper travers
des chaumes. Mais, comme ils rencontraient une route, borde de
peupliers, ils aperurent le feu d'un poste Prussien, qui barrait
le passage. La baonnette d'une sentinelle luisait, des soldats
achevaient leur soupe en causant. Et ils rebroussrent chemin, se
rejetrent au fond du bois, avec la terreur d'tre poursuivis. Ils
croyaient entendre des voix, des pas, ils battirent ainsi les
fourrs pendant prs d'une heure, perdant toute direction,
tournant sur eux-mmes, emports parfois dans un galop, comme des
btes fuyant sous les broussailles, parfois immobiliss, suant
l'angoisse, devant des chnes immobiles qu'ils prenaient pour des
Prussiens. Enfin, ils dbouchrent de nouveau sur le chemin bord
de peupliers, dix pas de la sentinelle, prs des soldats, en
train de se chauffer tranquillement.

-- Pas de chance! gronda Maurice, c'est un bois enchant.

Mais, cette fois, on les avait entendus. Des branches s'taient
casses, des pierres roulaient. Et, comme au qui vive de la
sentinelle, ils se mirent galoper, sans rpondre, le poste prit
les armes, des coups de feu partirent, criblant de balles le
taillis.

-- Nom de Dieu! Jura d'une voix sourde Jean, qui retint un cri de
douleur.

Il venait de recevoir dans le mollet gauche un coup de fouet, dont
la violence l'avait culbut contre un arbre.

-- Touch? demanda Maurice, anxieux.

-- Oui, la jambe, c'est foutu!

Tous deux coutaient encore, haletants, avec l'pouvante
d'entendre un tumulte de poursuite, sur leurs talons. Mais les
coups de feu avaient cess, et rien ne bougeait plus, dans le
grand silence frissonnant qui retombait. Le poste, videmment, ne
se souciait pas de s'engager parmi les arbres.

Jean, qui s'efforait de se remettre debout, touffa une plainte.
Et Maurice le soutint.

-- Tu ne peux plus marcher?

-- Je crois bien que non!

Une colre l'envahit, lui si calme. Il serrait les poings, il se
serait battu.

-- Ah! bon Dieu de bon Dieu! Si ce n'est pas une malchance! Se
laisser abmer la patte, lorsqu'on a tant besoin de courir! Ma
parole, c'est se ficher au fumier!... File tout seul, toi!

Gaiement, Maurice se contenta de rpondre:

-- Tu es bte!

Il lui avait pris le bras, il l'aidait, tous les deux ayant la
hte de s'loigner. Au bout de quelques pas, faits pniblement,
d'un hroque effort, ils s'arrtrent, de nouveau inquiets, en
apercevant devant eux une maison, une sorte de petite ferme, la
lisire du bois. Pas une lumire ne luisait aux fentres, la porte
de la cour tait grande ouverte, sur le btiment vide et noir. Et,
quand ils se furent enhardis jusqu' pntrer dans cette cour, ils
s'tonnrent d'y trouver un cheval tout sell, sans que rien
indiqut pourquoi ni comment il tait l. Peut-tre le matre
allait-il revenir, peut-tre gisait-il derrire quelque buisson,
la tte troue. Jamais ils ne le surent.

Mais un projet brusque tait n chez Maurice, qui en parut tout
ragaillardi.

-- coute, la frontire est trop loin, et puis, dcidment, il
faudrait un guide... Tandis que, si nous allions Remilly, chez
l'oncle Fouchard, je serais certain de t'y conduire les yeux
ferms, tellement je connais les moindres chemins de traverse...
Hein? C'est une ide, je vais te hisser sur ce cheval, et l'oncle
Fouchard nous prendra bien toujours.

D'abord, il voulut lui examiner la jambe. Il y avait deux trous,
la balle devait tre ressortie aprs avoir cass le tibia.
L'hmorragie tait faible, il se contenta de bander fortement le
mollet avec son mouchoir.

-- File donc tout seul! rptait Jean.

-- Tais-toi, tu es bte!

Lorsque Jean fut solidement install sur la selle, Maurice prit la
bride du cheval, et l'on partit. Il devait tre prs de onze
heures, il comptait bien faire en trois heures le trajet, mme si
l'on ne marchait qu'au pas. Mais la pense d'une difficult
imprvue le dsespra un instant: comment allaient-ils traverser
la Meuse, pour passer sur la rive gauche? Le pont de Mouzon tait
certainement gard. Enfin, il se rappela qu'il y avait un bac, en
aval, Villers; et, au petit bonheur, comptant que la chance leur
serait enfin favorable, il se dirigea vers ce village, travers
les prairies et les labours de la rive droite. Tout se prsenta
assez bien d'abord, ils n'eurent qu' viter une patrouille de
cavalerie, ils restrent prs d'un quart d'heure immobiles, dans
l'ombre d'un mur. La pluie s'tait remise tomber, la marche
devenait seulement trs pnible pour lui, forc de pitiner parmi
les terres dtrempes, ct du cheval, heureusement un brave
homme de cheval, fort docile. Villers, la chance fut en effet
pour eux: le bac, qui venait justement, cette heure de nuit, de
passer un officier Bavarois, put les prendre tout de suite, les
dposer sur l'autre rive, sans encombre. Et les dangers, les
fatigues terribles ne commencrent qu'au village, o ils
faillirent rester entre les mains des sentinelles, chelonnes
tout le long de la route de Remilly. De nouveau, ils se rejetrent
dans les champs, au hasard des petits chemins creux, des sentiers
troits, peine frays. Les moindres obstacles les obligeaient
des dtours normes. Ils franchissaient les haies et les fosss,
s'ouvraient un passage au coeur des taillis impntrables. Jean,
pris par la fivre, sous la pluie fine, s'tait affaiss en
travers de la selle, moiti vanoui, cramponn des deux mains
la crinire du cheval; tandis que Maurice, qui avait pass la
bride dans son bras droit, devait lui soutenir les jambes, pour
qu'il ne glisst pas. Pendant plus d'une lieue, pendant prs de
deux heures encore, cette marche puisante s'ternisa, au milieu
des cahots, des glissements brusques, des pertes d'quilibre, dans
lesquelles, chaque instant, la bte et les deux hommes
manquaient de s'effondrer. Ils n'taient plus qu'un convoi
d'extrme misre, couverts de boue, le cheval tremblant sur les
pieds, l'homme qu'il portait inerte, comme expir dans un dernier
hoquet, l'autre, perdu, hagard, allant toujours, par l'unique
effort de sa charit fraternelle. Le jour se levait, il pouvait
tre cinq heures, lorsqu'ils arrivrent enfin Remilly.

Dans la cour de sa petite ferme, qui dominait le village, au
sortir du dfil d'Haraucourt, le pre Fouchard chargeait sa
carriole de deux moutons tus la veille.



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