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Text on one page: Few Medium Many
Elle avait, sur les mains, sur le visage, l'impression physique de
ces regards, longs, trs doux, craintifs aussi; elle ne s'y drobait
pas, parce qu'elle les sentait purs, venus du monde enchant de la
Lgende; et son anxit premire se changeait, en un trouble dlicieux,
dans sa certitude du bonheur. Une nuit, brusquement, sur la terre
blanche de lune, l'ombre se dessina d'une ligne franche et nette,
l'ombre d'un homme, qu'elle ne pouvait voir, cach derrire les saules.
L'homme ne bougeait pas, elle regarda longtemps l'ombre immobile.

Ds lors, Anglique eut un secret. Sa chambre nue, badigeonne la
chaux, toute blanche, en tait emplie. Elle restait des heures, dans son
grand lit, o elle se perdait, si mine, les yeux clos, mais ne dormant
pas, revoyant toujours l'ombre immobile, sur le sol clatant. l'aube,
quand elle rouvrait les paupires, ses regards allaient de l'armoire
norme au vieux coffre, du pole de faence la petite table de
toilette, dans la surprise de ne pas retrouver l ce profil mystrieux,
qu'elle et dessin d'un trait sr, de mmoire. Elle l'avait revu en
dormant, glisser parmi les bruyres ples de ses rideaux. Ses songes
comme sa veille en taient peupls. C'tait une ombre compagne de la
sienne, elle avait deux ombres, bien qu'elle ft seule, avec son rve.
Et ce secret, elle ne le confia personne, pas mme Hubertine,
laquelle, jusque-l, elle avait tout dit. Lorsque celle-ci la
questionnait, tonne de sa joie, elle devenait trs rouge, elle
rpondait que le printemps prcoce la rendait joyeuse. Du matin au soir,
elle bourdonnait, ainsi qu'une mouche ivre des premiers soleils. Jamais
les chasubles qu'elle brodait n'avaient flamb d'un tel resplendissement
de soie et d'or. Les Hubert, souriants, la croyaient simplement
bien-portante. Sa gaiet montait mesure que tombait le jour, elle
chantait au lever de la lune, et quand l'heure tait arrive, elle
s'accoudait au balcon, elle voyait l'ombre. Pendant tout le quartier,
elle la trouva exacte chaque rendez-vous, droite et muette, sans
qu'elle en st davantage, ignorante de l'tre qui devait la produire.
N'tait-ce donc qu'une ombre, une apparence seulement, peut-tre le
saint disparu du vitrail, peut-tre l'ange qui avait aim Ccile
autrefois, qui descendait l'aimer son tour? Cette pense la, rendait
orgueilleuse, lui tait trs douce, comme une caresse venue de
l'invisible. Puis, une impatience la prit de connatre, son attente
recommena. La lune, en son plein, clairait le Clos-Marie. Quand elle
tait au znith, les arbres, sous la lumire blanche qui tombait
d'aplomb, n'avaient plus d'ombres, pareils des fontaines ruisselantes
de muettes clarts. Tout le champ s'en trouvait baign, une onde
lumineuse l'emplissait, d'une limpidit de cristal; et l'clat en tait
si pntrant, qu'on y distinguait jusqu' la dcoupure fine des feuilles
de saule. Le moindre frisson de l'air semblait rider ce lac de rayons,
endormi dans sa paix souveraine, entre les grands ormes des jardins
voisins et la croupe gante de la cathdrale.

Deux soires s'taient passes encore, lorsque, la troisime nuit, en
venant s'accouder, Anglique reut au coeur un choc violent. L, dans la
clart vive, elle l'aperut debout, tourn vers elle. Son ombre, ainsi
que celle des arbres, s'tait replie sous ses pieds, avait disparu. Il
n'y avait plus que lui; trs clair.

cette distance, elle le voyait comme en plein jour, g de vingt ans,
blond, grand et mince. Il ressemblait au saint Georges, un Jsus
superbe, avec ses cheveux boucls, sa barbe lgre, son nez droit, un
peu fort, ses yeux noirs, d'une douceur hautaine. Et elle le
reconnaissait parfaitement: jamais elle ne l'avait vu autre, c'tait
lui, c'tait ainsi qu'elle l'attendait. Le prodige s'achevait enfin, la
lente cration de l'invisible aboutissait cette apparition vivante. Il
sortait de l'inconnu, du frisson des choses, des voix murmurantes, des
jeux mouvants de la nuit, de tout ce qui l'avait enveloppe, jusqu' la
faire dfaillir. Aussi le voyait-elle deux pieds du sol, dans le
surnaturel de sa venue, tandis que le miracle l'entourait de toutes
parts, flottant sur le lac mystrieux de la lune. Il gardait pour
escorte le peuple entier de la Lgende, les saints dont les btons
fleurissent, les saintes dont les blessures laissent pleuvoir du lait.
Et le vol blanc des vierges plissait les toiles.

Anglique le regardait toujours. Il leva les deux bras, les tendit,
grands ouverts. Elle n'avait pas peur, elle lui souriait.




V


C'tait une affaire, tous les trois mois, lorsque Hubertine coulait la
lessive. On louait une femme, la mre Gabet; pendant quatre jours, les
broderies en taient oublies; et Anglique elle-mme s'en mlait, se
faisait ensuite une rcration du savonnage et du rinage, dans les eaux
claires de la Chevrote. Au sortir de la cendre, on brouettait le linge
par la petite porte de communication. On vivait les journes dans le
Clos-Marie, en plein air, en plein soleil.

--Mre, cette fois, je lave, a m'amuse tant!

Et, secoue de rires, les manches retrousses au-dessus des coudes,
brandissant le battoir, Anglique tapait de bon coeur, dans la joie et
la sant de cette rude besogne qui l'claboussait d'cume.

--a me durcit les bras, a me fait du bien, mre!

La Chevrote coupait le champ de biais, d'abord endormie, puis trs
rapide, lance en gros bouillons sur une pente caillouteuse. Elle
sortait du jardin de l'vch, par une sorte de vanne, laisse au bas de
la muraille; et, l'autre bout, l'angle de l'htel Voincourt, elle
disparaissait sous une arche vote, s'engouffrait dans le sol, pour
reparatre, deux cents mtres plus loin, tout le long de la rue Basse,
jusqu'au Ligneul, o elle se jetait.

De sorte qu'il fallait bien veiller sur le linge, car on pouvait courir:
toute pice lche tait une pice perdue.

--Mre, attendez, attendez!... Je vais mettre cette grosse pierre sur
les serviettes. Nous verrons si elle les emportera, la voleuse! Elle
calait la pierre, elle retournait en arracher une autre aux dcombres du
moulin, ravie de se dpenser, de se fatiguer; et, quand elle se
meurtrissait un doigt, elle le secouait, elle disait que ce n'tait
rien: Dans la journe, la famille de pauvres qui se terrait sous ces
ruines, s'en allait l'aumne, dbande par les routes. Le clos restait
solitaire, d'une solitude dlicieuse et frache, avec ses bouquets de
saules ples, ses hauts peupliers, son herbe surtout, son dbordement
d'herbe folle, si vivace, qu'on y entrait jusqu'aux paules. Un silence
frissonnant venait des deux parcs voisins, dont les grands arbres
barraient l'horizon. Ds trois heures, l'ambre de la cathdrale
s'allongeait, d'une douceur recueillie, d'un parfum vapor d'encens.

Et elle battait le linge plus fort, de toute la force de son bras frais
et blanc.

--Mre! mre, ce que je vais manger, ce soir!... Ah! vous savez, vous
m'avez promis une tarte aux fraises. Mais, pour cette lessiv, le jour
du rinage, Anglique resta seule. La mre Gabet, souffrant d'une crise
brusque de sa sciatique, n'tait pas venue; et d'autres soins de mnage
retenaient Hubertine au logis. Agenouille dans sa bote garnie de
paille, la jeune fille prenait les pices une une, les agitait
longuement, jusqu' ce que l'eau n'en ft plus trouble, d'une limpidit
de cristal. Elle ne se htait point, elle prouvait depuis le matin une
curiosit inquite, ayant eu l'tonnement de trouver l un vieil ouvrier
en blouse grise, qui dressait un lger chafaud, devant la fentre de la
chapelle Hautecoeur. Est-ce qu'on voulait rparer le vitrail? Il en
avait bon besoin: des verres manquaient dans le saint Georges; d'autres,
casss au cours des sicles, taient remplacs par de simples vitres.

Pourtant, cela l'irritait. Elle tait si habitue aux lacunes du saint
perant le dragon, et de la fille du roi l'emmenant avec sa ceinture,
qu'elle les pleurait dj, comme si l'on avait eu le dessein de les
mutiler. Il y avait sacrilge changer de si vieilles choses. Et, tout
d'un coup, lorsqu'elle revint de djeuner, sa colre s'en alla: un
second ouvrier tait sur l'chafaud, jeune celui-ci, galement vtu
d'une blouse grise. Et elle l'avait reconnu, c'tait lui. Gaiement, sans
embarras, Anglique reprit sa place, genoux dans la paille de sa
bote. Puis, de ses poignets nus, elle se remit agiter le linge au
fond de l'eau claire. C'tait lui, grand, mince, blond, avec sa barbe
fine et ses cheveux boucls de jeune dieu, aussi blanc de peau qu'elle
l'avait vu sous la blancheur de la lune. Puisque c'tait lui, le vitrail
n'avait rien craindre: s'il y touchait, il l'embellirait. Et elle
n'prouvait aucune dsillusion, le retrouver vtu de cette blouse,
ouvrier comme elle, peintre verrier sans doute. Cela, au contraire,
la faisait sourire, dans son absolue certitude en son rve de royale
fortune. Il n'y avait qu'apparence. quoi bon savoir? Un matin, il
serait celui qu'il devait tre. La pluie d'or ruisselait du comble de
la cathdrale, une marche triomphale clatait, dans le grondement
lointain des orgues. Mme elle ne se demandait pas quel chemin il
prenait pour tre l, de nuit et de jour.

moins d'habiter une des maisons voisines, il ne pouvait passer que par
la ruelle des Guerdaches, qui longeait le mur de l'vch, jusqu' la
rue Magloire.

Alors, une heure charmante s'coula. Elle se penchait, elle rinait son
linge, le visage touchant presque l'eau frache; mais, chaque nouvelle
pice, elle levait la tte, jetait un coup d'oeil, o, dans l'moi de
son coeur, perait une pointe de malice. Et, lui, sur l'chafaud, l'air
trs occup constater l'tat du vitrail, la regardait de biais, gn
ds qu'elle le surprenait ainsi, tourn vers elle. C'tait une chose
tonnante comme il rougissait vite, le teint brusquement color, de trs
blanc qu'il tait. la moindre motion, colre ou tendresse, tout le
sang de ses veines lui montait la face. Il avait des yeux de bataille,
et il tait si timide, quand il la sentait l'examiner, qu'il redevenait
un petit enfant, embarrass de ses mains, bgayant des ordres au vieil
homme, son compagnon.



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