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Paul Féval

LE DERNIER VIVANT

(1871)




Table des matières

Au lecteur.

PREMIÈRE PARTIE Les ciseaux de l'accusée.

Récit préliminaire.

I Comment je retrouvai Lucien--Bureau de M. de Méricourt

II Pourboire de Pélagie--Maison du Dr Chapart

III Grand paysage--L'âme de Lucien.

IV Le cas de Lucien Thibaut

V Sommeil--Apparition.

VI Réveil--Mon roman.

VII Jeanne.

VIII Assassin.

IX Ce qui me resta de l'entrevue.

X Bébelle--Pantalon crotté.

Le dossier de Lucien Thibaut

Récit intermédiaire de Geoffroy.

Suite du dossier de Lucien Thibaut

Récit intermédiaire de Geoffroy.

Extrait du journal «Le Pirate».

Introduction du roman.

Suite du récit de Geoffroy.

Épreuves du «Pirate».

Suite de l'introduction du roman.

Suite du récit de Geoffroy.

Suite du dossier de Lucien.

DEUXIÈME PARTIE Le défenseur de sa femme.

Récit de Geoffroy.

I J.-H.-M. Calvaire.

II Une lettre du comte Albert

III L'incomparable Olympe.

IV Le petit clerc.

V La famille Chapart

Nuit du 7 au 8 décembre: évasion de Jeanne Récit fait par Lucien
de ce qui se passa sur le Quai de l'Horloge.

Récit de Geoffroy.

OEuvres de J.-B.-M. Calvaire.

I Le Fils Jacques.

II Les revenus de la tontine.

III Coup d'oeil sur la belle société des environs de Méricourt

IV Changement de règne.

Quatrième ouvrage de J.-B.-M. Calvaire Le Codicille.

Sixième ouvrage de J.-B.-M. Calvaire La nourriture de l'affaire.

Septième ouvrage de J.-B.-M. Calvaire Du sang et des fleurs.

Avant-propos.

I La Couronne.

II Une pièce de la mécanique Louaisot.

III La petite Pologne.

IV L'outil est-il bon?

V Ce que valait l'outil.

Neuvième ouvrage de J.-B.-M. Calvaire
Le dessous des cartes dans l'Affaire des ciseaux.

Annexe aux oeuvres de J.-B. Martroy
L'évasion de l'accusée--Les deux soeurs.

Récit de Geoffroy.

Correspondance.

Suite du récit de Geoffroy.

Dernière lettre de Martroy.

Récit du conseiller Ferrand.

Récit de Geoffroy.

Récit de Fanchette.

Dernier récit de Geoffroy.




Au lecteur

_J'ai reçu mission de livrer à la publicité le récit d'un événement
auquel je pris dans le temps une part indirecte. Mon rôle, au milieu des
singulières aventures qui vont être mises sous les yeux du lecteur,
n'eut qu'une importance tardive, mais contribua quelque peu au
dénouement inespéré du drame._

_Le malheureux éclat donné par la dernière guerre aux agissements de
certains hommes d'argent, patriotes au point de manger la patrie, a
rappelé l'attention publique vers l'origine souvent peu honorable--et
parfois infâme--des fortunes acquises dans les fournitures militaires._

_Il ne faut point chercher ailleurs la raison d'être de ce livre, où la
question d'argent tient en apparence peu de place, noyée qu'elle est
dans un véritable océan d'aventures. Chacun a intérêt à bien établir
qu'aucun argent volé n'est entré chez lui, soit anciennement, soit
depuis peu, en un temps où les accusations pleuvent, remplaçant la grêle
des balles et des obus._

_Le cours des années, en éclaircissant les rangs des compagnons de ma
jeunesse, avait laissé un cher, un excellent ami, seul juge de la
question de savoir s'il fallait taire à tout jamais cette histoire, plus
curieuse que la plupart des romans._

_Mon ami a décidé que l'histoire devait être écrite et j'ai pris la
plume._

Geoffroy de Roeux.

_PS. Les noms des personnes et ceux des localités sont, comme de raison,
déguisés._




PREMIÈRE PARTIE

Les ciseaux de l'accusée




Récit préliminaire

I

Comment je retrouvai Lucien--Bureau de M. de Méricourt


(Juillet 1866.) Je connaissais vaguement, par les journaux et aussi par
nos amis communs--qui avaient autant de répugnance à parler que moi à
interroger,--l'affreux malheur dont la vie de Lucien Thibaut était
accablée. Jamais il ne m'en avait entretenu lui-même dans ses lettres,
quoiqu'il m'écrivît assez souvent.

Cette réserve, qui pourrait paraître bizarre, car j'étais son meilleur
camarade d'enfance, sera expliquée par les faits.

J'étais à Paris depuis plus d'une semaine, cherchant l'adresse de Lucien
du matin au soir, et ne faisant pas autre chose. Je m'étais enquis
partout, même à la préfecture de police.

Lucien restait pour moi introuvable, lorsqu'on m'indiqua le bureau de M.
Louaisot de Méricourt, rue Vivienne.

Je ne fus pas sans demander ce qu'était ce M. Louaisot. On me répondit
que le quartier Vivienne produisait une certaine quantité de spécialités
ou providences. Il y a le théâtre du Palais-Royal et ses annexes pour
les Anglais, Mme Sitt pour les cors aux pieds, le Coq-d'Or pour
rassortir les morceaux de soie, etc.

M. Louaisot de Méricourt avait la spécialité des renseignements. Il
était providence pour les gens qui cherchent.

Il demeurait au cinquième étage, dans une assez belle maison, dont les
derrières donnaient sur la toiture vitrée du passage Colbert. Son nom
était franchement écrit sur sa porte.

Je fus reçu par une cauchoise des Bouffes-Parisiens, douée d'un
embonpoint remarquable et d'une fraîcheur vraiment triomphante. Elle
portait robe de soie et coiffe de dentelles; chacun de ses pendants
d'oreilles devait peser trois louis.

Elle avait l'air brusque, mais gai, d'une servante-maîtresse, et
beaucoup d'accent.

--Bonjour, ça va bien? me dit-elle, sans me laisser le temps de parler.
Pas mal, et vous? Le patron est là. Ceux du gouvernement ont du temps
pour déjeuner à la fourchette et le billard; mais lui, toujours sur le
pont. Est-ce pour affaire de commerce ou plus délicate?

Elle me coupa la parole au moment où j'allais répondre, et ajouta, en
clignant de l'oeil:

--Entrez toujours; on ne paye qu'en sortant. Ceux du gouvernement,
j'entends les renseignements, sont censés _gratis_, mais vas-y voir!
Rien sans pourboire, et des raides! Ici, au moins, on ne fait pas
d'embarras.

Elle ouvrit une porte intérieure et cria à pleins poumons:

--Eh! patron! en voilà un nouveau qui n'est pas encore venu, faut-il le
faire entrer?

Et sans attendre la réponse du «patron», elle me poussa au travers de la
porte, qu'elle referma sur moi.

J'étais seul avec le patron: un vigoureux gaillard d'une quarantaine
d'années, qui faisait assez bien la paire avec sa robuste normande.

Il portait une magnifique robe de chambre écossaise, dont les couleurs
éclataient comme des cris d'incendie, par-dessus un pantalon de drap
noir, abondamment crotté. Ses larges et forts souliers, non moins
maculés de boue, étaient commodément posés auprès de lui sur une chaise,
et il avait fourré ses gros pieds dans des pantoufles de drap écarlate,
brodé d'or.

Une calotte turque, ornée d'une touffe gigantesque, reposait avec
coquetterie sur ses cheveux très pommadés, mais mal peignés.

Je ne puis prétendre que le premier aspect avec de M. Louaisot de
Méricourt fût tout à fait à son avantage. Je lui trouvai l'air par
moitié d'un souteneur de libres penseuses, par moitié d'un notaire de
campagne effronté, rusé, âpre à la mauvaise besogne et bravement filou.

Sa face volumineuse, presque aussi fraîche que celle de la cauchoise,
son nez court, charnu, mais recourbé comme un bec de perroquet entre ses
deux grosses joues, sa petite bouche sans lèvres qui restait volontiers
toute ronde ouverte, comme pour remplir convenablement l'énorme espace
que la brièveté du nez laissait au développement du menton, tout cela
aurait poussé au comique ultra-bourgeois et même un peu à la caricature,
sans le regard de deux yeux bien fendus, deux très beaux yeux, en
vérité, qui vous faisaient subir un examen hardi, tranchant et plein
d'autorité, quoi qu'ils fonctionnassent derrière une paire de lunettes.

Sans ses yeux, M. Louaisot de Méricourt aurait été un pur grotesque.

Avec ses yeux, ce pouvait être un charlatan très déterminé et même un
dangereux coquin.

Assis dans son fauteuil de cuir aux formes ramassées, il paraissait
plutôt petit, mais quand il se leva pour me recevoir, je vis qu'il était
de bonne taille ordinaire, grâce à ses jambes qu'il avait démesurément
longues.

--Vous permettez, n'est-ce pas? me dit-il, continuant de manger un
morceau de veau rôti, sous le pouce, tout en feuilletant avec la pointe
de son couteau un dossier assez compact qui était devant lui sur la
table, chargée de paperasses en désordre. Si vos journées, à vous, ont
plus de vingt-quatre heures, mes sincères compliments; moi, je n'ai pas
même le temps de brouter en repos: je mange l'avoine dans mon sac comme
les chevaux de citadine.... De la part de qui, s'il vous plaît?

Il me montra du doigt une chaise, et comme je ne comprenais pas sa
question, il l'expliqua, disant:

--Je me fais l'honneur de vous demander quel est celui de mes honorables
amis ou clients qui vous envoie vers moi. Je prononçai le nom de la
personne qui m'avait indiqué sa maison.

Il prit aussitôt un petit carnet dont la tranche formait un escalier
alphabétique, et l'ouvrit à la lettre voulue.

Pendant qu'il consultait ce livre d'or de sa clientèle, mon regard
parcourut son bureau, qui était une chambre assez grande, mais basse
d'étage, et dont les murailles, du plancher au plafond, se tapissaient
de cartons.

Le mobilier, très simple, avait dû être acheté rue Beaubourg, sauf deux
consoles, ébène et écaille, toutes fleuries de pierres précieuses qui
semblaient fort étonnées de se trouver en pareille compagnie.

De même, parmi les estampes communes que les cartons reléguaient aux
deux côtés de la cheminée, je vis, non sans surprise, deux Théodore
Rousseau de la meilleure manière, et un véritable bijou signé Isabey.

--Fort bien, me dit-il quand il eut consulté son livre: c'est un client
qui doit être content de moi. À qui ai-je l'avantage de parler?

--Je m'appelle Geoffroy de Roeux.

--Respectable noblesse! murmura M. Louaisot avec un signe de tête
amateur. Comte, marquis, baron?...

--Simple chevalier-banneret, s'il vous plaît, interrompis-je un peu
impatienté.

M.



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