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Et Hubertine tait trs belle encore, vtue d'un
simple peignoir, avec ses cheveux nous la hte; et elle semblait trs
lasse, heureuse et dsespre.




VIII


Le lendemain, en s'veillant d'un sommeil de huit heures, d'un de ces
doux et profonds sommeils qui reposent des grandes flicits, Anglique
courut sa fentre. Le ciel tait trs pur, le temps chaud continuait,
aprs un gros orage qui l'avait inquite, la veille; et elle cria
joyeusement Hubert, en train d'ouvrir les volets, au-dessous d'elle!

--Pre, pre! du soleil!... Ah! que je suis contente, la procession sera
belle!...

Vite, elle s'habilla pour descendre. C'tait ce jour-l, le 28 juillet,
que la procession du Miracle devait parcourir les rues de Beaumont. Et,
chaque anne, cette date, il y avait fte chez les brodeurs: on ne
touchait pas une aiguille, on passait la journe orner le logis,
d'aprs tout un arrangement traditionnel, que, depuis quatre cents ans,
les mres lguaient aux filles.

Anglique, en se htant de prendre son caf au lait, s'occupait dj des
tentures.

--Mre, on devrait les visiter, pour voir si elles sont en bon tat.

--Nous avons le temps, rpondit Hubertine de sa voix placide. Nous ne
les accrocherons pas avant midi.

Il s'agissait de trois panneaux admirables d'ancienne broderie, que les
Hubert gardaient avec dvotion, comme une relique de famille, et qu'ils
sortaient une fois l'an, le jour o passait la procession. Ds la
veille, selon l'usage, le crmoniaire, le bon abb Cornille, tait all
de porte en porte avertir les habitants de l'itinraire que suivrait la
statue de sainte Agns, accompagne de Monseigneur portant le Saint
Sacrement. Il y avait plus de quatre sicles que cet itinraire restait
le mme: le dpart se faisait par la porte Sainte-Agns, la rue des
Orfvres, la Grand-Rue, la rue Basse; puis, aprs avoir travers la
ville nouvelle, on regagnait la rue Magloire et la place du Clotre,
pour rentrer par la grande faade. Et les habitants, sur le parcours,
rivalisaient de zle, pavoisaient les fentres, tendaient les murs de
leurs plus riches toffes, semaient le petit pav caillouteux de roses
effeuilles.

Anglique ne se calma que lorsqu'on lui eut permis de tirer les trois
morceaux brods du tiroir o ils dormaient l'anne entire.

--Ils n'ont rien, rien du tout, murmurait-elle, ravie.

Quand elle eut enlev soigneusement les papiers fins qui les
protgeaient, ils apparurent, tous les trois consacrs Marie: la
Vierge recevant la visite de l'Ange, la Vierge pleurant au pied de la
croix, la Vierge montant au ciel. Ils dataient du quinzime sicle, en
soie nuance sur fond d'or, d'une conservation merveilleuse; et les
brodeurs, qui en avaient refus de grosses sommes, en taient trs
fiers.

--Mre, c'est moi qui les accroche!

C'tait toute une affaire. Hubert passa la matine nettoyer la vieille
faade. Il emmanchait un balai au bout d'un bton, il poussetait les
pans de bois garnis de briques, jusqu'aux charpentes du comble; puis, il
lavait l'ponge le soubassement de pierre, ainsi que toutes les
parties de la tourelle d'escalier qu'il pouvait atteindre. Et les trois
morceaux brods, alors, prenaient leurs places. Anglique les accrocha,
par les anneaux, aux clous sculaires, l'Annonciation sous la fentre de
gauche, l'Assomption sous celle de droite; quant au Calvaire, il avait
ses clous au-dessus de la grande fentre du rez-de-chausse, et elle dut
sortir une chelle pour l'y pendre son tour. Dj elle avait garni de
fleurs les fentres, l'antique logis semblait revenu au temps lointain
de sa jeunesse, avec ces broderies d'or et de soie rayonnante dans le
beau soleil de fte.

Depuis le djeuner, toute la rue des Orfvres s'activait. Pour viter la
chaleur trop forte, la procession ne sortait qu' cinq heures; mais, ds
midi, la ville faisait sa toilette. En face des Hubert, l'orfvre
tendait sa boutique de draperies bleu ciel, bordes d'une frange
d'argent; tandis que le cirier, ct, utilisait les rideaux de son
alcve, des rideaux de cotonnade rouge, saignant au plein jour. Et
c'tait, chaque maison, d'autres couleurs, une prodigalit d'toffes,
tout ce qu'on avait, jusqu' des descentes de lit, battant dans les
souffles las de la chaude journe. La rue en tait vtue, d'une gaiet
clatante et frissonnante, change en une galerie de gala, ouverte sous
le ciel.

Tous les habitants s'y bousculaient, parlant haut, comme chez eux, les
uns promenant des objets pleins bras, les autres grimpant, clouant,
criant. Sans compter le reposoir qu'on dressait au coin de la Grand-Rue,
et qui mettait en l'air les femmes du voisinage, empresses fournir
les vases et les candlabres. Anglique courut offrir les deux flambeaux
Empire, qui ornaient la chemine du salon. Elle ne s'tait pas arrte
depuis le matin, elle ne se fatiguait mme pas, souleve, porte par sa
grande joie intrieure. Et, comme elle revenait, les cheveux au vent,
effeuiller des roses dans une corbeille, Hubert plaisanta.

--Tu te donneras moins de mal, le jour de tes noces.... C'est donc toi
qu'on marie?

--Mais oui, c'est moi? rpondit-elle gaiement.

Hubertine sourit son tour.

--En attendant, puisque la maison est belle, nous ferions bien de monter
nous habiller.

--Tout de suite, mre.... Voici ma corbeille pleine.

Elle acheva d'effeuiller ses roses, qu'elle se rservait de jeter devant
Monseigneur. Les ptales pleuvaient de ses doigts minces, la corbeille
dbordait, lgre, odorante. Et elle disparut dans l'troit escalier de
la tourelle, en disant avec un grand rire:

--Vite! je vais me faire belle comme un astre!

L'aprs-midi s'avanait. Maintenant, la fivre active de
Beaumont-l'glise s'tait apaise, une attente frmissait dans les rues,
prtes enfin, chuchotantes de voix discrtes. La grosse chaleur avait
dcru avec le soleil oblique, il ne tombait plus du ciel pli, entre les
maisons resserres, qu'une ombre tide et fine, d'une srnit tendre.
Et le recueillement tait profond, comme si toute la vieille cit
devenait un prolongement de la cathdrale. Seuls, des bruits de voitures
montaient de Beaumont-la-Ville, la cit nouvelle, au bord du Ligneul, o
beaucoup de fabriques ne chmaient mme pas, ddaigneuses de fter cette
antique solennit religieuse.

Ds quatre heures, la grosse cloche de la tour du nord, celle dont le
branle remuait la maison des Hubert, se mit sonner; et ce fut au mme
instant qu'Anglique et Hubertine reparurent, habilles. Celle-ci tait
en robe de toile crue, garnie d'une modeste dentelle de fil, mais la
taille si jeune, dans sa rondeur puissante, qu'elle semblait tre la
soeur ane de sa fille adoptive. Anglique, elle, avait mis sa robe de
foulard blanc; et rien autre, pas un bijou aux oreilles ni aux poignets,
rien que ses mains nues, son col nu, rien que le satin de sa peau
sortant de l'toffe lgre, comme un panouissement de fleur. Un peigne
invisible, plant la hte, retenait mal les boucles de ses cheveux en
rvolte, d'un blond de soleil. Elle tait ingnue et fire, d'une
simplicit candide, belle comme un astre.

--Ah! dit-elle, on sonne, Monseigneur a quitt l'vch.

La cloche continuait, haute et grave, dans la grande puret du ciel. Et
les Hubert s'installaient la fentre du rez-de-chausse large ouverte,
les deux femmes accoudes sur la barre d'appui, l'homme debout derrire
elles. C'taient leurs places accoutumes, ils taient au bon endroit
pour voir, les premiers regarder la procession venir du fond de
l'glise, sans perdre un cierge du dfil.

--O est ma corbeille? demanda Anglique.

Il fallut qu'Hubert lui passt la corbeille de roses effeuilles,
qu'elle garda entre ses bras, serre contre sa poitrine.

--Oh! cette cloche, murmura-t-elle encore, on dirait qu'elle nous berce!

Toute la petite maison vibrait, sonore du branle de la cloche; et la
rue, le quartier restait dans l'attente, gagn par ce frisson, tandis
que les tentures battaient plus languissamment, l'air du soir. Le
parfum des roses tait trs doux.

Une demi-heure se passa. Puis, d'un seul coup, les deux vantaux de la
porte Sainte-Agns furent pousss, les profondeurs de l'glise
apparurent, sombres, piques des petites taches luisantes des cierges.
Et d'abord le porte-croix sortit, un sous-diacre en tunique, flanqu de
deux acolytes tenant chacun un grand flambeau allum. Derrire eux, se
htait le crmoniaire, le bon abb Camille, qui, aprs s'tre assur du
bel tat de la rue, s'arrta sous le porche, assista au dfil un
instant, pour vrifier si les places d'ordre taient bien prises. Les
confrries laques ouvraient la marche, des associations pieuses, des
coles, par rang d'anciennet. Il y avait des enfants tout petits, des
fillettes en blanc, pareilles des pouses, des garonnets friss et
nu-tte, endimanchs comme des princes, ravis, cherchant dj leurs
mres du regard. Un gaillard de neuf ans allait seul, au milieu, vtu en
saint Jean Baptiste, avec une peau de mouton sur ses maigres paules
nues. Quatre gamines, fleuries de rubans roses, portaient un pavois de
mousseline, o se dressait une gerbe de bl mr.

Puis, c'taient de grandes demoiselles, groupes autour d'une bannire
de la Vierge, des dames en noir qui avaient galement leur bannire, une
soie cramoisie brode d'un saint Joseph, d'autres, d'autres bannires
encore, en velours, en satin, balances au bout des btons dors. Les
confrries d'hommes n'taient pas moins nombreuses, des pnitents de
toutes les couleurs, les pnitents gris surtout, vtus de toile bise,
encapuchonns, et dont l'emblme faisait sensation, une immense croix
garnie d'une roue, laquelle pendaient, accrochs, les instruments de
la Passion.

Anglique se rcria de tendresse, ds que les enfants se montrrent.

--Oh! les amours! regardez donc! Un, pas plus haut qu'une botte, trois
ans peine, chancelant et fier sur ses petits pieds, passait si drle,
qu'elle plongea la main dans la corbeille et le couvrit d'une poigne de
fleurs. Il disparaissait, il avait des roses sur les paules, parmi les
cheveux.



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