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Text on one page: Few Medium Many
Mme les
coups de vent terribles d'octobre et de mars lui donnaient une me, une
voix de colre et de plainte, quand ils soufflaient au travers de sa
fort de pignons et d'arcatures, de colonnettes et de roses. Le soleil
enfin la faisait vivre, du jeu mouvant de la lumire, depuis le matin,
qui la rajeunissait d'une gaiet blonde, jusqu'au soir, qui, sous les
ombres lentement allonges, la noyait d'inconnu. Et elle avait son
existence intrieure, comme le battement de ses veines, les crmonies
dont elle, vibrait toute, avec le branle des cloches, la musique des
orgues, le chant des prtres.

Toujours la vie frmissait en elle: des bruits perdus, le murmure d'une
messe basse; l'agenouillement lger d'une femme, un frisson peine
devin, rien que l'ardeur dvote d'une prire, dite sans paroles, bouche
close.

Maintenant que les jours croissaient, Anglique, le matin et le soir,
restait longuement accoude au balcon, cte cte avec sa grande amie
la cathdrale. Elle l'aimait plus encore le soir, quand elle n'en voyait
que la masse norme se dtacher d'un bloc sur le ciel toil. Les plans
se perdaient, peine distinguait-elle les arcs-boutants jets comme des
ponts dans le vide. Elle la sentait veille sous les tnbres, pleine
d'une songerie de sept sicles, grande des foules qui avaient espr et
dsespr devant ses autels. C'tait une veille continue, venant de
l'infini du pass, allant l'ternit de l'avenir, la veille
mystrieuse et terrifiante d'une maison o Dieu ne pouvait dormir. Et,
dans la masse noire, immobile et vivante, ses regards retournaient
toujours la fentre d'une chapelle du choeur, au ras des arbustes du
Clos-Marie, la seule qui s'allumt, ainsi qu'un oeil vague ouvert sur la
nuit. Derrire, l'angle d'un pilier, brlait une lampe de sanctuaire.
Justement, cette chapelle tait celle que les abbs d'autrefois avaient
donne Jean V d'Hautecoeur et ses descendants, avec le droit d'y
tre ensevelis, en rcompense de leur largesse. Consacre saint
Georges, elle avait un vitrail du douzime sicle, o l'on voyait peinte
la lgende du saint. Ds le crpuscule, la lgende renaissait de
l'ombre, lumineuse, comme une apparition; et c'tait pourquoi Anglique,
les yeux rveurs et charms, aimait la fentre.

Le fond du vitrail tait bleu, la bordure, rouge. Sur ce fond d'une
sombre richesse, les personnages, dont les draperies volantes
indiquaient le nu, s'enlevaient en teintes vives, chaque partie faite de
verres colors, ombrs de noir, pris dans les plombs. Trois scnes de
la lgende, superposes, occupaient la fentre, jusqu' l'archivolte.
Dans le bas, la fille du roi, sortie de la ville en habits royaux, pour
tre mange, rencontrait saint Georges, prs de l'tang, d'o mergeait
dj la tte du monstre; et une banderole portait ces mots: Bon
chevalier, ne te peris pas pour moy, car tu ne me pourrois ayder ne
delivrer, mais periroys avec moy. Puis, au milieu, c'tait le combat,
le saint cheval traversant le monstre de part en part, ce
qu'expliquait cette phrase: George brandit tellement sa lance qu'il
navra le dragon et le gecta terre. Enfin, au-dessus, la fille du roi
emmenait la ville le monstre vaincu:

George dist: gecte luy ta ceincture entour le col, et ne te doubte en
rien, belle fille. Et quant elle eut ce faict, le dragon la suyvit comme
un tres debonnaire chien. Lors de son excution, le vitrail devait tre
surmont, dans le plein cintre, d'un motif d'ornement. Mais, plus tard,
quand la chapelle appartint aux Hautecoeur, ils remplacrent ce motif
par leurs armes.

Et c'tait ainsi que, durant les nuits obscures, flambaient, au dessus
de la lgende, des armoiries de travail plus rcent, clatantes.
cartel, un et quatre, deux et trois, de Jrusalem et d'Hautecoeur; de
Jrusalem, qui est d'argent la croix potence d'or, cantonnes de
quatre croisettes de mme; d'Hautecoeur, qui est d'azur la forteresse
d'or, avec un cusson de sable au coeur d'argent en abme, le tout
accompagn de trois fleurs de lis d'or, deux en chef, une en pointe.
L'cu tait soutenu, de dextre et de senestre, par deux chimres d'or,
et timbr, au milieu d'un plumail d'azur, du casque d'argent, damasquin
d'or, tar de front et ferm d'onze grilles, qui est le casque des ducs,
marchaux de France, seigneurs titrs et chefs de compagnies
souveraines. Et, pour devise: Si Dieu volt ie vueil..

Peu peu, force de le voir perant le monstre de sa lance, tandis que
la fille du roi levait ses mains jointes, Anglique s'tait passionne
pour saint Georges. cette distance, elle distinguait mal les figures,
elle les apercevait dans un agrandissement de songe, la fille mince,
blonde, avec son propre visage, le saint candide et superbe, d'une
beaut d'archange.

C'tait elle qu'il venait dlivrer, elle lui aurait bais les mains de
gratitude. Et, cette aventure qu'elle rvait confusment, une
rencontre au bord d'un lac, un grand pril dont la sauvait un jeune
homme plus beau que le jour, se mlait le souvenir de sa promenade au
chteau d'Hautecoeur, toute une vocation du donjon fodal, debout sur
le ciel, peupl des hauts seigneurs de jadis. Les armoiries luisaient
comme un astre des nuits d't, elle les connaissait bien, les lisait
couramment, avec leurs mots sonores, elle qui brodait souvent des
blasons. Jean V s'arrtait de porte en porte, dans la ville ravage par
la peste, montait baiser les mourants sur la bouche et les gurissait,
en disant: Si, Dieu veut, je veux. Flicien III, prvenu qu'une
maladie empchait Philippe le Bel de se rendre en Palestine, y allait
pour lui, pieds nus, un cierge au poing, ce qui lui avait fait octroyer
un quartier des armes de Jrusalem. D'autres, d'autres histoires
s'voquaient, surtout celle des dames d'Hautecoeur, les Mortes
heureuses, ainsi que les nommait la lgende. Dans la famille, les femmes
mouraient jeunes, en plein bonheur. Parfois, deux, trois gnrations
taient pargnes, puis la mort reparaissait, souriante, avec des mains
douces, et emportait la fille ou la femme d'un Hautecoeur, les plus
vieilles vingt ans, au moment de quelque grande flicit d'amour,
Laurette, fille de Raoul Ier, le soir de ses fianailles avec son cousin
Richard, qui habitait le chteau, s'tant mise sa fentre, l'aperut
la sienne, de la tour de David la tour de Charlemagne; et elle crut
qu'il l'appelait, et comme un rayon de lune jetait entre eux un pont de
clart, elle marcha vers lui; mais, au milieu, dans sa hte, un faux pas
la fit sortir du rayon, elle tomba et se brisa au pied des tours; si
bien que, depuis ce temps, chaque nuit, lorsque la lune est pure, elle
marche dans l'air, autour du chteau, que baigne de blancheur le muet
frlement de sa robe immense. Balbine, femme d'Herv VII, crut pendant
six mois son mari tu la guerre; puis, un matin qu'elle l'attendait
toujours, au sommet du donjon, elle le reconnut sur la route qui
rentrait, elle descendit en courant, si perdue de joie, qu'elle en
mourut la dernire marche de l'escalier; et, aujourd'hui, au travers
des ruines, ds que tombait le crpuscule, elle descendait encore, on la
voyait courir d'tage en tage, filer par les couloirs et les pices,
passer comme une ombre derrire les fentres bantes, ouvertes sur le
vide. Toutes revenaient, Ysabeau, Gudule, Yvonne, Austreberthe, toutes
les Mortes heureuses, aimes de la mort qui leur avait pargn la vie,
en les enlevant d'un coup d'aile, trs jeunes, dans le ravissement de
leur premier bonheur. Certaines nuits, leur vol blanc emplissait le
chteau, ainsi qu'un vol de colombes.

Et jusqu' la dernire d'elles, la mre du fils de Monseigneur, qu'on
avait trouve tendue sans vie devant le berceau de son enfant, o,
malade, elle s'tait trane pour mourir, foudroye par la joie de
l'embrasser. Ces histoires hantaient l'imagination d'Anglique: elle en
parlait comme de faits certains, arrivs la veille; elle avait lu les
noms de Laurette et de Balbine sur de vieilles pierres tombales,
encastres dans les murs de la chapelle. Alors, pourquoi donc ne
mourrait-elle pas toute jeune, heureuse elle aussi? Les armoiries
rayonnaient, le saint descendait de son vitrail, et elle tait ravie au
ciel, dans le petit souffle d'un baiser. La Lgende le lui avait
enseign: n'est-ce pas le miracle qui est la rgle commune, le train
ordinaire des choses? Il existe l'tat aigu, continu, s'opre avec une
facilit extrme, tous propos, se multiplie, s'tale, dborde, mme
inutilement, pour le plaisir de nier les lois de la nature. On vit de
plain-pied avec Dieu. Abagar, roi d'Edesse, crit Jsus qui lui
rpond.

Ignace reoit des lettres de la Vierge. En tous lieux, la Mre et le
Fils apparaissent, prennent des dguisements, causent d'un air de
bonhomie souriante. Lorsqu'il les rencontre, tienne est plein de
familiarit. Toutes les vierges pousent Jsus, les martyrs montent au
ciel s'unir Marie. Et, quant aux anges et aux saints, ils sont les
ordinaires compagnons des hommes, vont, viennent, passent au travers des
murs, se montrent en rve, parlent du haut des nuages, assistent la
naissance et la mort, soutiennent dans les supplices, dlivrent des
cachots, apportent des rponses, font des commissions. Sur leurs pas,
c'est une floraison inpuisable de prodiges. Sylvestre attache la gueule
d'un dragon avec un fil. La terre se hausse, pour servir de sige
Hilaire, que ses compagnons voulaient humilier.

Une pierre prcieuse tombe dans le calice de saint Loup. Un arbre crase
les ennemis de saint Martin, un chien lche un livre, un incendie cesse
de brler, quand il l'ordonne. Marie l'gyptienne marche sur la mer, des
mouches miel s'chappent de la bouche d'Ambroise, sa naissance.
Continuellement, les saints gurissent les yeux malades, les membres
paralyss ou desschs, la lpre, la peste surtout. Pas une maladie ne
rsiste au signe de la croix. Dans une foule, les souffrants et les
faibles sont mis part, pour tre guris en masse, d'un coup de foudre.
La mort est vaincue, les rsurrections sont si frquentes, qu'elles
rentrent dans les petits vnements de chaque jour.



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