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Je l'aime et il m'aime.

Et ses larmes coulrent. Elle tait bouleverse de la confidence,
attendrie, avec un effarement dans les yeux, comme blesse de ce coin de
vrit entrevu. Mais elle ne cdait pas. Elle serait morte si volontiers
de son amour!

Alors, Hubertine se dcida.

--Je ne voulais pas te causer tant de peine en une fois. Il faut
pourtant que tu saches.... Hier soir, quand tu as t monte, j'ai
interrog l'abb Cornille, j'ai appris pourquoi Monseigneur, qui
rsistait depuis si longtemps, a cru devoir appeler son fils
Beaumont.... Un de ses grands chagrins tait la fougue du jeune homme, la
hte qu'il montrait de vivre, en dehors de toute rgle. Aprs avoir
douloureusement renonc en faire un prtre, il n'esprait mme plus le
lancer dans quelque occupation convenant son rang et sa fortune. Ce
ne serait jamais qu'un passionn, un fou, un artiste.... Et c'est alors
que; craignant des sottises de coeur, il l'a fait venir ici, pour le
marier tout de suite.

--Eh bien? demanda Anglique, sans comprendre encore.

--Un mariage tait en projet avant mme son arrive, et tout parat
rgl aujourd'hui, l'abb Cornille m'a formellement dit qu'il devait
pouser l'automne mademoiselle Claire de Vincourt.... Tu connais
l'htel de Voincourt, l, prs de l'vch. Ils sont trs lis avec
Monseigneur. De part et d'autre, on ne pouvait souhaiter mieux, ni comme
nom ni comme argent. L'abb approuve beaucoup cette union.

La jeune fille n'coutait plus ces raisons de convenance. Une image
s'tait brusquement voque devant ses yeux, celle de Claire. Elle la
revoyait passer, telle qu'elle l'apercevait parfois sous les arbres de
son parc, l'hiver, telle qu'elle la retrouvait dans la cathdrale, aux
ftes: une grande demoiselle brune, de son ge, trs belle, d'une beaut
plus clatante que la sienne, avec une dmarche de royale distinction.
On la disait trs bonne, malgr son air de froideur.

--Cette grande mademoiselle, si belle, si riche.... Il l'pouse....

Elle murmurait cela comme en songe. Puis, elle eut un dchirement au
coeur, elle cria:

--Il ment donc! il ne me l'a pas dit.

Le souvenir lui tait revenu de la courte hsitation de Flicien, du
flot de sang dont ses joues s'taient empourpres, lorsqu'elle lui avait
parl de leur mariage. La secousse fut si rude, que sa tte dcolore
glissa sur l'paule de sa mre.

--Ma mignonne, ma chre mignonne.... C'est bien cruel, je le sais. Mais,
si tu attendais, ce serait plus cruel encore.

Arrache donc tout de suite le couteau de la blessure.... Rpte-toi,
chaque rveil de ton mal, que jamais Monseigneur, le terrible Jean XII,
dont le monde, parat-il, se rappelle encore la fiert intraitable, ne
donnera son fils, le dernier de sa race, une petite brodeuse,
ramasse sous une porte, adopte par de pauvres gens tels que nous.

Dans sa dfaillance, Anglique entendait cela, ne se rvoltait plus.
Qu'avait-elle senti passer sur sa face? Une haleine froide, venue de
loin, par-dessus les toits, lui glaait le sang.

tait-ce cette misre du monde, cette ralit triste, dont on lui
parlait comme on parle du loup aux enfants draisonnables? Elle en
gardait une douleur, rien que d'avoir t effleure. Dj, pourtant,
elle excusait Flicien: il n'avait pas menti, il tait rest muet,
simplement. Si son pre voulait le marier cette jeune fille, lui sans
doute la refusait. Mais il n'osait encore entrer en lutte; et, puisqu'il
n'avait rien dit, peut-tre tait-ce qu'il venait de s'y dcider. Devant
ce premier croulement, ple, touche du doigt rude de la vie, elle
demeurait croyante toujours, elle avait quand mme foi en son rve. Les
choses se raliseraient, seulement son orgueil tait abattu, elle
retombait l'humilit de la grce.

--Mre, c'est vrai, j'ai pch et je ne pcherai plus.... Je vous promets
de ne pas me rvolter, d'tre ce que le Ciel voudra que je sois.

C'tait la grce qui parlait, la victoire restait au milieu o elle
avait grandi, l'ducation qu'elle y avait reue. Pourquoi aurait-elle
dout du lendemain, puisque, jusqu'alors, tout ce qui l'entourait
s'tait montr si gnreux pour elle, et si tendre. Elle voulait garder
la sagesse de Catherine, la modestie d'lisabeth, la chastet d'Agns,
rconforte par l'appui des saintes, certaine qu'elles seules
l'aideraient vaincre. Est-ce que sa vieille amie la cathdrale, le
Clos-Marie et la Chevrotte, la petite maison frache des Hubert, les
Hubert eux-mmes, tout ce qui l'aimait, n'allait pas la dfendre, sans
qu'elle et agir, simplement obissante et pure?

--Alors, tu me promets que tu ne feras jamais rien contre notre volont,
ni surtout contre celle de Monseigneur?

--Oui, mre, je promets.--Tu me promets de ne jamais revoir ce jeune
homme et de ne plus songer cette folie de l'pouser? L, son coeur
dfaillit. Une rbellion dernire manqua de la soulever, en criant son
amour. Puis, elle plia la tte, dfinitivement dompte.--Je promets de
ne rien faire pour le revoir et pour qu'il m'pouse. Hubertine, trs
mue, la serra dsesprment dans ses bras, en remerciement de son
obissance. Ah! quelle misre! vouloir le bien, faire souffrir ceux
qu'on aime! Elle tait brise, elle se leva, surprise du jour qui
grandissait. Les petits cris des oiseaux avaient augment sans qu'on en
vt encore voler un seul. Au ciel, les nues s'cartaient comme des
gazes, dans le bleuissement limpide de l'air. Et Anglique, alors, les
regards tombs machinalement sur un glantier, finit par l'apercevoir,
avec ses fleurs chtives. Elle eut un rire triste.--Vous aviez raison,
mre, il n'est pas prs de porter des roses.




X


Le matin, sept heures, comme de coutume, Anglique tait au travail;
et les jours se suivirent, et chaque matin elle se remit, trs calme,
la chasuble quitte la veille. Rien ne semblait chang, elle tenait
strictement sa parole, se clotrait, sans chercher revoir Flicien.
Cela mme ne paraissait pas l'assombrir, elle gardait son gai visage de
jeunesse, souriant Hubertine, lorsqu'elle la surprenait, tonne, les
yeux sur elle. Pourtant, dans cette volont de silence, elle ne songeait
qu' lui, la journe entire. Son espoir demeurait invincible, elle
tait certaine que les choses se raliseraient, malgr tout.

Et c'tait cette certitude qui lui donnait son grand air de courage, si
droit et si fier.

Hubert, parfois, la grondait.

--Tu travailles trop, je te trouve un peu ple.... Est-ce que tu dors
bien au moins?

--Oh! pre, comme une souche! Jamais je ne me suis mieux porte! Mais
Hubertine, son tour, s'inquitait, parlait de prendre des
distractions.

--Si tu veux, nous fermons les portes, nous faisons tous les trois un
voyage Paris.

--Ah! par exemple! Et les commandes, mre?... Quand je vous dis que
c'est ma sant, de travailler beaucoup! Au fond, Anglique, simplement,
attendait un miracle, quelque manifestation de l'invisible, qui la
donnerait Flicien.

Outre qu'elle avait promis de ne rien tenter, quoi bon agir, puisque
l'au-del, toujours, agissait pour elle? Aussi, dans son inertie
volontaire, tout en feignant l'indiffrence, avait-elle continuellement
l'oreille aux aguets, coutant les voix, ce qui frissonnait son
entour, les petits bruits familiers de ce milieu o elle vivait et qui
allait la secourir. Quelque chose devait se produire, forcment. Penche
sur son mtier, la fentre ouverte, elle ne perdait pas un frmissement
des arbres, pas un murmure de la Chevrotte. Les moindres soupirs de la
cathdrale lui parvenaient, dcupls par l'attention: elle entendait
jusqu'aux pantoufles du bedeau teignant les cierges. De nouveau, ses
cts, elle sentait le frlement d'ailes mystrieuses, elle se savait
assiste de l'inconnu; et il lui arrivait de se tourner soudain, en
croyant qu'une ombre lui avait balbuti l'oreille un moyen de
victoire.

Mais les jours passaient, rien ne venait encore.

La nuit, pour ne pas manquer son serment, Anglique vita d'abord de
se mettre au balcon, dans la crainte de rejoindre Flicien, si elle
l'apercevait en bas. Elle attendait, du fond de sa chambre. Puis, comme
les feuilles elles-mmes ne bougeaient point, endormies, elle se risqua,
elle recommena interroger les tnbres. D'o le miracle allait-il se
produire? Sans doute, du jardin de l'vch, une main flambante qui lui
ferait signe de venir. Peut-tre de la cathdrale, o les orgues
gronderaient et l'appelleraient l'autel. Rien ne l'aurait surprise, ni
les colombes de la Lgende apportant des paroles de bndiction, ni
l'intervention des saintes entrant par les murs lui annoncer que
Monseigneur voulait la connatre. Et elle n'avait qu'un tonnement, qui
grandissait chaque soir: la lenteur du prodige s'oprer. Ainsi que les
jours, les nuits succdaient aux nuits, sans que rien, rien encore se
montrt.

Aprs la seconde semaine, ce qui tonna plus encore Anglique, ce fut de
n'avoir pas revu Flicien. Elle avait bien pris l'engagement de ne rien
tenter pour se rapprocher de lui: mais, sans le dire, elle comptait que,
lui, ferait tout pour se rapprocher d'elle; et le Clos-Marie restait
vide, il n'en traversait mme plus les herbes folles. Pas une fois, en
quinze jours, aux heures de nuit, elle n'avait aperu son ombre. Cela
n'branlait pas sa foi: s'il ne venait point, c'tait qu'il s'occupait
de leur bonheur. Pourtant, sa surprise augmentait, mle un
commencement d'inquitude.

Un soir enfin, le dner fut triste chez les brodeurs, et comme Hubert
sortait, sous le prtexte d'une course presse, Hubertine demeura seule
avec Anglique, dans la cuisine. Longuement, elle la regardait, les yeux
mouills, mue de son beau courage.

Depuis quinze jours qu'elles ne disaient pas un mot des choses dont
leurs coeurs dbordaient, elle tait touche de cette force et de cette
loyaut tenir un serment. Une brusque tendresse lui fit ouvrir les
deux bras, et la jeune fille se jeta sur sa poitrine, et toutes deux,
muettes, s'treignirent.

Puis, lorsque Hubertine put parler:

--Ah! ma pauvre enfant, j'ai attendu d'tre seule avec toi, il faut que
tu saches....



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