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Text on one page: Few Medium Many
Monseigneur....

Enfin, il ouvrit les lvres, il lui dit un seul mot, le mot jet son
fils: Jamais! Et, sans mme faire ses dvotions, ce jour-l, il partit.
Ses pas graves se perdirent derrire les piliers de l'abside. Tombe sur
les dalles, Anglique pleura longtemps gros sanglots, dans la grande
paix vide de l'glise.




XI


Ds le soir, dans la cuisine, en sortant de table, Anglique se confessa
aux Hubert, dit sa dmarche prs de l'vque et le refus de celui-ci.
Elle tait toute ple, mais trs calme.

Hubert fut boulevers. Eh quoi! dj, sa chre enfant souffrait! Elle
aussi tait frappe au coeur. Il en avait des larmes plein les yeux,
dans sa parent de passion avec elle, cette fivre de l'au-del qui les
emportait si aisment ensemble, au moindre souffle.

--Ah! ma pauvre chrie, pourquoi ne m'as-tu pas consult?

Je serais all avec toi, j'aurais peut-tre flchi Monseigneur.

D'un regard, Hubertine le fit taire. Il tait vraiment draisonnable. Ne
valait-il pas mieux saisir l'occasion, pour enterrer ce mariage
impossible? Elle prit la jeune fille entre ses bras, elle la baisa
tendrement au front.

--Alors, c'est fini, mignonne, bien fini? Anglique, d'abord, ne parut
pas comprendre. Puis, les mots lui revinrent, de loin. Elle regarda
devant elle, comme si elle et interrog le vide; et elle rpondit:

--Sans doute, mre.

En effet, le lendemain, elle s'assit son mtier, elle broda, de son
air habituel. Sa vie d'autrefois reprenait, elle semblait ne point
souffrir. Aucune allusion d'ailleurs, pas un regard vers la fentre,
peine un reste de pleur. Le sacrifice parut accompli. Hubert lui-mme
le crut, se rendit la sagesse d'Hubertine, travailla carter
Flicien, qui, n'osant encore se rvolter contre son pre, s'enfivrait,
au point de ne plus tenir la promesse qu'il avait faite d'attendre, sans
tcher de revoir Anglique. Il lui crivit, et les lettres furent
interceptes. Il se prsenta un matin et ce fut Hubert qui le reut.
L'explication les dsespra autant l'un que l'autre, tellement le jeune
homme montra sa peine, lorsque le brodeur lui dit le calme convalescent
de sa fille, en le suppliant d'tre loyal, de disparatre, pour ne pas
la rejeter au trouble affreux du dernier mois. Flicien s'engagea de
nouveau la patience; mais il refusa violemment de reprendre sa parole.
Il esprait toujours convaincre son pre.

Il attendrait, il laisserait les choses en l'tat avec les Voincourt, o
il dnait deux fois la semaine, dans l'unique but d'viter une rbellion
ouverte. Et, comme il partait, il supplia Hubert d'expliquer Anglique
pourquoi il consentait au tourment de ne pas la voir: il ne pensait qu'
elle, tous ses actes n'avaient d'autre fin que de la conqurir.

Hubertine, quand son mari lui rapporta cet entretien, devint grave.
Puis, aprs un silence:

--Rpteras-tu l'enfant ce qu'il t'a charg de lui dire?

--Je le devrais. Elle le regarda fixement, dclara ensuite:

--Agis selon ta conscience.... Seulement, il s'illusionne, il finira par
plier sous la volont de son pre, et ce sera notre pauvre chre
fillette qui en mourra. Alors, Hubert, combattu, plein d'angoisse,
hsita, se rsigna ne rpter rien. D'ailleurs, chaque jour, il se
rassurait un peu, lorsque sa femme lui faisait remarquer l'attitude
tranquille d'Anglique.

--Tu vois bien que la blessure se ferme.... Elle oublie.

Elle n'oubliait pas, elle attendait, elle aussi, simplement.

Toute esprance humaine tait morte, elle en revenait l'ide d'un
prodige. Il s'en produirait srement un, si Dieu la voulait heureuse.
Elle n'avait qu' s'abandonner entre ses mains, elle se croyait punie,
par cette nouvelle preuve, de ce qu'elle avait essay de forcer sa
volont, en importunant Monseigneur.

Sans la grce, la crature tait dbile, incapable de victoire.

Son besoin de la grce la rendait l'humilit, la seule esprance du
secours de l'invisible, n'agissant plus, laissant agir les forces
mystrieuses, pandues son entour. Elle recommena, chaque soir, sous
la lampe, relire son antique exemplaire de La Lgende dore; et elle
en sortait ravie, comme dans la navet de son enfance; et elle ne
mettait en doute aucun miracle, convaincue que la puissance de l'inconnu
est sans bornes pour le triomphe des mes pures.

Justement, le tapissier de la cathdrale tait venu demander aux Hubert
un panneau de trs riche broderie, pour le sige piscopal de
Monseigneur. Ce panneau, large d'un mtre cinquante, haut de trois,
devait s'encadrer dans la boiserie du fond, et reprsentait deux anges
de grandeur naturelle, tenant une couronne, sous laquelle se trouvaient
les armoiries des Hautecoeur. Il ncessitait de la broderie en
bas-relief, travail qui demande beaucoup d'art et une grande dpense de
force physique. Les Hubert, d'abord, avaient refus, de crainte de
fatiguer Anglique, surtout de l'attrister, broder ces armoiries, o,
fil fil, pendant des semaines, elle revivrait ses souvenirs. Mais elle
s'tait fche pour retenir la commande, elle se remettait chaque matin
la besogne, avec une nergie extraordinaire. Il semblait qu'elle tait
heureuse de se lasser, qu'elle avait le besoin de briser son corps,
voulant tre calme.

Et la vie continuait, dans l'antique atelier, toujours pareille et
rgulire, comme si les coeurs, un moment, n'y avaient pas battu plus
vite. Tandis qu'Hubert s'affairait aux mtiers, dessinait, tendait et
dtendait, Hubertine aidait Anglique, toutes les deux les doigts
meurtris, quand venait le soir. Pour les anges et pour les ornements,
il avait fallu diviser chaque sujet en plusieurs parties, qu'on traitait
part. Anglique, afin d'exprimer les grandes saillies, conduisait,
avec une broche, de gros fils crus, qu'elle recouvrait, en sens
contraire, de fil de Bretagne; et, au fur et mesure, usant du
menne-lourd ainsi que d'un bauchoir, elle modelait ces fils, fouillait
les draperies des anges, dtachait les dtails des ornements. Il y avait
l un vrai travail de sculpture. Ensuite, quand la forme tait obtenue,
Hubertine et elle jetaient des fils d'or, qu'elles cousaient points
d'osier. C'tait tout un bas-relief d'or, d'une douceur et d'un clat
incomparables, rayonnant comme un soleil, au milieu de la pice enfume.
Les vieux outils s'alignaient dans leur ordre sculaire, les emporte
pice, les poinons, les maillets, les marteaux; sur les mtiers,
trottaient le bourriquet et le pt, les ds et les aiguilles; et, au
fond des coins o ils achevaient de se rouiller, le diligent, le roue ta
main, le dvidoir avec ses tourrettes, paraissaient dormir, assoupis
dans la grande paix qui entrait par les fentres ouvertes.

Des jours s'coulrent, Anglique cassait des aiguilles du matin au
soir, tellement il tait dur de coudre l'or, travers l'paisseur des
fils cirs. On l'aurait dite absorbe toute par cette rude besogne, le
corps et l'esprit, au point de ne plus penser. Ds neuf heures, elle
tombait de fatigue, se couchait, dormait d'un sommeil de plomb. Quand le
travail lui laissait la tte libre une minute, elle s'tonnait de ne pas
voir Flicien. Si elle ne faisait rien pour le rencontrer, elle songeait
qu'il aurait d tout franchir, lui, pour tre prs d'elle. Mais elle
l'approuvait de se montrer si sage, elle l'aurait grond, de vouloir
hter les choses. Sans doute il attendait aussi le prodige. C'tait
l'attente unique dont elle vivait maintenant, esprant chaque soir que
ce serait pour le lendemain. Elle n'avait pas eu jusque-l de rvolte.
Parfois, cependant, elle levait la tte: quoi, rien encore? Et elle
piquait fortement son aiguille, dont ses petites mains saignaient.
Souvent, il lui fallait la retirer avec les pinces. Quand l'aiguille
cassait, d'un coup sec de verre qu'on brise, elle n'avait pas mme un
geste d'impatience.

Hubertine s'inquita de la voir si acharne au travail, et comme
l'poque de la lessive tait venue, elle la fora quitter le panneau
de broderie, pour vivre quatre bons jours de vie active, sous le grand
soleil. La mre Gabet, que ses douleurs laissaient tranquille, put aider
au savonnage et au rinage. C'tait une fte dans le Clos-Marie, cette
fin d'aot avait une splendeur admirable, un ciel ardent, des ombrages
noirs; tandis qu'une dlicieuse fracheur s'exhalait de la Chevrotte,
dont l'ombre des saules glaait l'eau vive. Et Anglique passa la
premire journe trs gaiement, tapant et plongeant les linges,
jouissant de la rivire, des ormes, du moulin en ruine, des herbes, de
toutes ces choses amies, si pleines de souvenirs. N'tait-ce pas l
qu'elle avait connu Flicien, d'abord mystrieux sous la lune, puis si
adorablement gauche, le matin o il avait sauv la camisole emporte?
Aprs chaque pice qu'elle rinait, elle ne pouvait s'empcher de jeter
un coup d'oeil vers la grille de l'Evch, condamne autrefois: elle
l'avait un soir franchie son bras, peut-tre allait-il brusquement
l'ouvrir, pour la venir prendre et l'emmener aux genoux de son pre. Cet
espoir enchantait sa grosse besogne, dans les claboussures de l'cume.

Mais, le lendemain, comme la mre Gabet amenait la dernire brouette du
linge qu'elle tendait avec Anglique, elle interrompit son bavardage
interminable, pour dire sans malice:

-- propos, vous savez que Monseigneur marie son fils?

La jeune fille, en train d'taler un drap, s'agenouilla dans l'herbe, le
coeur dfaillant sous la secousse.

--Oui, le monde en cause.... Le fils de Monseigneur pousera mademoiselle
de Voincourt l'automne.... Tout est rgl d'avant-hier, parat-il. Elle
restait genoux, un flot d'ides confuses bourdonnait dans sa tte. La
nouvelle ne la surprenait point, elle la sentait vraie. Sa mre l'avait
avertie, elle devait s'y attendre. Mais, en ce premier moment, ce qui
lui brisait ainsi les jambes, c'tait la pense que, tremblant devant
son pre, Flicien pouvait pouser l'autre, sans l'aimer, un soir de
lassitude. Alors, il serait perdu pour elle, qu'il adorait. Jamais elle
n'avait song cette faiblesse possible, elle le voyait pli sous le
devoir, faisant au nom de l'obissance leur malheur tous deux.



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