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D'ailleurs, les moindres incidents du voyage soulevaient
des hues, des cris et des rires assourdissants: les paysans
plants sur le bord de la voie, les groupes de gens anxieux qui
attendaient le passage des trains, aux petites stations, avec
l'espoir d'obtenir des nouvelles, toute cette France effare et
frissonnante devant l'invasion. Et les populations accourues ne
recevaient ainsi au visage, dans le coup de vent de la locomotive
et la vision rapide du train, noy de vapeur et de bruit, que le
hurlement de toute cette chair canon, charrie grande vitesse.
Cependant, dans une gare o l'on s'arrta, trois dames bien mises,
des bourgeoises riches de la ville, qui distribuaient aux soldats
des tasses de bouillon, eurent un vrai succs. Les hommes
pleuraient, en les remerciant et en leur baisant les mains.

Mais, plus loin, les abominables chansons, les cris sauvages
recommencrent. Et il arriva ainsi, un peu aprs Chaumont, que le
train en croisa un autre, charg d'artilleurs, que l'on devait
conduire Metz. La marche venait d'tre ralentie, les soldats des
deux trains fraternisrent dans une effroyable clameur. Du reste,
ce furent les artilleurs, plus ivres sans doute, debout, les
poings hors des wagons, qui l'emportrent, en jetant ce cri, avec
une telle violence dsespre, qu'il couvrait tout:

-- la boucherie! la boucherie! la boucherie!

Il sembla qu'un grand froid, un vent glacial de charnier passait.
Il se fit un brusque silence, dans lequel on entendit le
ricanement de Loubet.

-- Pas gais, les camarades!

-- Mais ils ont raison, reprit Chouteau, de sa voix d'orateur de
cabaret, c'est dgotant d'envoyer un tas de braves garons se
faire casser la gueule, pour de sales histoires dont ils ne savent
pas le premier mot.

Et il continua. C'tait le pervertisseur, le mauvais ouvrier de
Montmartre, le peintre en btiments flneur et noceur, ayant mal
digr les bouts de discours entendus dans les runions publiques,
mlant des neries rvoltantes aux grands principes d'galit et
de libert. Il savait tout, il endoctrinait les camarades, surtout
Lapoulle, dont il avait promis de faire un gaillard.

-- Hein? Vieux, c'est bien simple!... Si Badinguet et Bismarck ont
une dispute, qu'ils rglent a entre eux, coups de poing, sans
dranger des centaines de mille hommes qui ne se connaissent
seulement pas et qui n'ont pas envie de se battre.

Tout le wagon riait, amus, conquis, et Lapoulle, sans savoir qui
tait Badinguet, incapable de dire mme s'il se battait pour un
empereur ou pour un roi, rptait, de son air de colosse enfant:

-- Bien sr, coups de poing, et on trinque aprs!

Mais Chouteau avait tourn la tte vers Pache, qu'il entreprenait
son tour.

-- C'est comme toi qui crois au bon Dieu... Il a dfendu de se
battre, ton bon Dieu. Alors, espce de serin, pourquoi es-tu ici?

-- Dame! Rpondit Pache interloqu, je n'y suis pas pour mon
plaisir... Seulement, les gendarmes...

-- Les gendarmes! Ah, ouiche! On s'en fout, des gendarmes!... Vous
ne savez pas, vous tous, ce que nous ferions, si nous tions de
bons bougres? ... Tout l'heure, quand on nous dbarquera, nous
filerions, oui! Nous filerions tranquillement, en laissant ce gros
cochon de Badinguet et toute sa clique de gnraux de quatre sous
se dbarbouiller comme ils l'entendraient avec leurs sales
Prussiens!

Des bravos clatrent, la perversion agissait, et Chouteau alors
triompha, en sortant ses thories, o roulaient dans un flot
trouble la rpublique, les droits de l'homme, la pourriture de
l'empire qu'il fallait jeter bas, la trahison de tous les chefs
qui les commandaient, vendus chacun pour un million, ainsi que
cela tait prouv. Lui se proclamait rvolutionnaire, les autres
ne savaient seulement pas s'ils taient rpublicains, ni mme de
quelle faon on pouvait l'tre, except Loubet, le fricoteur, qui,
lui aussi, connaissait son opinion, n'ayant jamais t que pour la
soupe; mais, tous, entrans, n'en criaient pas moins contre
l'empereur, les officiers, la sacre boutique qu'ils lcheraient,
et raide! Au premier embtement. Et, soufflant sur leur ivresse
montante, Chouteau guettait de l'oeil Maurice, le monsieur, qu'il
gayait, qu'il tait fier d'avoir avec lui; si bien que, pour le
passionner son tour, il eut l'ide de tomber sur Jean, immobile
et comme endormi jusque-l, au milieu du vacarme, les yeux demi-
clos. Depuis la dure leon donne par le caporal l'engag
volontaire, qu'il avait forc reprendre son fusil, si celui-ci
gardait quelque rancune contre son chef, c'tait bien le cas de
jeter les deux hommes l'un sur l'autre.

-- C'est comme j'en connais qui ont parl de nous faire fusiller,
reprit Chouteau menaant. Des salauds qui nous traitent pire que
des btes, qui ne comprennent pas que, lorsqu'on a assez du sac et
du flingot, ae donc! On foute tout a dans les champs, pour voir
s'il en poussera d'autres!... Hein? Les camarades, qu'est-ce
qu'ils diraient, ceux-l, si, cette heure que nous les tenons
dans un petit coin, nous les jetions leur tour sur la voie? ...
Ca y est-il, hein? Faut un exemple, pour qu'on ne nous embte plus
avec cette sale guerre! mort les punaises Badinguet! mort
les salauds qui veulent qu'on se batte!

Jean tait devenu trs rouge, sous le flot du sang de colre qui
parfois lui montait au visage, dans ses rares coups de passion.
Bien qu'il ft serr par ses voisins comme dans un tau vivant, il
se leva, avana ses poings tendus et sa face enflamme, d'un air
si terrible, que l'autre blmit.

-- Tonnerre de Dieu! veux-tu te taire la fin, cochon!... Voil
des heures que je ne dis rien, puisqu'il n'y a plus de chefs et
que je ne puis seulement pas vous faire coller au bloc. Bien sr,
oui! J'aurais rendu un fier service au rgiment, en le
dbarrassant d'une fichue crapule de ton espce... Mais coute, du
moment o les punitions sont de la blague, c'est moi que tu
auras affaire. Il n'y a plus de caporal, il y a un bon bougre que
tu embtes et qui va te fermer le bec... Ah! sacr lche, tu ne
veux pas te battre et tu cherches empcher les autres de se
battre! Rpte un peu voir, que je cogne!

Dj, tout le wagon, retourn, soulev par la belle crnerie de
Jean, abandonnait Chouteau, qui bgayait, reculant devant les gros
poings de son adversaire.

-- Et je me fiche de Badinguet, comme de toi, entends-tu? ... Moi,
la politique, la rpublique ou l'empire, je m'en suis toujours
fichu; et, aujourd'hui comme autrefois, lorsque je cultivais mon
champ, je n'ai jamais dsir qu'une chose, c'est le bonheur de
tous, le bon ordre, les bonnes affaires... Certainement que a
embte tout le monde, de se battre. Mais a n'empche qu'on
devrait les coller au mur, les canailles qui viennent vous
dcourager, quand on a dj tant de peine se conduire
proprement. Nom de Dieu! les amis, votre sang ne fait donc pas
qu'un tour, lorsqu'on vous dit que les Prussiens sont chez vous et
qu'il faut les foutre dehors!

Alors, avec cette facilit des foules changer de passion, les
soldats acclamrent le caporal, qui rptait son serment de casser
la gueule au premier de son escouade qui parlerait de ne pas se
battre. Bravo, le caporal! on allait vite rgler son affaire
Bismarck!

Et, au milieu de la sauvage ovation, Jean, calm, dit poliment
Maurice, comme s'il ne se ft pas adress un de ses hommes:

-- Monsieur, vous ne pouvez pas tre avec les lches... Allez,
nous ne sommes pas encore battus, c'est nous qui finirons bien par
les rosser un jour, les Prussiens!

cette minute, Maurice sentit un chaud rayon de soleil lui couler
jusqu'au coeur. Il restait troubl, humili. Quoi? Cet homme
n'tait donc pas qu'un rustre? Et il se rappelait l'affreuse haine
dont il avait brl, en ramassant son fusil, jet dans une minute
d'inconscience. Mais il se rappelait aussi son saisissement, la
vue des deux grosses larmes du caporal, lorsque la vieille
grand'mre, ses cheveux gris au vent, les insultait, en montrant
le Rhin, l-bas, derrire l'horizon. tait-ce la fraternit des
mmes fatigues et des mmes douleurs, subies ensemble, qui
emportait ainsi sa rancune? Lui, de famille bonapartiste, n'avait
jamais rv la rpublique qu' l'tat thorique; et il se sentait
plutt tendre pour la personne de l'empereur, il tait pour la
guerre, la vie mme des peuples. Tout d'un coup, l'espoir lui
revenait, dans une de ces sautes d'imagination qui lui taient
familires; tandis que l'enthousiasme qui l'avait, un soir, pouss
s'engager, battait de nouveau en lui, gonflant son coeur d'une
certitude de victoire.

-- Mais c'est certain, caporal, dit-il gaiement, nous les
rosserons!

Le wagon roulait, roulait toujours, emportant sa charge d'hommes,
dans l'paisse fume des pipes et l'touffante chaleur des corps
entasss, jetant aux stations anxieuses qu'on traversait, aux
paysans hagards, plants le long des haies, ses obscnes chansons
en une clameur d'ivresse. Le 20 aot on tait Paris, la gare
de Pantin, et le soir mme on repartait, on dbarquait le
lendemain Reims, en route pour le camp de Chlons.




III


sa grande surprise, Maurice vit que le 106e descendait Reims
et recevait l'ordre d'y camper. On n'allait donc pas Chlons
rejoindre l'arme? Et, lorsque, deux heures plus tard, son
rgiment eut form les faisceaux, une lieue de la ville, du ct
de Courcelles, dans la vaste plaine qui s'tend le long du canal
de l'Aisne la Marne, son tonnement grandit encore, en apprenant
que toute l'arme de Chlons se repliait depuis le matin et venait
bivouaquer en cet endroit. En effet, d'un bout de l'horizon
l'autre, jusqu' Saint-Thierry et la Neuvillette, au del mme
de la route de Laon, des tentes se dressaient, les feux de quatre
corps d'arme flamberaient l le soir. videmment, le plan qui
avait prvalu tait d'aller prendre position sous Paris, pour y
attendre les Prussiens. Et il en fut trs heureux. N'tait-ce pas
le plus sage?

Cette aprs-midi du 21, Maurice la passa flner au travers du
camp, en qute de nouvelles.



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