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Text on one page: Few Medium Many
C'est des btes mortes la ferme
des Raffins, o il y a un sale coup de maladie sur les animaux.

-- _Procumbit humi bos_, dclama l'autre, l'ancien huissier que
son got trop vif pour les petites filles avait dclass et qui
aimait citer du latin.

D'un hochement de tte, le pre Fouchard continuait dprcier la
marchandise, qu'il affectait de trouver trop avance. Et il
conclut, en entrant dans la cuisine avec les trois hommes:

-- Enfin, il faudra qu'ils s'en contentent... Ca va bien qu'
Raucourt ils n'ont plus une ctelette. Quand on a faim, n'est-ce
pas? On mange de tout.

Et, ravi au fond, il appela Silvine qui revenait de coucher
Charlot.

-- Donne des verres, nous allons boire un coup la crevaison de
Bismarck.

Fouchard entretenait ainsi de bonnes relations avec les francs-
tireurs des bois de Dieulet, qui, depuis bientt trois mois,
sortaient au crpuscule de leurs taillis impntrables, rdaient
par les routes, tuaient et dvalisaient les Prussiens qu'ils
pouvaient surprendre, se rabattaient sur les fermes, ranonnaient
les paysans, quand le gibier ennemi venait manquer. Ils taient
la terreur des villages, d'autant plus qu' chaque convoi attaqu,
chaque sentinelle gorge, les autorits allemandes se
vengeaient sur les bourgs voisins, qu'ils accusaient de
connivence, les frappant d'amendes, emmenant les maires
prisonniers, brlant les chaumires. Et, si les paysans, malgr la
bonne envie qu'ils en avaient, ne livraient pas Sambuc et sa
bande, c'tait simplement par crainte de recevoir quelque balle,
au dtour d'un sentier, dans le cas o le coup n'aurait pas
russi.

Lui, Fouchard, avait eu l'extraordinaire ide de faire du commerce
avec eux. Battant le pays en tous sens, aussi bien les fosss que
les tables, ils taient devenus ses pourvoyeurs de btes creves.
Pas un boeuf ni un mouton ne mourait, dans un rayon de trois
lieues, sans qu'ils vinssent l'enlever, de nuit, pour le lui
apporter. Et il les payait en provisions, en pains surtout, des
fournes de pains que Silvine cuisait exprs. D'ailleurs, s'il ne
les aimait gure, il avait une admiration secrte pour les francs-
tireurs, des gaillards adroits qui faisaient leurs affaires en se
fichant du monde; et, bien qu'il tirt une fortune de ses marchs
avec les Prussiens, il riait en dedans, d'un rire de sauvage,
quand il apprenait qu'on venait encore d'en trouver un, au bord
d'une route, la gorge ouverte.

-- votre sant! reprit-il en trinquant avec les trois hommes.

Puis, se torchant les lvres d'un revers de main:

-- Dites donc, ils en ont fait une histoire, pour ces deux uhlans
qu'ils ont ramasss sans tte, prs de Villecourt... Vous savez
que Villecourt brle depuis hier: une sentence, comme ils disent,
qu'ils ont porte contre le village, pour le punir de vous avoir
accueillis... Faut tre prudent, vous savez, et ne pas revenir
tout de suite. On vous portera le pain l-bas.

Sambuc ricanait violemment, en haussant les paules. Ah, ouiche!
Les Prussiens pouvaient courir! Et, tout d'un coup, il se fcha,
tapa du poing sur la table.

-- Tonnerre de Dieu! Les uhlans, c'est gentil, mais c'est l'autre
que je voudrais tenir entre quatre-z-yeux, vous le connaissez
bien, l'autre, l'espion, celui qui a servi chez vous...

-- Goliath, dit le pre Fouchard.

Toute saisie, Silvine, qui venait de reprendre sa couture,
s'arrta, coutant.

-- C'est a, Goliath!... Ah! le brigand, il connat les bois de
Dieulet comme ma poche, il est capable de nous faire pincer, un de
ces matins; d'autant plus qu'il s'est vant, aujourd'hui, la
croix de Malte, de nous rgler notre compte avant huit jours... Un
sale bougre qui a pour sr conduit les Bavarois, la veille de
Beaumont, n'est-ce pas? Vous autres!

-- Aussi vrai que voil une chandelle qui nous claire! Confirma
Cabasse.

-- _Per amica silentia lunae_, ajouta Ducat, dont les citations
s'garaient parfois.

Mais Sambuc, d'un nouveau coup de poing, branlait la table.

-- Il est jug, il est condamn, le brigand!... Si vous savez un
jour par o il doit passer, prvenez-moi donc, et sa tte ira
rejoindre celle des uhlans dans la Meuse, ah! tonnerre de Dieu,
oui, je vous en rponds!

Il y eut un silence. Silvine les regardait, les yeux fixes, trs
ple.

-- Tout a, c'est des choses dont on ne doit pas causer, reprit
prudemment le pre Fouchard. votre sant, et bonsoir!

Ils achevrent la seconde bouteille. Prosper, tant revenu de
l'curie, donna un coup de main, pour charger, en travers de la
brouette, la place des deux moutons morts, les pains que Silvine
avait mis dans un sac. Mais il ne rpondit mme pas, il tourna le
dos, quand son frre et les deux autres s'en allrent, disparurent
avec la brouette, dans la neige, en rptant:

-- Bien le bonsoir, au plaisir!

Le lendemain, aprs le djeuner, comme le pre Fouchard se
trouvait seul, il vit entrer Goliath en personne, grand, gros, le
visage rose, avec son tranquille sourire. S'il prouva un
saisissement, cette brusque apparition, il n'en laissa rien
paratre. Il clignait les paupires, tandis que l'autre s'avanait
et lui serrait rondement la main.

-- Bonjour, pre Fouchard.

Alors seulement, il sembla le reconnatre.

-- Tiens! c'est toi, mon garon... Oh! tu as encore forci. Comme
te voil gras!

Et il le dvisageait, vtu d'une sorte de capote en gros drap
bleu, coiff d'une casquette de mme toffe, l'air cossu et
content de lui. Du reste, il n'avait aucun accent, parlait avec la
lenteur empte des paysans du pays.

-- Mais oui, c'est moi, pre Fouchard... Je n'ai pas voulu revenir
par ici, sans vous dire un petit bonjour.

Le vieux restait mfiant. Qu'est-ce qu'il venait faire, celui-l?
Avait-il su la visite des francs-tireurs la ferme, la veille? Il
fallait voir. Tout de mme, comme il se prsentait poliment, le
mieux tait de lui rendre sa politesse.

-- Eh bien! Mon garon, puisque tu es si gentil, nous boirons un
coup.

Il prit la peine d'aller chercher deux verres et une bouteille.
Tout ce vin bu lui saignait le coeur, mais il fallait savoir
offrir, dans les affaires. Et la scne de la soire recommena,
ils trinqurent avec les mmes gestes, les mmes paroles.

-- votre sant, pre Fouchard.

-- la tienne, mon garon.

Puis, Goliath, complaisamment, s'oublia. Il regardait autour de
lui, en homme qui a du plaisir se rappeler les choses anciennes.
Il ne parla pourtant point du pass, pas plus que du prsent,
d'ailleurs. La conversation roula sur le grand froid qui allait
gner les travaux de la campagne; heureusement que la neige avait
du bon, a tuait les insectes. peine eut-il une expression de
vague chagrin, en faisant allusion la haine sourde, au mpris
pouvant qu'on lui avait tmoigns dans les autres maisons de
Remilly. N'est-ce pas? Chacun est de son pays, c'est tout simple
qu'on serve son pays comme on l'entend. Mais, en France, il y
avait des choses sur lesquelles on avait de drles ides. Et le
vieux le regardait, l'coutait, si raisonnable, si conciliant,
avec sa large figure gaie, en se disant que ce brave homme-l
n'tait srement pas venu dans de mauvaises intentions.

-- Alors, vous tes donc tout seul aujourd'hui, pre Fouchard?

-- Oh! Non, Silvine est l-bas qui donne manger aux vaches...
Est-ce que tu veux la voir, Silvine?

Goliath se mit rire.

-- Ma foi, oui... Je vais vous dire a franchement, c'est pour
Silvine que je suis venu.

Du coup, le pre Fouchard se leva, soulag, criant pleine voix:

-- Silvine! Silvine!... Il y a quelqu'un pour toi!

Et il s'en alla, sans crainte dsormais, puisque la fille tait l
pour protger la maison. Quand a tient un homme si longtemps,
aprs des annes, il est fichu.

Lorsque Silvine entra, elle ne fut pas surprise de trouver
Goliath, qui tait rest assis et qui la regardait avec son bon
sourire, un peu gn pourtant. Elle l'attendait, elle s'arrta
simplement, aprs avoir franchi le seuil, dans un raidissement de
tout son tre. Et Charlot qui la rejoignait en courant, se jeta
dans ses jupes, tonn d'apercevoir un homme qu'il ne connaissait
pas.

Il y eut un silence, un embarras de quelques secondes.

-- Alors, c'est le petit? Finit par demander Goliath, de sa voix
conciliante.

-- Oui, rpondit Silvine durement.

Le silence recommena. Il tait parti au septime mois de sa
grossesse, il savait bien qu'il avait un enfant, mais il le voyait
pour la premire fois. Aussi voulut-il s'expliquer, en garon de
sens pratique qui est convaincu d'avoir de bonnes raisons.

-- Voyons, Silvine, je comprends bien que tu m'as gard de la
rancune. Ce n'est pourtant pas trs juste... Si je suis parti, et
si je t'ai fait cette grosse peine, tu aurais d te dire dj que
c'tait peut-tre parce que je n'tais pas mon matre. Quand on a
des chefs, on doit leur obir, n'est-ce pas? Ils m'auraient envoy
cent lieues, pied, que j'aurais fait le chemin. Et,
naturellement, je ne pouvais pas parler: a m'a assez crev le
coeur, de m'en aller ainsi, sans te souhaiter le bonsoir...
Aujourd'hui, mon Dieu! Je ne te raconterai pas que j'tais certain
de revenir. Cependant, j'y comptais bien, et, tu le vois, me
revoil...

Elle avait dtourn la tte, elle regardait la neige de la cour,
par la fentre, comme rsolue ne pas entendre. Lui, que ce
mpris, ce silence obstin troublaient, interrompit ses
explications, pour dire:

-- Sais-tu que tu as encore embelli!

En effet, elle tait trs belle, dans sa pleur, avec ses grands
yeux superbes qui clairaient tout son visage. Ses lourds cheveux
noirs la coiffaient comme d'un casque de deuil ternel.

-- Sois gentille, voyons! Tu devrais sentir que je ne te veux pas
de mal... Si je ne t'aimais plus, je ne serais pas revenu, bien
sr... Puisque me revoil et que tout s'arrange, nous allons nous
revoir, n'est-ce pas?

D'un mouvement brusque, elle s'tait recule, et le regardant en
face:

-- Jamais!

-- Pourquoi jamais? est-ce que tu n'es pas ma femme, est-ce que
cet enfant n'est pas nous?

Elle ne le quittait pas des yeux, elle parla lentement.

-- coutez, il vaut mieux en finir tout de suite...



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