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Text on one page: Few Medium Many
Dans le nord, le 22e corps d'arme, form
de gardes mobiles, de compagnies de dpt, de soldats et
d'officiers chapps aux dsastres de Sedan et de Metz, avait d
abandonner Amiens, pour se retirer du ct d'Arras; et, son
tour, Rouen venait de tomber entre les mains de l'ennemi, sans que
cette poigne d'hommes, dbands, dmoraliss, l'eussent dfendu
srieusement. Dans le centre, la victoire de Coulmiers, remporte
le 9 novembre par l'arme de la Loire, avait fait natre
d'ardentes esprances: Orlans roccup, les Bavarois en fuite, la
marche par tampes, la dlivrance prochaine de Paris. Mais, le 5
dcembre, le prince Frdric-Charles reprenait Orlans, coupait en
deux l'arme de la Loire, dont trois corps se repliaient sur
Vierzon et Bourges, tandis que deux autres, sous les ordres du
gnral Chanzy, reculaient jusqu'au Mans, dans une retraite
hroque, toute une semaine de marches et de combats. Les
Prussiens taient partout, Dijon comme Dieppe, au Mans comme
Vierzon. Puis c'tait, presque chaque matin, le lointain fracas de
quelque place forte qui capitulait sous les obus. Ds le 28
septembre, Strasbourg avait succomb, aprs quarante-six jours de
sige et trente-sept de bombardement, les murs hachs, les
monuments cribls par prs de deux cent mille projectiles. Dj,
la citadelle de Laon avait saut, Toul s'tait rendu; et venait
ensuite le dfil sombre: Soissons avec ses cent vingt-Huit
canons, Verdun qui en comptait cent trente-six, Neufbrisach cent,
La Fre soixante-dix, Montmdy soixante-cinq. Thionville tait en
flammes, Phalsbourg n'ouvrait ses portes que dans sa douzime
semaine de furieuse rsistance. Il semblait que la France entire
brlt, s'effondrt, au milieu de l'enrage canonnade.

Un matin que Jean voulait absolument partir, Henriette lui prit
les mains, le retint d'une treinte dsespre.

-- Non, non! Je vous en supplie, ne me laissez pas seule... Vous
tes trop faible, attendez quelques jours, rien que quelques jours
encore... Je promets de vous laisser partir, quand le docteur dira
que vous tes assez fort pour retourner vous battre.




V


Par cette soire glace de dcembre, Silvine et Prosper se
trouvaient seuls, avec Charlot, dans la grande cuisine de la
ferme, elle cousant, lui en train de se fabriquer un beau fouet.
Il tait sept heures, on avait dn six, sans attendre le pre
Fouchard, qui devait s'tre attard Raucourt, o la viande
manquait; et Henriette, dont c'tait, cette nuit-l, le tour de
veille, l'ambulance, venait de partir, en recommandant bien
Silvine de ne pas se coucher, sans aller garnir de charbon le
pole de Jean.

Dehors, le ciel tait trs noir, sur la neige blanche. Pas un
bruit ne venait du village enseveli, on n'entendait dans la salle
que le couteau de Prosper, trs appliqu orner de losanges et de
rosaces le manche de cornouiller. Par moments, il s'arrtait, il
regardait Charlot, dont la grosse tte blonde vacillait, prise de
sommeil. L'enfant ayant fini par s'endormir, il sembla que le
silence augmentait encore. Doucement, la mre avait cart la
chandelle, pour que son petit n'en et pas la clart sur les
paupires; puis, cousant toujours, elle tait tombe dans une
rverie profonde.

Et ce fut alors, aprs avoir encore hsit, que Prosper se dcida.

-- coutez donc, Silvine, j'ai quelque chose vous dire... Oui,
j'ai attendu d'tre seul avec vous...

Inquite dj, elle avait lev les yeux.

-- Voici la chose... Pardonnez-moi de vous faire de la peine, mais
il vaut mieux que vous soyez prvenue... J'ai vu ce matin,
Remilly, au coin de l'glise, j'ai vu Goliath, comme je vous vois
en ce moment, oh! En plein, il n'y a pas d'erreur!

Elle devint toute blme, les mains tremblantes, ne trouvant
bgayer qu'une plainte sourde.

-- Mon Dieu! Mon Dieu!

Prosper continua en phrases prudentes, raconta ce qu'il avait
appris dans la journe, en questionnant les uns et les autres.
Personne ne doutait plus que Goliath ft un espion, qui s'tait
install autrefois dans le pays, pour en connatre les routes, les
ressources, les moindres faons d'tre. On rappelait son sjour
la ferme du pre Fouchard, la faon brusque dont il en tait
parti, les places qu'il avait faites ensuite, du ct de Beaumont
et de Raucourt. Et, maintenant, le voil qui tait revenu,
occupant la commandature de Sedan une situation indtermine,
parcourant de nouveau les villages, comme charg de dnoncer les
uns, de taxer les autres, de veiller au bon fonctionnement des
rquisitions dont on crasait les habitants. Ce matin-l, il avait
terroris Remilly, au sujet d'une livraison de farine, incomplte
et trop lente.

-- Vous tes prvenue, rpta Prosper en finissant, et vous
saurez, comme a, ce que vous aurez faire, quand il viendra
ici...

Elle l'interrompit, d'un cri de terreur.

-- Vous croyez qu'il viendra?

-- Dame! a me semble indiqu... Il faudrait qu'il ne ft gure
curieux, puisqu'il n'a jamais vu le petit, tout en sachant qu'il
existe... Et, en outre, il y a vous, pas plus laide que a, qui
tes bonne revoir.

Mais, d'un geste de supplication, elle le fit taire. Rveill par
le bruit, Charlot avait lev la tte. Les yeux vagues, comme au
sortir d'un rve, il se rappela l'injure que lui avait apprise
quelque farceur du village, il dclara de son air grave de petit
bonhomme de trois ans:

-- Cochons, les Prussiens!

Sa mre, follement, le prit dans ses bras, l'assit sur ses genoux.
Ah! le pauvre tre, sa joie et son dsespoir, qu'elle aimait de
toute son me et qu'elle ne pouvait regarder sans pleurer, ce fils
de sa chair qu'elle souffrait d'entendre appeler mchamment le
Prussien par les gamins de son ge, lorsqu'ils jouaient avec lui
sur la route! Elle le baisa, comme pour lui rentrer les paroles
dans la bouche.

-- Qui est-ce qui t'a appris de vilains mots? C'est dfendu, il ne
faut pas les rpter, mon chri.

Alors, avec l'obstination des enfants, Charlot, touffant de rire,
se hta de recommencer:

-- Cochons, les Prussiens!

Puis, voyant sa mre clater en larmes, il se mit pleurer lui
aussi, pendu son cou. Mon Dieu! De quel malheur nouveau tait-
elle donc menace? N'tait-ce point assez d'avoir perdu, avec
Honor, le seul espoir de sa vie, la certitude d'oublier et d'tre
heureuse encore? Il fallait que l'autre homme ressuscitt, pour
achever son malheur.

-- Allons, murmura-t-elle, viens dormir, mon chri. Je t'aime bien
tout de mme, car tu ne sais pas la peine que tu me fais.

Et elle laissa un instant seul Prosper, qui, pour ne pas la gner
en la regardant, avait affect de se remettre sculpter
soigneusement le manche de son fouet.

Mais, avant d'aller coucher Charlot, Silvine le menait d'habitude
dire bonsoir Jean, avec qui l'enfant tait grand ami. Ce soir-
l, comme elle entrait, sa chandelle la main, elle aperut le
bless assis sur son sant, les yeux grands ouverts au milieu des
tnbres. Tiens, il ne dormait donc pas? Ma foi, non! Il rvassait
toutes sortes de choses, seul dans le silence de cette nuit
d'hiver. Et, pendant qu'elle bourrait le pole de charbon, il joua
un instant avec Charlot, qui se roulait sur le lit, ainsi qu'un
jeune chat. Il connaissait l'histoire de Silvine, il avait de
l'amiti pour cette fille brave et soumise, si prouve par le
malheur, en deuil du seul homme qu'elle et aim, n'ayant gard
d'autre consolation que ce pauvre petit, dont la naissance restait
son tourment. Aussi, lorsque, le pole couvert, elle s'approcha
pour le lui reprendre des bras, remarqua-t-il, ses yeux rouges,
qu'elle avait pleur. Quoi donc? On venait encore de lui faire du
souci? Mais elle ne voulut pas rpondre: plus tard, elle lui
dirait a, si a en valait la peine. Mon Dieu! est-ce que
l'existence, pour elle, maintenant, n'tait pas un continuel
chagrin?

Enfin, Silvine emportait Charlot, quand un bruit de pas et de voix
se fit entendre, dans la cour de la ferme. Et Jean, surpris,
coutait.

-- Qu'y a-t-il donc? Ce n'est point le pre Fouchard qui rentre,
je n'ai pas entendu les roues de la carriole.

Du fond de sa chambre carte, il avait fini par se rendre ainsi
compte de la vie intrieure de la ferme, dont les moindres rumeurs
lui taient devenues familires. L'oreille tendue, il reprit tout
de suite:

-- Ah! oui, ce sont ces hommes, les francs-tireurs des bois de
Dieulet, qui viennent aux provisions.

-- Vite! murmura Silvine en s'en allant et en le laissant de
nouveau dans l'obscurit, il faut que je me dpche, pour qu'ils
aient leurs pains.

En effet, des poings tapaient la porte de la cuisine, et
Prosper, ennuy d'tre seul, hsitait, parlementait. Quand le
matre n'tait pas l, il n'aimait gure ouvrir, par crainte des
dgts dont on l'aurait rendu responsable. Mais il eut la chance
que, justement, cette minute, la carriole du pre Fouchard
dvala par la route en pente, avec le trot assourdi du cheval dans
la neige. Et ce fut le vieux qui reut les hommes.

-- Ah! bon! c'est vous trois... Qu'est-ce que vous m'apportez, sur
cette brouette?

Sambuc, avec sa maigreur de bandit, enfonc dans une blouse de
laine bleue, trop large, ne l'entendit mme pas, exaspr contre
Prosper, son honnte homme de frre, comme il disait, qui se
dcidait seulement ouvrir la porte.

-- Dis donc, toi! est-ce que tu nous prends pour des mendiants,
nous laisser dehors par un temps pareil?

Mais, tandis que Prosper, trs calme, haussant les paules sans
rpondre, faisait rentrer le cheval et la carriole, ce fut de
nouveau le pre Fouchard qui intervint, pench sur la brouette.

-- Alors, c'est deux moutons crevs que vous m'apportez... Ca va
bien qu'il gle, sans quoi ils ne sentiraient gure bon.

Cabasse et Ducat, les deux lieutenants de Sambuc, qui
l'accompagnaient dans toutes ses expditions, se rcrirent.

-- Oh! dit le premier, avec sa vivacit criarde de provenal, ils
n'ont pas plus de trois jours... C'est des btes mortes la ferme
des Raffins, o il y a un sale coup de maladie sur les animaux.

-- _Procumbit humi bos_, dclama l'autre, l'ancien huissier que
son got trop vif pour les petites filles avait dclass et qui
aimait citer du latin.

D'un hochement de tte, le pre Fouchard continuait dprcier la
marchandise, qu'il affectait de trouver trop avance.



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