A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 20000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Cela les
mettait dans la ralit de tous les jours. Sans qu'un mot d'amour ft
prononc, sans mme qu'un frlement volontaire rapprocht leurs doigts,
le lien se resserrait chaque heure.

--Pre, que fais-tu donc? on ne t'entend plus.

Elle se tournait, apercevait le brodeur, les mains occupes charger
une broche, les yeux tendres, fixs sur sa femme.

--Je donne de l'or ta mre.

Et, de la broche apporte, du remerciement muet d'Hubertine, du
continuel empressement d'Hubert autour d'elle, un souffle tide de
caresse se dgageait, enveloppait Anglique et Flicien, penchs de
nouveau sur le mtier.

L'atelier lui-mme, l'antique pice avec ses vieux outils, sa paix d'un
autre ge, tait complice. Il semblait si loin de la rue, recul au fond
du rve, dans ce pays des bonnes mes o rgne le prodige, la
ralisation aise de toutes les joies.

Dans cinq jours, la mitre devait tre livre; et Anglique, certaine
d'avoir fini, de gagner mme vingt-quatre heures, respira, s'tonna de
trouver Flicien si prs d'elle, accoud au trteau. Ils taient donc
camarades? Elle ne se dfendait plus contre ce qu'elle sentait de
conqurant en lui, elle ne souriait plus de malice, tout ce qu'il
cachait et qu'elle devinait.

Qu'tait-ce donc qui l'avait endormie, dans son attente inquite? Et
l'ternelle question revint, la question qu'elle se posait chaque soir,
son coucher: l'aimait-elle? Pendant des heures, au fond de son grand
lit, elle avait retourn les mots, cherchant des sens qui lui
chappaient. Brusquement, cette nuit l, elle sentit son coeur se
fendre, elle fondit en larmes, la tte dans l'oreiller, pour qu'on ne
l'entendt point. Elle l'aimait, elle l'aimait, en mourir. Pourquoi?
comment? elle n'en savait, elle n'en saurait jamais rien; mais elle
l'aimait, tout son tre le criait. La clart s'tait faite, l'amour
clatait comme la lumire du soleil. Elle pleura longtemps, pleine d'une
confusion et d'un bonheur inexprimables, reprise du regret de ne s'tre
pas confie Hubertine. Son secret l'touffait, et elle fit un grand
serment, celui de redevenir de glace pour Flicien, de souffrir tout
plutt que de lui laisser voir sa tendresse.

L'aimer, l'aimer sans le dire, c'tait la punition, l'preuve qui devait
racheter la faute. Elle en souffrait dlicieusement, elle songeait aux
martyres de la Lgende, il lui semblait qu'elle tait leur soeur, se
flageller ainsi, et que sa gardienne Agns la regardait avec des yeux
tristes et doux.

Le lendemain, Anglique acheva la mitre. Elle avait brod avec des soies
refendues, plus lgres que des fils de la Vierge, les petites mains et
les petits pieds, les seuls coins de nudit blanche qui sortaient de la
royale chevelure d'or. Elle terminait la face, d'une dlicatesse de lis,
o l'or apparaissait comme le sang des veines, sous l'piderme des
soies. Et cette face de soleil montait l'horizon de la plaine bleue,
emporte par les deux anges.

Lorsque Flicien entra, il eut un cri d'admiration.

--Oh! elle vous ressemble!

C'tait une confession involontaire, l'aveu de cette ressemblance qu'il
avait mise dans son dessin. Il le comprit, devint trs rouge.

--C'est vrai, fillette, elle a tes beaux yeux, dit Hubert, qui s'tait
approch.

Hubertine se contentait de sourire, ayant fait la remarque depuis
longtemps; et elle parut surprise, attriste mme, quand elle entendit
Anglique rpondre, de son ancienne voix des mauvais jours:

--Mes beaux yeux, moquez-vous de moi!... Je suis laide, je me connais
bien.

Puis, se levant, se secouant, outrant son rle de fille intresse et
froide:

--Ah! c'est donc fini!... J'en avais assez, un fameux poids de moins sur
les paules!... Vous savez, je ne recommencerais pas pour le mme prix.

Saisi, Flicien l'coutait. Eh! quoi? encore l'argent! Il l'avait sentie
un moment si tendre, si passionne de son art! S'tait-il donc tromp,
qu'il la retrouvait sensible la seule pense du gain, indiffrente au
point de se rjouir d'avoir fini et de ne plus le voir? Depuis quelques
jours, il se dsesprait, cherchait vainement sous quel prtexte il
pourrait revenir. Et elle ne l'aimait pas, et elle ne l'aimerait jamais!
Une telle souffrance lui treignit le coeur, que ses yeux plirent.

--Mademoiselle, n'est-ce pas vous qui monterez la mitre?

--Non, mre fera a beaucoup mieux....

Je suis trop contente de ne plus avoir y toucher.

--Vous n'aimez donc pas votre travail?...

--Moi!... Je n'aime rien.

Il fallut qu'Hubertine, svrement, la fit taire. Et elle pria Flicien
d'excuser cette enfant nerveuse, elle lui dit que le lendemain, de bonne
heure, la mitre serait sa disposition.

C'tait un cong, mais il ne s'en allait pas, il regardait le vieil
atelier, plein d'ombre et de paix, comme si on l'et chass du paradis.
Il avait eu l l'illusion d'heures si douces, il sentait si
douloureusement que son coeur y restait, arrach!

Ce qui le torturait, c'tait de ne pouvoir s'expliquer, d'emporter
l'affreuse incertitude. Enfin, il dut partir.

La porte peine referme, Hubert demanda:

--Qu'as-tu donc, mon enfant? Es-tu souffrante?

--Eh! non, c'est ce garon qui m'ennuyait. Je ne veux plus le voir.

Et Hubertine conclut alors:

--C'est bon, tu ne le verras plus. Seulement, rien n'empche d'tre
polie.

Anglique, sous un prtexte, n'eut que le temps de monter dans sa
chambre. Elle y clata en larmes. Ah! qu'elle tait heureuse et qu'elle
souffrait! Son pauvre cher amour, comme il avait d s'en aller triste!
Mais c'tait jur aux saintes, elle l'aimerait en mourir, et jamais il
ne le saurait.




VII


Le soir du mme jour, tout de suite en sortant de table, Anglique se
plaignit d'un grand malaise et remonta dans sa chambre. Ses motions de
la matine, ses luttes contre elle-mme, l'avaient anantie. Elle se
coucha immdiatement, elle clata de nouveau en larmes, la tte enfonce
sous le drap, avec le besoin dsespr de disparatre, de n'tre plus.

Les heures s'coulrent, la nuit s'tait faite, une ardente nuit de
juillet, dont la paix lourde entrait par la fentre, laisse grande
ouverte. Dans le ciel noir luisait un fourmillement d'toiles. Il devait
tre prs de onze heures, la lune n'allait se lever que vers minuit,
son dernier quartier, amincie dj.

Et, dans la chambre sombre, Anglique pleurait toujours, d'un flot de
pleurs intarissable, lorsqu'un craquement, sa porte, lui fit lever la
tte.

Il y eut un silence, puis une voix, tendrement, l'appela.

--Anglique.... Anglique... ma chrie....

Elle avait reconnu la voix d'Hubertine. Sans doute, celle-ci, en se
couchant avec son mari, venait d'entendre le bruit lointain des
sanglots; et, inquite, demi dshabille, elle montait voir:

--Anglique, es-tu malade?

Retenant son haleine, la jeune fille ne rpondit pas.

Elle n'prouvait qu'un dsir immense de solitude, l'unique soulagement
son mal. Une consolation, une caresse, mme de sa mre, l'aurait
meurtrie. Elle se l'imaginait derrire la porte, elle devinait qu'elle
avait les pieds nus, la douceur du frlement sur le carreau. Deux
minutes se passrent, et elle la sentait toujours l, penche, l'oreille
colle au bois, ramenant de ses beaux bras ses vtements dfaits.

Hubertine, ne percevant plus rien, pas un souffle, n'osa appeler de
nouveau. Elle tait bien certaine d'avoir entendu des plaintes; mais, si
l'enfant avait fini par s'endormir, quoi bon l'veiller? Elle attendit
encore une minute, trouble de ce chagrin que lui cachait sa fille,
devinant confusment, emplie elle-mme d'une grande motion tendre. Et
elle se dcida redescendre comme elle tait monte, les mains
familires aux moindres dtours, sans laisser d'autre bruit derrire
elle, dans la maison noire, que le frlement doux de ses pieds nus.

Alors, ce fut Anglique qui, assise sur son sant, au milieu de son lit,
couta. Le silence tait si absolu, qu'elle distinguait la pression
lgre des talons au bord de chaque marche. En bas, la porte de la
chambre s'ouvrit, se referma; puis, elle saisit un murmure peine
distinct, un chuchotement affectueux et triste, ce que ses parents
disaient d'elle sans doute, leurs craintes, leurs souhaits; et cela ne
cessait pas, bien qu'ils dussent s'tre couchs, aprs avoir teint la
lumire. Jamais les bruits nocturnes du vieux logis n'taient monts de
la sorte jusqu' elle. D'habitude, elle dormait de son gros sommeil de
jeunesse, elle n'entendait pas mme les meubles craquer; tandis que,
dans l'insomnie de sa passion combattue, il lui semblait que la maison
entire aimait et se lamentait. N'taient-ce pas les Hubert qui, eux
aussi, touffaient des larmes, toute une tendresse perdue et dsole
d'tre strile? Elle ne savait rien, elle avait la seule sensation, dans
la nuit chaude, au-dessous d'elle, de cette veille des deux poux, un
grand amour, un grand chagrin, la longue et chaste treinte des noces
toujours jeunes.

Et, pendant qu'elle tait assise, coutant la maison frissonnante et
soupirante, Anglique ne pouvait se contenir, ses larmes coulaient
encore; mais, prsent, elles ruisselaient muettes, tides et vives,
pareilles au sang de ses veines. Une seule question, depuis le matin, se
retournait en elle, la blessait dans tout son tre: avait-elle eu raison
de dsesprer Flicien, de le renvoyer ainsi, avec la pense qu'elle ne
l'aimait pas, enfonce en plein coeur, comme un couteau? Elle l'aimait,
et elle lui avait fait cette souffrance, et elle-mme en souffrait
affreusement. Pourquoi tant de douleur? Les saintes demandaient-elles
des larmes? est-ce que cela aurait fch Agns, de la savoir heureuse?
Un doute, maintenant, la dchirait.

Autrefois, lorsqu'elle attendait celui qui devait venir, elle arrangeait
mieux les choses: il entrerait, elle le reconnatrait, tous deux s'en
iraient ensemble, trs loin, pour toujours. Et il tait venu, et voil
que l'un et l'autre sanglotaient, jamais spars. quoi bon? que
s'tait-il donc produit? qui avait exig d'elle ce cruel serment, de
l'aimer sans le lui dire?

Mais, surtout, la crainte d'tre la coupable, d'avoir t mchante,
dsolait Anglique.



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | Next |


Keywords:
N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.