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Text on one page: Few Medium Many
qui es-tu?

Et elle ne rpondit point, elle se cachait le visage. Cependant elle ne
sentait plus ses membres, son tre s'vanouissait, comme si son coeur,
devenu de glace, se ft arrt. Quand la bonne dame eut tourn le dos,
avec un geste de piti discrte, elle s'affaissa sur les genoux, bout
de forces, glissa ainsi qu'une chiffe dans la neige, dont les flocons,
silencieusement, l'ensevelirent. Et la dame, qui revenait avec son pain
tout chaud, l'apercevant ainsi par terre, de nouveau s'approcha.

--Voyons, petite, tu ne peux rester sous cette porte.

Alors, Hubert, qui tait sorti son tour, debout au seuil de la
maison, la dbarrassa du pain, en disant:

--Prends-la donc, apporte-la!...

Hubertine, sans ajouter rien, la prit dans ses bras solides.

Et l'enfant ne se reculait plus, emporte comme une chose, les dents
serres, les yeux ferms, toute froide, d'une lgret de petit oiseau
tomb de son nid.

On rentra, Hubert referma la porte, tandis qu'Hubertine, charge de son
fardeau, traversait la pice sur la rue, qui servait de salon et o
quelques pans de broderie taient en montre, devant la grande fentre
carre. Puis, elle passa dans la cuisine, l'ancienne salle commune,
conserve presque intacte, avec ses poutres apparentes, son dallage
raccommod en vingt endroits, sa vaste chemine au manteau de pierre.
Sur les planches, les ustensiles, pots, bouilloires, bassines, dataient
d'un ou deux sicles, de vieilles faences, de vieux grs, de vieux
tains. Mais, occupant l'tre de la chemine, il y avait un fourneau
moderne, un large fourneau de fonte, dont les garnitures de cuivre
luisaient. Il tait rouge, on entendait bouillir l'eau du coquemar. Une
casserole, pleine de caf au lait, se tenait chaude, l'un des bouts.

--Fichtre! il fait meilleur ici que dehors, dit Hubert, en posant le
pain sur une lourde table Louis XIII qui occupait le milieu de la pice.
Mets cette pauvre mignonne prs du fourneau, elle va se dgeler.

Dj Hubertine asseyait l'enfant; et tous les deux la regardrent
revenir elle. La neige de ses vtements fondait, tombait en gouttes
pesantes. Par les trous des gros souliers d'homme, on voyait ses petits
pieds meurtris, tandis que la mince robe dessinait la rigidit de ses
membres, ce pitoyable corps de misre et de douleur. Elle eut un long
frisson, ouvrit des yeux perdus, avec le sursaut d'un animal qui se
rveille pris au pige. Son visage sembla se renfoncer sous la guenille
noue son menton. Ils la crurent infirme du bras droit, tellement elle
le serrait immobile, sur sa poitrine.

--Rassure-toi, nous ne voulons pas te faire du mal.... D'o viens-tu? qui
es-tu? mesure qu'on lui parlait, elle s'effarait davantage, tournant
la tte, comme si quelqu'un tait derrire elle, pour la battre. Elle
examina la cuisine d'un coup d'oeil furtif, les dalles, les poutres, les
ustensiles brillants; puis, son regard, par les deux fentres
irrgulires, laisses dans l'ancienne baie, alla au-dehors, fouilla le
jardin jusqu'aux arbres de l'vch, dont les silhouettes blanches
dominaient le mur du fond, parut s'tonner de retrouver l, gauche, le
long d'une alle, la cathdrale, avec les fentres romanes des chapelles
de son abside. Et elle eut de nouveau un grand frisson, sous la chaleur
du fourneau qui commenait la pntrer; et elle ramena son regard par
terre, ne bougeant plus.

--Est-ce que tu es de Beaumont?... Qui est ton pre?

Devant son silence, Hubert s'imagina qu'elle avait peut-tre la gorge
trop serre pour rpondre.

--Au lieu de la questionner, dit-il, nous ferions mieux de lui servir
une bonne tasse de caf au lait bien chaud.

C'tait si raisonnable, que, tout de suite, Hubertine donna sa propre
tasse. Pendant qu'elle lui coupait deux grosses tartines, l'enfant se
dfiait, reculait toujours; mais le tourment de la faim fut le plus
fort, elle mangea et but goulment. Pour ne pas la gner, le mnage se
taisait, mu de voir sa petite main trembler, au point de manquer sa
bouche. Et elle ne se servait que de sa main gauche, son bras droit
demeurait obstinment coll son corps. Quand elle eut finir elle
faillit casser la tasse, qu'elle rattrapa du coude, maladroite, avec un
geste d'estropie.

--Tu es donc blesse au bras? lui demanda Hubertine. N'aie pas peur,
montre un peu, ma mignonne.

Mais, comme elle la touchait, l'enfant, violente, se leva, se dbattit;
et, dans la lutte, elle carta le bras. Un livret cartonn, qu'elle
cachait sur sa peau mme, glissa par une dchirure de son corsage. Elle
voulut le reprendre, resta les deux poings tordus de colre, en voyant
que ces inconnus l'ouvraient et le lisaient.

C'tait un livret d'lve, dlivr par l'Administration des Enfants
assists du dpartement de la Seine. la premire page, au-dessous d'un
mdaillon de saint Vincent de Paul, il y avait, imprimes, les formules:
nom de l'lve, et un simple trait l'encre remplissait le blanc; puis,
aux prnoms, ceux d'Anglique. Marie; aux dates, ne le 22 janvier! 85!,
admise le 23 du mme mois, sous le numro matricule! 634. Ainsi, pre et
mre inconnus, aucun papier, pas mme un extrait de naissance, rien que
ce livret d'une froideur administrative, avec sa couverture de toile
rose ple. Personne au monde et un crou, l'abandon numrot et class.
--Oh! une enfant trouve! s'cria Hubertine.

Anglique, alors, parla, dans une crise folle d'emportement.

--Je vaux mieux que tous les autres, oui! je suis meilleure, meilleure,
meilleure.... Jamais je n'ai rien vol aux autres, et ils me volent
tout.... Rendez-moi ce que vous m'avez vol.

Un tel orgueil impuissant, une telle passion d'tre la plus forte
soulevaient son corps de petite femme, que les Hubert en demeurrent
saisis. Ils ne reconnaissaient plus la gamine blonde, aux yeux couleur
de violette, au long col d'une grce de lis. Les yeux taient devenus
noirs dans la face mchante, le cou sensuel s'tait gonfl d'un flot de
sang. Maintenant qu'elle avait chaud, elle de dressait et sifflait,
ainsi qu'une couleuvre ramasse sur la neige.

--Tu es donc mauvaise? dit doucement le brodeur. C'est pour ton bien, si
nous voulons savoir qui tu es.

Et, par-dessus l'paule de sa femme, il parcourait le livret, que
feuilletait celle-ci. la page 2, se trouvait le nom de la nourrice.
L'enfant Anglique, Marie, a t confie le 25 janvier 1851 la
nourrice Franoise, femme du sieur Hamelin, profession de cultivateur,
demeurant commune de Soulanges, arrondissement de Nevers; laquelle
nourrice a reu, au moment du dpart, le premier mois de nourriture,
plus un trousseau. Suivait un certificat de baptme, sign par
l'aumnier de l'hospice des Enfants assists; puis, des certificats de
mdecins, au dpart et l'arrive de l'enfant. Les paiements des mois,
tous les trimestres, emplissaient plus loin les colonnes de quatre
pages, o revenait chaque fois la signature illisible du percepteur.

--Comment, Nevers! demanda Hubertine, c'est prs de Nevers que tu as t
leve?

Anglique, rouge de ne pouvoir les empcher de lire, tait retombe dans
son silence farouche. Mais la colre lui desserra les lvres, elle parla
de sa nourrice.

--Ah! bien sr que maman Nini vous aurait battus. Elle me dfendait,
elle, quoique tout de mme elle m'allonget des claques.

--Ah! bien sr que je n'tais pas si malheureuse, l-bas, avec les
btes....

Sa voix s'tranglait, elle continuait, en phrases coupes, incohrentes,
parler des prs o elle conduisait la Rousse, du grand chemin o l'on
jouait, des galettes qu'on faisait cuire, d'un gros chien qui l'avait
mordue.

Hubert l'interrompit, lisant tout haut:

--En cas de maladie grave ou de mauvais traitements, le sous-inspecteur
est autoris changer les enfants de nourrice. Au-dessous, il y avait
que l'enfant Anglique, Marie, avait t confie, le 20 juin! 860,
Thrse, femme de Louis Franchomme, tous les deux fleuristes, demeurant
Paris.

--Bon! je comprends, dit Hubertine. Tu as t malade, on t'a ramene
Paris.

Mais ce n'tait pas encore a, les Hubert ne surent toute l'histoire que
lorsqu'ils l'eurent tire d'Anglique, morceau morceau. Louis
Franchomme, qui tait le cousin de maman Nini, avait d retourner vivre
un mois dans son village, afin de se remettre d'une fivre; et c'tait
alors que sa femme Thrse, se prenant d'une grande tendresse pour
l'enfant, avait obtenu de l'emmener Paris, o elle s'engageait lui
apprendre l'tat de fleuriste. Trois mois plus tard, son mari mourait,
elle se trouvait oblige, trs souffrante elle-mme, de se retirer chez
son frre, le tanneur Rabier, tabli Beaumont. Elle y tait morte dans
les premiers jours de dcembre, en confiant sa belle-soeur la petite,
qui, depuis ce temps, injurie, battue, souffrait le martyre.

--Les Rabier, murmura Hubert, les Rabier, oui, oui! des tanneurs, au
bord du Ligneul, dans la ville basse. Le mari boit, la femme a une
mauvaise conduite.

--Ils me traitaient d'enfant de la borne, poursuivit Anglique,
rvolte, enrage de fiert souffrante. Ils disaient que le ruisseau
tait assez bon pour une btarde. Quand elle m'avait roue de coups, la
femme me mettait de la pte par terre, comme son chat; et encore je
me couchais sans manger souvent....

Ah! je me serais tue la fin!...

Elle eut un geste de furieux dsespoir.

--Le matin de la Nol, hier, ils ont bu, ils se sont jets sur moi, en
menaant de me faire sauter les yeux avec le pouce, histoire de rire. Et
puis, a n'a pas march, ils ont fini par se battre, si grands coups
de poing, que je les ai crus morts, tombs tous les deux en travers de
la chambre.... Depuis longtemps, j'avais rsolu de me sauver. Mais je
voulais mon livre. Maman Nini me le montrait des fois, en disant: Tu
vois, c'est tout ce que tu possdes, car, si tu n'avais pas a, tu
n'aurais rien. Et je savais o ils le cachaient, depuis la mort de
maman Thrse, dans le tiroir du haut de la commode.... Alors, je les ai
enjambs, j'ai pris le livre, j'ai couru en le serrant sous mon bras,
contre ma peau. Il tait trop grand, je m'imaginais que tout le monde le
voyait, qu'on allait me le voler.



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