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Text on one page: Few Medium Many
Et il tait venu, et voil
que l'un et l'autre sanglotaient, jamais spars. quoi bon? que
s'tait-il donc produit? qui avait exig d'elle ce cruel serment, de
l'aimer sans le lui dire?

Mais, surtout, la crainte d'tre la coupable, d'avoir t mchante,
dsolait Anglique. Peut-tre la fille mauvaise avait-elle repouss.
tonne, elle se rappelait son mange d'indiffrence, la faon moqueuse
dont elle accueillait Flicien, le plaisir de malice qu'elle prenait
lui donner d'elle une ide fausse. Ses larmes redoublaient, son coeur
fondait d'une piti immense, infinie, pour la souffrance qu'elle avait
ainsi faite, sans le vouloir. Elle le revoyait toujours s'en allant,
elle avait prsente la dsolation de son visage, ses yeux troubles, ses
lvres tremblantes; et elle le suivait dans les rues, chez lui, ple,
bless mort par elle, perdant le sang goutte goutte. O tait-il,
cette heure? ne frissonnait-il pas de fivre? Ses mains se serraient
d'angoisse, l'ide de ne savoir comment rparer, le mal.

Ah! faire souffrir, cette pense la rvoltait! Elle aurait voulu tre
bonne, tout de suite, faire du bonheur autour d'elle.

Minuit allait sonner bientt, les grands ormes de l'vch cachaient la
lune l'horizon, et la chambre restait noire. Alors, la tte retombe
sur l'oreiller, Anglique ne pensa plus, voulut s'endormir; mais elle ne
le pouvait, ses larmes continuaient couler de ses paupires closes. Et
la pense revenait, elle songeait aux violettes que, depuis quinze
jours, elle trouvait en montant se coucher, sur le balcon, devant sa
fentre. Chaque soir, c'tait un bouquet de violettes. Flicien,
certainement, le jetait du Clos-Marie, car elle se souvenait de lui
avoir cont que les violettes seules, par une singulire vertu, la
calmaient, lorsque le parfum des autres fleurs, au contraire, la
tourmentait de terribles migraines; et il lui envoyait ainsi des nuits
douces, tout un sommeil embaum, rafrachi de bons rves. Ce soir-l,
comme elle avait mis le bouquet son chevet, elle eut l'heureuse ide
de le prendre, elle le coucha avec elle, prs de sa joue, s'apaisa le
respirer. Les violettes enfin tarirent ses larmes.

Elle ne dormait toujours pas, elle demeurait les yeux ferms, baigne de
ce parfum qui venait de lui, heureuse de se reposer et d'attendre, dans
un abandon confiant de tout son tre.

Mais un grand frisson passa sur elle. Minuit sonnait, elle ouvrit les
paupires, elle s'tonna de retrouver sa chambre pleine d'une clart
vive. Au-dessus des ormes, la lune montait avec lenteur, teignant les
toiles, dans le ciel pli. Par la fentre, elle apercevait l'abside de
la cathdrale, trs blanche.

Et il semblait que ce ft le reflet de cette blancheur qui clairt la
chambre, une lumire d'aube, laiteuse et frache. Les murs blancs, les
solives blanches, toute cette nudit blanche en tait accrue, largie et
recule ainsi que dans un rve. Elle reconnaissait pourtant les vieux
meubles de chne sombre, l'armoire, le coffre, les chaises, avec les
artes luisantes de leurs sculptures. Son lit seul, son lit carr, d'une
ampleur royale, l'motionnait, comme si elle ne l'avait jamais vu,
dressant ses colonnes, portant son dais d'ancienne perse rose, baign
d'une telle nappe de lune, profonde, qu'elle se croyait sur une nue, en
plein ciel, souleve par un vol d'ailes muettes et invisibles.

Un instant, elle en eut le balancement large; puis, ses yeux
s'accoutumrent, son lit tait bien dans l'angle habituel. Elle resta la
tte immobile, les regards errants, au milieu de ce lac de rayons, le
bouquet de violettes sur les lvres. Qu'attendait-elle? pourquoi ne
pouvait-elle dormir? Elle en tait certaine maintenant! elle attendait
quelqu'un. Si elle avait cess de pleurer, c'tait qu'il allait venir.
Cette clart consolatrice, qui mettait en fuite le noir des mauvais
songes, l'annonait. Il allait venir, la lune messagre n'tait entre
avant lui que pour les clairer de cette blancheur d'aurore. La chambre
tait tendue de velours blanc, ils pourraient se voir.

Alors, elle se leva, elle s'habilla: une robe blanche simplement, la
robe de mousseline qu'elle avait le jour de la promenade aux ruines
d'Hautecoeur. Elle ne noua mme pas ses cheveux qui vtirent ses
paules. Ses pieds restrent nus dans ses pantoufles.

Et elle attendit.

prsent, Anglique ne savait par o il arriverait. Sans doute, il ne
pourrait monter, ils se verraient tous deux, elle accoude au balcon,
lui en bas, dans le Clos-Marie. Cependant, elle s'tait assise, comme si
elle et compris l'inutilit d'aller la fentre. Pourquoi ne
passerait-il pas au travers des murs, comme les saints de la Lgende?
Elle attendait. Mais elle n'tait point seule attendre, elle les
sentait toutes son entour, les vierges dont le vol blanc l'enveloppait
depuis sa jeunesse. Elles entraient avec le rayon de lune, elle venaient
des grands arbres mystrieux de l'vch, aux cimes bleues, des coins
perdus de la cathdrale, enchevtrant sa fort de pierres. De tout
l'horizon connu et aim, de la Chevrotte, des saules, des herbes, la
jeune fille entendait ses rves qui lui revenaient, les espoirs, les
dsirs, ce qu'elle avait mis d'elle dans les choses, les voir chaque
jour, et que les choses lui renvoyaient.

Jamais les voix de l'invisible n'avaient parl si haut, elle coutait
l'au-del, elle reconnaissait, au fond de la nuit brlante, sans un
souffle d'air, le lger frisson qui tait pour elle le frlement de la
robe d'Agns, quand la gardienne de son corps se tenait son ct. Elle
s'gayait de savoir Agns l, avec les autres. Et elle attendait.

Du temps s'coula encore, Anglique n'en avait pas conscience. Cela lui
parut naturel, lorsque Flicien arriva, enjambant la balustrade du
balcon. Sur le ciel blanc, sa taille haute se dtachait. Il n'entra pas,
il resta dans le cadre lumineux de la fentre.

--N'ayez pas peur.... C'est moi, je suis venu. Elle n'avait pas peur,
elle le trouvait simplement exact.

--C'est par les charpentes, n'est-ce pas, que vous tes mont?

--Oui, par les charpentes.

Ce moyen si ais la fit rire. Il s'tait hiss d'abord sur l'auvent de
la porte; puis, de l, grimpant le long de la console, dont le pied
s'appuyait au bandeau du rez-de-chausse, il avait sans peine atteint le
balcon.

--Je vous attendais, venez prs de moi.

Flicien, qui arrivait violent, jet aux rsolutions folles, ne bougea
pas, tourdi de cette flicit brusque. Et Anglique, maintenant, tait
certaine que les saintes ne lui dfendaient pas d'aimer, car elle les
entendait l'accueillir avec elle, d'un rire d'affection, lger comme une
haleine de la nuit; O avait-elle eu la sottise de prendre qu'Agns se
fcherait? son ct, Agns tait radieuse d'une joie qu'elle sentait
descendre sur ses paules et l'envelopper, pareille la caresse de deux
grandes ailes. Toutes, qui taient mortes d'amour, se montraient
compatissantes aux peines des vierges, et ne revenaient errer, par les
nuits chaudes, que pour veiller, invisibles, sur leurs tendresses en
larmes.

--Venez prs de moi, je vous attendais.

Alors, chancelant, Flicien entra. Il s'tait dit qu'il la voulait,
qu'il la saisirait entre ses bras, l'touffer, malgr ses cris. Et
voil qu'en la trouvant si douce, voil qu'en pntrant dans cette
chambre toute blanche et si pure, il redevenait plus candide et plus
faible qu'un enfant.

Il avait fait trois pas. Mais il frissonnait, il tomba sur les deux
genoux, loin d'elle.

--Si vous saviez quelle abominable torture! Je n'avais jamais souffert
ainsi, l'unique douleur est de ne se croire pas aim... Je veux bien
tout perdre, tre un misrable, mourant de faim, tordu par la maladie.
Mais je ne veux plus passer une journe, avec ce mal dvorant dans le
coeur, de me dire que vous ne m'aimez pas.... Soyez bonne,
pargnez-moi....

Elle l'coutait, muette, bouleverse de piti, bienheureuse cependant.

--Ce matin, comme vous m'avez laiss partir! Je m'imaginais que vous
tiez devenue meilleure, que vous aviez compris. Et je vous ai retrouve
telle qu'au premier jour, indiffrente, me traitant en simple client qui
passe, me rappelant durement aux questions basses de la vie.... Dans
l'escalier, je trbuchais. Dehors, j'ai couru, j'avais peur d'clater en
larmes.

Puis, au moment de monter chez moi, il m'a sembl que j'allais touffer,
si je m'enfermais.... Alors, je me suis sauv en rase campagne, j'ai
march au hasard, un chemin, puis un autre.

La nuit s'est faite, je marchais encore. Mais le tourment galopait aussi
vite et me dvorait. Quand on aime, on ne peut fuir la peine de son
amour.... Tenez! c'tait l que vous aviez plant le couteau, et la
pointe s'enfonait toujours plus avant.

Il eut une longue plainte, au souvenir de son supplice.

--Je suis rest des heures dans l'herbe, abattu par le mal, comme un
arbre arrach... Et plus rien n'existait, il n'y avait que vous. La
pense que je ne vous aurais pas me faisait mourir. Dj, mes membres
s'engourdissaient, une folie emportait ma tte.... Et c'est pourquoi je
suis revenu. Je ne sais par o j'ai pass, comment j'ai pu arriver
jusqu' cette chambre.

Pardonnez-moi, j'aurais fendu les portes avec mes poings, je me serais
hiss votre fentre en plein jour....

Elle tait dans l'ombre. Lui, genoux sous la lune, ne la voyait pas,
toute plie de tendresse repentante, si mue qu'elle ne pouvait parler.
Il la crut insensible, il joignit les mains.

--Cela date de loin.... C'est un soir que je vous ai aperue, ici,
cette fentre. Vous n'tiez qu'une blancheur vague, je distinguais
peine votre visage, et pourtant je vous voyais, je vous devinais telle
que vous tes. Mais j'avais trs peur, j'ai rd, pendant des nuits,
sans trouver le courage de vous rencontrer en plein jour.... Et puis,
vous me plaisiez dans ce mystre, mon bonheur tait de rver vous,
comme une inconnue que je ne connatrais jamais..: Plus tard, j'ai su
qui vous tiez, on ne peut rsister ce besoin de savoir, de possder
son rve. C'est alors que ma fivre a commenc.



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