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Text on one page: Few Medium Many
Pas une maladie ne
rsiste au signe de la croix. Dans une foule, les souffrants et les
faibles sont mis part, pour tre guris en masse, d'un coup de foudre.
La mort est vaincue, les rsurrections sont si frquentes, qu'elles
rentrent dans les petits vnements de chaque jour. Et, lorsque les
saints eux-mmes ont rendu l'me, les prodiges ne s'arrtent pas, ils
redoublent, ils sont comme les fleurs vivaces de leurs tombeaux. Deux
fontaines d'huile, remde souverain, coulent des pieds et de la tte de
Nicolas.

Une odeur de rose monte du cercueil de Ccile, quand on l'ouvre. Celui
de Dorothe est plein de manne. Tous les os des vierges et des martyrs
confondent les menteurs, forcent les voleurs restituer leurs larcins,
exaucent les voeux des femmes striles, rendent la sant aux moribonds.
Plus rien n'est impossible, l'invisible rgne, l'unique loi est le
caprice du surnaturel.

Dans les temples, les enchanteurs s'en mlent, on voit des faucilles
faucher toutes seules et des serpents d'airain se mouvoir, on entend des
statues de bronze rire et des loups chanter.

Aussitt, les saints rpondent, les accablent: des hosties sont changes
en chair vivante, des images du Christ laissent chapper du sang, des
btons plants en terre fleurissent, des sources jaillissent, des pains
chauds se multiplient aux pieds des indigents, un arbre s'incline et
adore Jsus; et encore les ttes coupes parlent, les calices briss se
rparent d'eux-mmes, la pluie s'carte d'une glise pour noyer les
palais voisins, la robe des solitaires ne s'use point, se refait
chaque saison, comme une peau de bte. En Armnie, les perscuteurs
jettent la mer les cercueils de plomb de cinq martyrs, et celui qui
contient la dpouille de l'aptre Barthlemy prend la tte, et les
quatre autres l'accompagnent, pour lui faire honneur, et tous, dans le
bel ordre d'une escadre, ils flottent lentement sous la brise, par de
longues tendues de mer, jusqu'aux rives de Sicile.

Anglique croyait fermement aux miracles. Dans son ignorance, elle
vivait entoure de prodiges, le lever des astres et l'closion des
simples violettes. Cela lui semblait fou, de s'imaginer le monde comme
une mcanique, rgie par des lois fixes.

Tant de choses lui chappaient, elle se sentait si perdue, si faible,
au milieu de forces dont il lui tait impossible de mesurer la
puissance, et qu'elle n'aurait pas mme souponnes, sans les grands
souffles, parfois, qui lui passaient sur la face! Aussi, en chrtienne
de la primitive glise, nourrie des lectures de la Lgende,
s'abandonnait-elle, inerte, entre les mains de Dieu, avec la tache du
pch originel effacer; elle n'avait aucune libert, Dieu seul pouvait
oprer son salut en lui envoyant la grce; et la grce tait de l'avoir
amene sous le toit des Hubert, l'ombre de la cathdrale, vivre une
vie de soumission, de puret et de croyance. Elle l'entendait gronder au
fond d'elle, le dmon du mal hrditaire. Qui sait ce qu'elle serait
devenue, dans le sol natal? une mauvaise fille sans doute, tandis
qu'elle grandissait en sant nouvelle, chaque saison, dans ce coin
bni. N'tait-ce pas la grce, ce milieu fait des contes qu'elle savait
par coeur, de la foi qu'elle y avait bue, de l'au-del mystique o elle
baignait, ce milieu de l'invisible o le miracle lui semblait naturel,
de niveau avec son existence quotidienne?

Il l'armait pour le combat de la vie; comme la grce armait les martyrs.
Et elle le crait elle-mme, son insu: il naissait de son imagination
chauffe de fables, des dsirs inconscients de sa pubert; il
s'largissait de tout ce qu'elle ignorait, s'voquait de l'inconnu qui
tait en elle et dans les choses. Tout venait d'elle pour retourner
elle, l'homme crait Dieu pour sauver l'homme, il n'y avait que le rve.
Parfois, elle s'tonnait, se touchait le visage, pleine de trouble,
doutant de sa propre matrialit. N'tait-elle pas une apparence qui
disparatrait, aprs avoir cr une illusion?

Une nuit de mai, ce balcon o elle passait de si longues heures, elle
clata en larmes. Elle n'avait point de tristesse, elle tait
bouleverse par une attente, bien que personne ne dt venir. Il faisait
trs noir, le Clos-Marie se creusait comme un trou d'ombre, sous le ciel
cribl d'toiles, et elle ne distinguait que les masses tnbreuses des
vieux ormes de l'vch et de l'htel Voincourt. Seul, le vitrail de la
chapelle luisait. Si personne ne devait venir, pourquoi donc son coeur
battait-il ainsi, larges coups? C'tait une attente qui datait de
loin, du fond de sa jeunesse, une attent qui avait grandi avec l'ge,
pour aboutir cette fivre anxieuse de sa pubert. Rien ne l'aurait
surprise, il y avait des semaines qu'elle entendait bruire des voix,
dans ce coin de mystre peupl de son imagination.

La Lgende y avait lch son monde surnaturel de saints et de saintes,
le miracle tait prt y fleurir. Elle comprenait bien que tout
s'animait, que les voix venaient des choses, jadis silencieuses, que les
feuilles des arbres, les eaux de la Chevrote, les pierres de la
cathdrale lui parlaient. Mais qui donc annonait ainsi les
chuchotements de l'invisible, que voulaient faire d'elle les forces
ignores, soufflant de l'au-del et flottant dans l'air? Elle restait
les yeux sur les tnbres, comme un rendez-vous que personne ne lui
avait donn, et elle attendait, elle attendait toujours, jusqu' tomber
de sommeil, tandis qu'elle sentait l'inconnu dcider de sa vie, en
dehors de son vouloir. Pendant une semaine, Anglique pleura ainsi, dans
la nuit sombre. Elle revenait l, et patientait. L'enveloppement, autour
d'elle, continuait, augmentait chaque soir, comme si l'horizon se ft
rtrci et l'et oppresse. Les choses pesaient sur son coeur, les voix
maintenant bourdonnaient au fond de son crne, sans qu'elle les entendt
plus clairement. C'tait une prise de possession lente, toute la nature,
la terre avec le vaste ciel entrant dans son tre. Au moindre bruit, ses
mains brlaient, ses yeux s'efforaient de percer les tnbres. tait-ce
enfin le prodige attendu? Non, rien encore, rien que le battement
d'ailes d'un oiseau de nuit, sans doute. Et elle tendait de nouveau
l'oreille, elle percevait jusqu'au bruissement diffrent des feuilles,
dans les ormes et dans les saules. Vingt fois, ainsi, un frisson la
secoua toute, lorsqu'une pierre roulait dans le ruisseau ou qu'une bte
rdeuse glissait d'un mur. Elle se penchait, dfaillante. Rien, rien
encore. Enfin, un soir qu'une obscurit plus chaude tombait du ciel.
sans lune, quelque chose commena. Elle craignit de se tromper, cela
tait si lger, presque insensible, un petit bruit, nouveau parmi les
bruits qu'elle connaissait. Il tardait se reproduire, elle retenait
son haleine. Puis, il se fit entendre plus fort, toujours confus. Elle
aurait dit le bruit lointain, peine devin, d'un pas, ce tremblement
de l'air annonant une approche, hors de la vue et des oreilles. Ce
qu'elle attendait venait de l'invisible, sortait lentement de tout ce
qui frissonnait son entour. Pice pice, cela se dgageait de son
rve, comme une ralisation des vagues souhaits de sa jeunesse. tait ce
le saint Georges du vitrail qui, de ses pieds muets d'image peinte,
foulait les hautes herbes pour monter vers elle? La fentre justement
plissait, elle ne voyait plus nettement le saint, pareil une petite
nue pourpre, brouille, vapore. Cette nuit-l, elle n'en put
apprendre davantage. Mais, le lendemain, la mme heure, par la mme
obscurit, le bruit augmenta, se rapprocha un peu. C'tait un bruit de
pas, certainement, des pas de vision effleurant le sol. Ils cessaient,
ils reprenaient, ici et l, sans qu'il ft possible de prciser
l'endroit. Peut-tre lui arrivaient-ils du jardin des Voincourt, quelque
promeneur nocturne attard sous les ormes. Peut-tre, plutt,
sortaient-ils des massifs touffus de l'vch, des grands lilas dont
l'odeur violente lui noyait le coeur. Elle avait beau fouiller les
tnbres, son oue seule l'avertissait du prodige attendu, son odorat
aussi, ce parfum accru des fleurs, comme si une haleine s'y ft mle.
Et, pendant plusieurs nuits, le cercle des pas se resserra sous le
balcon, elle les couta s'avancer jusqu'au mur, ses pieds. L, ils
s'arrtaient, et un long silence se faisait alors, et l'enveloppement
s'achevait, cette treinte lente et grandissante de l'ignor, o elle se
sentait dfaillir.

Les soires suivantes, parmi les toiles, elle vit paratre le mince
croissant de la lune nouvelle. Mais l'astre dclinait avec le jour
finissant et s'en allait, derrire le comble de la cathdrale, pareil
un oeil de clart vive que la paupire recouvre. Elle le suivait, le
regardait s'largir chaque crpuscule, impatiente de ce flambeau, qui
allait enfin clairer l'invisible.

Peu peu, eu effet, le Clos-Marie sortait de l'obscurit, avec les
ruines de son vieux moulin, ses bouquets d'arbres, son ruisseau rapide.
Et alors, dans la lumire, la cration continua. Ce qui venait du rve
finit par prendre l'ombre d'un corps. Car elle n'aperut d'abord qu'une
ombre efface se mouvant sous la lune. Qu'tait-ce donc? l'ombre d'une
branche balance par le vent? Parfois, tout s'vanouissait, le champ
dormait dans une immobilit de mort, elle croyait une hallucination de
sa vue. Puis, le doute ne fut plus possible, une tache sombre avait
franchi un espace clair, se glissant d'un saule un autre. Elle la
perdait, la retrouvait, sans jamais arriver la dfinir. Un soir, elle
crut reconnatre la fuite leste de deux paules, et ses yeux se
portrent aussitt sur le vitrail: il tait gristre, comme vid, teint
par la lune qui l'clairait en plein. Ds ce moment, elle remarqua que
l'ombre vivante s'allongeait, se rapprochait de sa fentre, gagnant
toujours, de trous noirs en trous noirs, parmi les herbes, le long de
l'glise: mesure qu'elle la devinait plus proche, une motion
grandissante l'envahissait, cette sensation nerveuse qu'on prouve
tre regard par des yeux de mystre, qu'on ne voit point. Srement, un
tre tait l; sous les feuilles, qui, les regards levs, ne la quittait
plus.



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