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Text on one page: Few Medium Many
Et les anneaux de la ceinture de fer
s'taient rejoints, avaient boucl Paris, et Paris maintenant,
spar du monde, n'tait plus que la prison gante de deux
millions de vivants, d'o ne venait qu'un silence de mort.

-- Ah! mon Dieu! murmura Henriette oppresse, combien de temps
tout cela durera-t-il, et le reverrons-nous jamais!

Une rafale plia les arbres, au loin, fit gmir les vieilles
charpentes de la ferme. Si l'hiver devait tre dur, quelles
souffrances pour les pauvres soldats, sans feu, sans pain, qui se
battraient dans la neige!

-- Bah! conclut Jean, elle est trs gentille, sa lettre, et a
fait plaisir d'avoir des nouvelles... Il ne faut jamais
dsesprer.

Alors, jour jour, le mois d'octobre s'coula, des cieux gris et
tristes, o le vent ne cessait que pour ramener bientt des vols
plus sombres de nuages. La plaie de Jean se cicatrisait avec une
lenteur infinie, le drain ne donnait toujours pas le pus louable,
qui aurait permis au docteur de l'enlever; et le bless s'tait
beaucoup affaibli, s'obstinant refuser toute opration, dans sa
peur de rester infirme. Une attente rsigne, que parfois
coupaient des anxits brusques, sans cause prcise, semblait
prsent endormir la petite chambre perdue, au fond de laquelle les
nouvelles n'arrivaient que lointaines, vagues, comme au rveil
d'un cauchemar. L'abominable guerre, les massacres, les dsastres,
continuaient l-bas, quelque part, sans qu'on st jamais la vrit
vraie, sans qu'on entendt autre chose que la grande clameur
sourde de la patrie gorge. Et le vent emportait les feuilles
sous le ciel livide, et il y avait de longs silences profonds,
dans la campagne nue, o ne passaient que les croassements des
corbeaux, annonant un hiver rigoureux.

Un des sujets de conversation tait devenu l'ambulance, dont
Henriette ne sortait gure que pour tenir compagnie Jean. Le
soir, quand elle tait de retour, il la questionnait, connaissait
chacun de ses blesss, voulait savoir ceux qui mouraient, ceux qui
gurissaient; et elle-mme, sur ces choses dont son coeur tait
plein, ne tarissait pas, racontait ses journes jusque dans leurs
infimes dtails.

-- Ah! rptait-elle toujours, les pauvres enfants, les pauvres
enfants!

Ce n'tait plus, en pleine bataille, l'ambulance o coulait le
sang frais, o les amputations se faisaient dans les chairs saines
et rouges. C'tait l'ambulance tombe la pourriture d'hpital,
sentant la fivre et la mort, toute moite des lentes
convalescences, des agonies interminables. Le docteur Dalichamp
avait eu les plus grandes peines se procurer les lits, les
matelas, les draps ncessaires; et, chaque jour encore,
l'entretien de ses malades, le pain, la viande, les lgumes secs,
sans parler des bandes, des compresses, des appareils, l'obligeait
des miracles. Les Prussiens tablis l'hpital militaire de
Sedan lui ayant tout refus, mme du chloroforme, il faisait tout
venir de Belgique. Pourtant, il avait accueilli les blesss
allemands aussi bien que les blesss Franais, il soignait surtout
une douzaine de Bavarois, ramasss Bazeilles. Ces hommes
ennemis, qui s'taient rus les uns la gorge des autres,
gisaient maintenant cte cte, dans la bonne entente de leurs
communes souffrances. Et quel sjour d'pouvante et de misre, ces
deux longues salles de l'ancienne cole de Remilly, qui
contenaient une cinquantaine de lits chacune, sous la grande
clart ple des hautes fentres!

Dix jours aprs la bataille, on avait encore amen des blesss,
oublis, retrouvs dans les coins. Quatre taient rests dans une
maison vide de Balan, sans aucun soin mdical, vivant on ne savait
comment, grce la charit de quelque voisin sans doute; et leurs
blessures fourmillaient de vers, ils taient morts, empoisonns
par ces plaies immondes. C'tait cette purulence que rien ne
pouvait combattre, qui soufflait et vidait des ranges de lits.
Ds la porte, une odeur de ncrose prenait la gorge. Les drains
suppuraient, laissaient tomber goutte goutte le pus ftide.
Souvent, il fallait rouvrir les chairs, en extraire encore des
esquilles ignores. Puis, des abcs se dclaraient, des flux qui
allaient crever plus loin. puiss, amaigris, la face terreuse,
les misrables enduraient toutes les tortures. Les uns, abattus,
sans souffle, passaient leurs journes sur le dos, les paupires
closes et noires, ainsi que des cadavres demi dcomposs dj.
Les autres, sans sommeil, agits d'une insomnie inquite, tremps
d'abondantes sueurs, s'exaltaient, comme si la catastrophe les et
frapps de folie. Et, qu'ils fussent violents ou calmes, quand le
frisson de la fivre infectieuse les gagnait, c'tait la fin, le
poison triomphant, volant des uns aux autres, les emportant tous
dans le mme flot de pourriture victorieuse.

Mais il y avait surtout la salle des damns, de ceux qui taient
frapps de dysenterie, de typhus, de variole. Beaucoup avaient la
variole noire. Ils se remuaient, criaient dans un dlire
incessant, se dressaient sur leur lit, debout comme des spectres.
D'autres, touchs aux poumons, se mouraient de pneumonie, avec des
toux affreuses. D'autres, qui hurlaient, n'taient soulags que
sous le filet d'eau froide, dont on rafrachissait continuellement
leurs blessures. C'tait l'heure attendue, l'heure du pansement,
qui seule amenait un peu de calme, arait les lits, dlassait les
corps raidis la longue dans la mme position. Et c'tait aussi
l'heure redoute, car pas un jour ne se passait, sans que le
docteur, en examinant les plaies, et le chagrin de remarquer sur
la peau de quelque pauvre diable des points bleutres, les taches
de la gangrne envahissante. L'opration avait lieu le lendemain.
Encore un bout de jambe ou de bras coup. Parfois mme, la
gangrne montait plus haut, il fallait recommencer, jusqu' ce
qu'on et rogn tout le membre. Puis, l'homme entier y passait, il
avait le corps envahi par les plaques livides du typhus, il
fallait l'emmener, vacillant, ivre et hagard, dans la salle des
damns, o il succombait, la chair morte dj et sentant le
cadavre, avant l'agonie.

Chaque soir, son retour, Henriette rpondait aux questions de
Jean, la voix tremblante de la mme motion:

-- Ah! les pauvres enfants, les pauvres enfants!

Et c'taient des dtails toujours semblables, les quotidiens
tourments de cet enfer. On avait dsarticul une paule, tranch
un pied, procd la rsection d'un humrus; mais la gangrne ou
l'infection purulente pardonnerait-elle? Ou bien, on venait encore
d'en enterrer un, le plus souvent un Franais, parfois un
allemand. Il tait rare qu'une journe s'achevt sans qu'une bire
furtive, faite la hte de quatre planches, sortt de l'ambulance
au crpuscule, accompagne d'un seul infirmier, souvent de la
jeune femme elle-mme, pour qu'un homme ne ft pas enfoui comme un
chien. Dans le petit cimetire de Remilly, on avait ouvert deux
tranches; et ils dormaient tous cte cte, les allemands
gauche, les Franais droite, rconcilis dans la terre.

Jean, sans les avoir jamais vus, finissait par s'intresser
certains blesss. Il demandait de leurs nouvelles.

-- Et pauvre enfant, comment va-t-il, aujourd'hui?

C'tait un petit troupier, un soldat du 5e de ligne, engag
volontaire, qui n'avait pas vingt ans. Le surnom de pauvre
enfant lui tait rest, parce que, sans cesse, il rptait ces
mots en parlant de lui; et, comme, un jour, on lui en demandait la
raison, il avait rpondu que c'tait sa mre qui l'appelait
toujours ainsi. Pauvre enfant en effet, car il se mourait d'une
pleursie, dtermine par une blessure au flanc gauche.

-- Ah! le cher garon, disait Henriette, qui s'tait prise pour
lui d'une affection maternelle, il ne va pas bien, il a touss
toute la journe... Ca me fend le coeur, de l'entendre.

-- Et votre ours, votre Gutmann? reprenait Jean, avec un faible
sourire. Le docteur a-t-il meilleur espoir?

-- Oui, peut-tre le sauvera-t-on. Mais il souffre horriblement.

Bien que la piti ft grande, tous deux ne pouvaient parler de
Gutmann sans une sorte de gaiet attendrie. Lorsque la jeune femme
tait entre l'ambulance, le premier jour, elle avait eu le
saisissement de reconnatre, dans ce soldat Bavarois, l'homme la
barbe et aux cheveux rouges, aux gros yeux bleus, au large nez
carr, qui l'avait emporte entre ses bras, Bazeilles, pendant
qu'on fusillait son mari. Lui, galement, la reconnut; mais il ne
pouvait parler, une balle, entre par la nuque, lui avait enlev
la moiti de la langue. Et, aprs deux jours d'un recul d'horreur,
d'un involontaire frisson, chaque fois qu'elle s'approchait de son
lit, elle fut conquise par les regards dsesprs et trs doux
dont il la suivait. N'tait-ce donc plus le monstre, au poil
clabouss de sang, aux prunelles chavires de rage, qui la
hantait d'un affreux souvenir? Il lui fallait un effort pour le
retrouver maintenant chez ce malheureux, l'air si bonhomme, si
docile, au milieu de ses atroces souffrances. Son cas, peu
frquent, cette infirmit brusque, touchait l'ambulance entire.
On n'tait mme pas bien sr qu'il se nommt Gutmann, on
l'appelait ainsi, parce que l'unique son qu'il arrivait profrer
tait un grognement de deux syllabes qui faisait peu prs ce
nom. Sur tout le reste, on croyait seulement savoir qu'il tait
mari et qu'il avait des enfants. Il devait comprendre quelques
mots de Franais, il rpondait parfois d'un signe violent de la
tte. Mari? Oui, oui! Des enfants? Oui, oui! Son attendrissement,
un jour, voir de la farine, avait encore fait supposer qu'il
pouvait tre meunier. Et rien autre. O tait-il, le moulin? Dans
quel lointain village de la Bavire pleuraient-ils cette heure,
les enfants et la femme? Allait-il donc mourir, inconnu, sans nom,
laissant les siens, l-bas, dans une ternelle attente?

-- Aujourd'hui, raconta un soir Henriette Jean, Gutmann m'a
envoy des baisers... Je ne lui donne plus boire, je ne lui
rends plus le moindre service, sans qu'il porte les doigts ses
lvres, dans un geste fervent de reconnaissance...



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