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Text on one page: Few Medium Many
Voici mon atelier.

Un atelier en effet, le caprice d'un garon riche qui se plaisait au
ct mtier, dans la peinture sur verre. Il avait retrouv les anciens
procds du treizime sicle, il pouvait se croire un de ces verriers
primitifs, produisant des chefs-d'oeuvre, avec les pauvres moyens du
temps. L'ancienne table lui suffisait, enduite de craie fondue, sur
laquelle il dessinait en rouge, et o il dcoupait les verres au fer
chaud, ddaigneux du diamant.

Justement, le moufle, un petit four reconstruit d'aprs un dessin, tait
charg; une cuisson s'y achevait, la rparation d'un autre vitrail de la
cathdrale; et il y avait encore l, dans des caisses, des verres de
toutes les couleurs, qu'il devait faire fabriquer pour lui, les bleus,
les jaunes, les verts, les rouges, ples, jasps, fumeux, sombres,
nacrs, intenses. Mais la pice tait tendue d'admirables toffes,
l'atelier disparaissait sous un luxe merveilleux d'ameublement. Au fond,
sur un antique tabernacle qui lui servait de pidestal, une grande
Vierge dore souriait, de ses lvres de pourpre.

--Et vous travaillez, vous travaillez! rptait Anglique avec une joie
d'enfant.

Elle s'amusa beaucoup du four, elle exigea qu'il lui expliqut tout son
travail, comment il se contentait, l'exemple des matres anciens,
d'employer des verres colors dans la pte, qu'il ombrait simplement de
noir; pourquoi il s'en tenait aux petits personnages distincts,
accentuant les gestes et les draperies; et ses ides sur l'art du
verrier, qui avait dclin ds qu'on s'tait mis peindre sur le verre,
l'mailler, en dessinant mieux; et son opinion finale qu'une verrire
devait tre uniquement une mosaque transparente, les tons les plus vifs
disposs dans l'ordre le plus harmonieux, tout un bouquet dlicat et
clatant de couleurs. Mais, en ce moment, ce qu'elle se moquait au fond
de l'art du verrier! Ces choses n'avaient qu'un intrt, venir de lui,
l'occuper encore de lui, tre comme une dpendance de sa personne.

--Ah! dit-elle, nous serons heureux. Vous peindrez, je broderai.

Il lui avait repris les mains, au milieu de la vaste pice, dont le
grand luxe la mettait l'aise, semblait le milieu naturel o sa grce
allait fleurir. Et tous deux, un instant, se turent. Puis, ce fut elle
qui, de nouveau, parla.

--Alors, c'est fait?

--Quoi? demanda-t-il, souriant.

--Notre mariage.

Il eut une seconde d'hsitation. Sa face, trs blanche, s'tait
brusquement colore. Elle en fut inquite.

--Est-ce que je vous fche? Mais dj il lui serrait les mains, d'une
treinte qui l'enveloppait toute.

--C'est fait. Il suffit que vous dsiriez une chose, pour qu'elle soit
faite, malgr les obstacles. Je n'ai plus qu'une raison d'tre, celle de
vous obir.

Alors, elle rayonna.

--Nous nous marierons, nous nous aimerons toujours, nous ne nous
quitterons jamais plus.

Elle n'en doutait pas, cela s'accomplirait ds le lendemain, avec cette
aisance des miracles de la Lgende. L'ide du plus lger empchement, du
moindre retard, ne lui venait mme point. Pourquoi, puisqu'ils
s'aimaient; les aurait-on spars davantage? On s'adore, on se marie, et
c'est trs simple. Elle en avait une grande joie tranquille.

--C'est dit, tapez-moi dans la main, reprit-elle en plaisantant.

Il porta la petite main ses lvres.

--C'est dit. Et, comme elle partait, dans la crainte d'tre surprise par
l'aube, ayant une hte aussi d'en finir avec son secret, il voulut la
reconduire.

--Non, non, nous n'arriverions pas avant le jour. Je retrouverai, bien
ma route:.. demain.

-- demain.

Flicien obit, se contenta de regarder partir Anglique, et elle
courait sous les ormes sombres, elle courait le long de la Chevrotte
baigne de lumire. Dj, elle avait franchi la grille du parc, puis
s'tait lance au travers des hautes herbes du Clos-Marie. Tout en
courant, elle pensait que jamais elle ne pourrait patienter jusqu'au
lever du soleil, que le mieux tait de frapper chez les Hubert, pour les
veiller et leur tout dire. C'tait une expansion de bonheur, une
rvolte de franchise: elle se sentait incapable de le taire cinq minutes
encore, ce secret gard si longtemps. Elle entra dans le jardin, referma
la porte.

Et l, contre la cathdrale, Anglique aperut Hubertine, qui
l'attendait dans la nuit, assise sur le banc de pierre, qu'une maigre
touffe de lilas entourait. Rveille, avertie par une angoisse, celle-ci
tait monte, avait compris en trouvant les portes ouvertes. Et,
anxieuse, ne sachant o aller, craignant d'aggraver les choses, elle
attendait.

Tout de suite, Anglique se jeta son cou, sans confusion, le coeur
bondissant d'allgresse, riant gaiement de n'avoir plus rien cacher.

--Ah! mre, c'est fait!... Nous allons nous marier, je suis si contente!

Avant de rpondre, Hubertine l'examinait fixement..

Mais ses craintes tombrent, devant cette virginit en fleur, ces yeux
limpides, ces lvres pures. Et il ne lui resta que beaucoup de chagrin,
des larmes coulrent sur ses joues.

--Ma pauvre enfant! murmura-t-elle, comme la veille, dans l'glise.

Anglique, surprise de la voir ainsi, elle, pondre, qui ne pleurait
jamais, se rcria.

--Quoi donc? mre, vous vous faites du chagrin.... C'est vrai, j'ai t
vilaine, j'ai eu un secret pour vous. Mais si vous saviez combien il a
pes lourd en moi! On ne parle pas d'abord, ensuite on n'ose plus.... Il
faut me pardonner.

Elle s'tait assise prs d'elle, et d'un bras caressant l'avait prise
la taille. Le vieux banc semblait s'enfoncer dans ce coin moussu de la
cathdrale. Au-dessus de leurs ttes, les lilas faisaient une ombre; et
il y avait l cet glantier que la jeune fille cultivait, pour voir s'il
ne porterait pas des roses; mais, nglig depuis quelque temps, il
vgtait, il retournait l'tat sauvage.

--Mre, je vais tout vous dire, tenez! l'oreille.

demi-voix, alors, elle lui conta leurs amours, dans un flot de paroles
intarissables, revivant les moindres faits, s'animant les revivre.
Elle n'omettait rien, fouillait sa mmoire, ainsi que pour une
confession. Et elle n'en tait point gne, le sang de la passion
chauffait ses joues, une flamme d'orgueil allumait ses yeux, sans
qu'elle hausst la voix, chuchotante et ardente.

Hubertine finit par l'interrompre, parlant elle aussi tout bas.

--Va, va, te voil partie! Tu as beau te corriger, c'est emport
chaque fois, comme par un grand vent.... Ah! orgueilleuse, ah!
passionne, tu es toujours la petite fille qui refusait de laver la
cuisine et qui se baisait les mains.

Anglique ne put s'empcher de rire.

--Non, ne ris pas, bientt tu n'auras pas assez de larmes pour
pleurer.... Jamais ce mariage ne se fera, ma pauvre enfant.

Du coup, sa gaiet clata, sonore, prolonge.

--Mre, mre, qu'est-ce que vous dites? Est-ce pour me taquiner et me
punir?... C'est si simple! Ce soir, il va en parler son pre. Demain,
il viendra tout rgler avec vous.

Vraiment, elle s'imaginait cela? Hubertine dut tre impitoyable. Une
petite brodeuse, sans argent, sans nom, pouser Flicien d'Hautecoeur!
Un jeune homme riche cinquante millions! le dernier descendant d'une
des plus vieilles maisons de France!

Mais, chaque nouvel obstacle, Anglique rpondait tranquillement:

--Pourquoi pas?

Ce serait un vrai scandale, un mariage en dehors des conditions
ordinaires du bonheur. Tout se dresserait pour l'empcher. Elle comptait
donc lutter contre tout?

--Pourquoi pas?

On disait Monseigneur fier de son nom, svre aux tendresses d'aventure.
Pouvait-elle esprer le flchir?

--Pourquoi pas?

Et, inbranlable dans sa foi:

--C'est drle, mre, comme vous croyez le monde mchant! Quand je vous
dis que les choses marcheront bien!... Il y a deux mois, vous me
grondiez, vous me plaisantiez, rappelez-vous et pourtant j'avais raison,
tout ce que j'annonais s'est ralis.

--Mais, malheureuse, attends la fin! Hubertine se dsolait, tourmente
par son remords d'avoir laiss Anglique ignorante ce point. Elle
aurait voulu lui dire les dures leons de la ralit, l'clairer sur les
cruauts, les abominations du monde, prise d'embarras, ne trouvant pas
les mots ncessaires. Quelle tristesse, si, un jour, elle avait
s'accuser d'avoir fait le malheur de cette enfant, leve ainsi en
recluse, dans le mensonge continu du rve!

--Voyons, ma chrie, tu n'pouserais pourtant pas ce garon malgr nous
tous, malgr son pre.

Anglique devint srieuse, la regarda en face, puis d'un ton grave:

--Pourquoi pas? Je l'aime et il m'aime.

De ses deux bras, sa mre la reprit, la ramena contre elle; et elle
aussi la regardait, sans parler encore, frmissante. La lune voile
tait descendue derrire la cathdrale, les brumes volantes se rosaient
faiblement au ciel, l'approche du jour.

Toutes deux baignaient dans cette puret matinale, dans le grand silence
frais, que seul le rveil des oiseaux troublait de petits cris.

--Oh! mon enfant, il n'y a que le devoir et l'obissance qui fassent le
bonheur. On souffre toute sa vie d'une heure de passion et d'orgueil. Si
tu veux tre heureuse, soumets-toi, renonce, disparais....

Mais elle la sentait se rebeller dans son treinte, et ce qu'elle ne lui
avait jamais dit, ce qu'elle hsitait encore lui dire, j'chappa de
ses lvres.

--coute, tu nous crois heureux, pre et moi: Nous le serions, si un
tourment n'avait pas gt notre vie....

Elle baissait la voix davantage, elle lui conta d'un souffle tremblant
leur histoire, le mariage malgr sa mre, la mort de l'enfant, l'inutile
dsir d'en avoir un autre, sous la punition de la faute. Cependant, ils
s'adoraient, ils avaient vcu de travail, sans besoins; et ils taient
malheureux, ils en seraient certainement arrivs des querelles, une
vie d'enfer, peut-tre une sparation violente, sans leurs efforts, sa
bont lui, sa raison elle.

--Rflchis, mon enfant, ne mets rien dans ton existence, dont tu
puisses souffrir plus tard.... Sois humble, obis, fais taire le sang de
ton coeur.

Combattue, Anglique l'coutait, toute ple, retenant des larmes.

--Mre, vous me faites du mal....



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