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Text on one page: Few Medium Many
C'en tait fait, il n'y avait plus qu'elle, il
la suivrait jusqu'au bout de la vie.

Elle continuait marcher, de son petit pas rapide, en tournant parfois
la tte, avec un sourire; et il venait derrire toujours, suffoqu de ce
bonheur, sans aucun espoir de l'atteindre jamais.

Mais une bourrasque souffla, un vol de menus linges, des cols et des
manchettes de percale, des fichus et des guimpes de batiste, fut
soulev, s'abattit au loin, ainsi qu'une troupe d'oiseaux blancs, rouls
dans la tempte.

Et Anglique se mit courir.

--Ah! mon Dieu! arrivez donc! aidez-moi donc!

Tous deux s'taient prcipits. Elle arrta un col, sur le bord de la
Chevrote. Lui, dj, tenait deux guimpes, retrouves au milieu de hautes
orties. Les manchettes, une une, furent reconquises. Mais, dans leurs
courses toutes jambes, trois fois elle venait de l'effleurer, des plis
envols de sa jupe; et, chaque foi?, il avait eu une secousse au coeur,
la face subitement rouge. son tour, il la frla, en faisant un saut
pour rattraper le dernier fichu, qui lui chappait. Elle tait reste
debout, immobile, touffant. Un trouble noyait son rire, elle ne
plaisantait plus, ne se moquait plus de ce grand garon innocent et
gauche. Qu'avait-elle donc, pour n'tre plus gaie et pour dfaillir
ainsi, sous cette angoisse dlicieuse? Quand il lui tendit le fichu,
leurs mains, par hasard, se touchrent. Ils tressaillirent, ils se
contemplrent, perdus. Elle s'tait recule vivement, elle demeura
quelques secondes ne savoir que rsoudre, dans la catastrophe
extraordinaire qui lui arrivait. Puis, tout d'un coup, affole, elle
prit sa course, elle se sauva, les bras pleins du menu linge,
abandonnant le reste.

Flicien, alors, voulut parler.

--Oh! de grce... je vous en prie.... Le vent redoublait, lui coupait le
souffle. Dsespr, il la regardait courir, comme si ce grand vent l'et
emporte. Elle courait, elle courait parmi la blancheur des draps et des
nappes, dans l'or ple du soleil oblique. L'ombre de la cathdrale
semblait la prendre, et elle tait sur le point de rentrer chez elle,
par la petite porte du jardin, sans un regard en arrire.

Mais; au seuil, vivement, elle se retourna, saisie d'une bont subite,
ne voulant pas qu'il la crt trop fche. Et, confuse, souriante, elle
cria:

--Merci! merci!

tait-ce de l'avoir aide rattraper son linge qu'elle le remerciait?
tait-ce d'autre chose? Elle avait disparu, la porte se refermait. Et
lui demeura seul, au milieu du champ, sous les grandes rafales
rgulires, qui soufflaient, vivifiantes, dans le ciel pur.

Les ormes de l'vch s'agitaient avec un long bruit de houle, une voix
haute clamait au travers des terrasses et des arcs-boutants de la
cathdrale. Mais il n'entendait plus que le claquement lger d'un petit
bonnet, nou une branche de lilas ainsi qu'un bouquet blanc, et qui
tait elle.

partir de cette journe, chaque fois qu'Anglique ouvrit sa fentre,
elle aperut Flicien, en bas, dans le Clos-Marie. Il avait le prtexte
du vitrail, il y vivait sans que le travail avant le moins du monde:
Pendant des heures, il s'oubliait derrire un buisson, allong sur
l'herbe, guettant entre les feuilles.

Et cela tait trs doux, d'changer un sourire, matin et soir.

Elle, heureuse, n'en demandait pas davantage. La lessive ne devait
revenir que dans trois mois, la porte du jardin, jusque-l, resterait
close. Mais, se voir quotidiennement, ce serait si vite pass, trois
mois! et puis, y avait-il un bonheur plus grand que de vivre de la
sorte, le jour pour le regard du soir, la nuit pour le regard du matin?

Ds la premire rencontre, Anglique avait tout dit, ses habitudes, ses
gots, les petits secrets de son coeur. Lui, silencieux, se nommait
Flicien, et elle ne savait rien autre. Peut-tre cela devait-il tre
ainsi, la femme se donnant toute, l'homme se rservant dans l'inconnu.
Elle n'prouvait aucune curiosit htive, elle souriait, l'ide des
choses qui se raliseraient, srement. Puis, ce qu'elle ignorait ne
comptait pas, se voir importait seul. Elle ne savait rien de lui, et
elle le connaissait au point de lire ses penses dans son regard. Il
tait venu.

Elle l'avait reconnu, et ils s'aimaient. Alors, ils jouirent
dlicieusement de cette possession, distance. C'taient sans cesse des
ravissements nouveaux, pour les dcouvertes qu'ils faisaient. Elle avait
des mains longues, abmes par l'aiguille, qu'il adora. Elle remarqua
ses pieds minces, elle fut orgueilleuse de leur petitesse. Tout en lui
la flattait, elle lui tait reconnaissante d'tre beau, elle ressentit
une joie violente, le soir o elle constata qu'il avait la barbe d'un
blond plus cendr que les cheveux, ce qui donnait son rire une douceur
extrme. Lui, s'en alla perdu d'ivresse, un matin qu'elle s'tait
penche et qu'il avait aperu, sur son cou dlicat, un signe brun. Leurs
coeurs aussi se mettaient nu, ils y eurent des trouvailles.
Certainement, le geste dont elle ouvrait sa fentre, ingnu et fier,
disait que, dans sa condition de petite brodeuse, elle avait l'me d'une
reine. De mme, elle le sentait bon, en voyant de quel pas lger il
foulait les herbes.

C'tait, autour d'eux, un rayonnement de qualits et de grces, cette
heure premire de leur rencontre. Chaque entrevue apportait son charme.
Il leur semblait que jamais ils n'puiseraient cette flicit de se
voir.

--Cependant, Flicien marqua bientt quelque impatience.

Il ne restait plus allong des heures, au pied d'un buisson, dans
l'immobilit d'un bonheur absolu. Ds qu'Anglique paraissait, accoude,
il devenait inquiet, tchait de se rapprocher d'elle. Et cela finissait
par la fcher un peu, car elle craignait qu'on ne le remarqut. Un jour
mme, il y eut une vraie brouille: il s'tait avanc jusqu'au mur, elle
dut quitter le balcon. Ce fut une catastrophe, il en demeura boulevers,
le visage si loquent de soumission et de prire, qu'elle pardonna le
lendemain, en s'accoudant l'heure habituelle. Mais l'attente ne lui
suffisait plus, il recommena. Maintenant, il semblait tre partout la
fois, dans le Clos-Marie, qu'il emplissait de sa fivre.

Il sortait de derrire chaque tronc d'arbre, il apparaissait au-dessus
de chaque touffe de ronces. Comme les ramiers des grands ormes, il
devait avoir son logis aux environs, entre deux branches. La Chevrote
lui tait un prtexte vivre l, pench au-dessus du courant, o il
avait l'air de suivre le vol des nuages. Un jour, elle le vit parmi les
ruines du moulin, debout sur la charpente d'un hangar ventr, heureux
d'tre ainsi mont un peu, dans son regret de ne pouvoir voler jusqu'
son paule. Un autre jour, elle touffa un lger cri, en l'apercevant
plus haut qu'elle, entre deux fentres de la cathdrale, sur la terrasse
des chapelles du choeur. Comment avait-il pu atteindre cette galerie,
ferme d'une porte dont le bedeau gardait la clef?...

Comment, d'autres fois, le retrouva-t-elle en plein ciel, parmi les
arcs-boutants de la nef et les pinacles des contreforts? De ces
hauteurs, il plongeait au fond de sa chambre, ainsi que les hirondelles
volant la pointe des clochetons. Jamais elle n'avait eu l'ide de se
cacher. Et, ds lors, elle se barricada, et un trouble la prenait,
grandissant, se sentir envahie, tre toujours deux. Si elle n'avait
pas de hte, pourquoi donc son coeur battait-il si fort, comme le
bourdon du clocher en plein branle des grandes ftes?

Trois jours se passrent, sans qu'Anglique se montrt, effraye de
l'audace croissante de Flicien. Elle se jurait de ne plus le revoir,
elle s'excitait le dtester. Mais il lui avait donn de sa fivre,
elle ne pouvait rester en place, tous les prtextes lui taient bons
lcher la chasuble qu'elle brodait.

Aussi, ayant appris que la mre Gabet gardait le lit, dans le plus
profond dnuement, alla-t-elle la visiter chaque matin.

C'tait rue des Orfvres mme, trois portes. Elle arrivait avec du
bouillon, du sucre, elle redescendait acheter des mdicaments, chez le
pharmacien de la Grand-Rue. Et, un jour qu'elle remontait, portant des
paquets et des fioles, elle eut le saisissement de trouver Flicien au
chevet de la vieille femme malade. Il devint trs rouge, il s'esquiva
gauchement. Le jour suivant, comme elle partait, il se prsenta de
nouveau, elle lui laissa la place, mcontente. Voulait-il donc
l'empcher de voir ses pauvres? Justement, elle tait prise d'une de ces
crises de charit qui lui faisaient se donner toute, pour combler ceux
qui n'avaient rien. Son tre se fondait de fraternit pitoyable,
l'ide de la souffrance. Elle courait chez le pre Mascart, un aveugle
paralytique de la rue Basse, qui elle faisait manger elle-mme
l'assiette de soupe qu'elle lui apportait; chez les Chouteau, l'homme
et la femme, deux vieux de quatre-vingt-dix ans, qui occupaient une cave
de la rue Magloire, o elle avait emmnag d'anciens meubles, pris dans
le grenier des Hubert; chez d'autres, d'autres encore, chez tous les
misrables du quartier, qu'elle entretenait en cachette des choses
tranant autour d'elle, heureuse de les surprendre et de les voir
rayonner, pour quelque reste de la veille. Et voil que, chez tous,
dsormais, elle rencontrait Flicien! Jamais elle ne l'avait tant vu,
elle qui vitait de se mettre la fentre, de crainte de le revoir. Son
trouble grandissait, elle se croyait trs en colre.

Dans cette aventure, le pis, vraiment, fut qu'Anglique bientt
dsespra de sa charit. Ce garon lui gtait la joie d'tre bonne.
Auparavant, il avait peut-tre d'autres pauvres, mais pas ceux-l, car
il ne les visitait point; et il avait d la guetter, monter derrire
elle, pour les connatre et les lui prendre ainsi, l'un aprs l'autre.
Maintenant, chaque fois qu'elle arrivait chez les Chouteau, avec un
petit panier de provisions, il y avait des pices blanches sur la table.
Un jour qu'elle courait porter dix sous, ses conomies de toute la
semaine, au pre Mascart, qui pleurait sans cesse misre pour son tabac,
elle le trouva riche d'une pice de vingt francs, luisante comme un
soleil.



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