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Text on one page: Few Medium Many
Le
vieillard, ayant quitt son prie-Dieu, coutait, les joues tout de suite
empourpres, muet, dans une obstination hautaine. Le jeune homme, la
flamme galement au visage, vidait son coeur, parlait d'une voix qui
s'levait peu peu, grondante. Il disait Anglique malade, l'agonie,
il racontait dans quelle crise de tendresse pouvante il avait fait le
projet de fuir avec elle, et comment elle s'tait refuse le suivre,
d'un renoncement et d'une chastet de sainte. Ne serait-ce pas un
meurtre, que de la laisser mourir, cette enfant obissante, qui
entendait ne le tenir que de la main de son pre? Lorsqu'elle pouvait
l'avoir enfin, lui, son titre, sa fortune, elle avait cri non, elle
s'tait dbattue, victorieuse d'elle-mme. Et il l'aimait, en mourir,
lui aussi, il se mprisait de n'tre point son ct, pour s'teindre
ensemble, du mme souffle! Aurait-on la cruaut de vouloir leur fin
misrable tous deux? Ah! l'orgueil du nom, la gloire de l'argent,
l'enttement dans la volont, est-ce que cela pesait, lorsqu'il n'y
avait plus que deux heureux faire?

Et il joignait, il tordait ses mains tremblantes, hors de lui, il
exigeait un consentement, suppliant encore, menaant dj.

Mais l'vque ne se dcida ouvrir les lvres que pour rpondre par le
mot de sa toute-puissance: Jamais! Alors, Flicien, dans sa rbellion,
avait dlir, perdant tout mnagement. Il parla de sa mre. C'tait elle
qui ressuscitait en lui, pour rclamer les droits de la passion. Son
pre ne l'avait donc pas aime, il s'tait donc rjoui de sa mort, qu'il
se montrait si dur ceux qui s'aimaient et qui voulaient vivre? Mais il
avait beau s'tre glac dans les renoncements du culte, elle reviendrait
le hanter et le torturer, puisqu'il torturait l'enfant qu'elle avait eu
de leur mariage. Elle tait toujours, elle voulait tre dans les enfants
de son enfant, jamais; et il la tuait de nouveau, en refusant cet
enfant la fiance choisie, celle qui devait continuer la race. On
n'pousait pas L'glise, quand on avait pous la femme. Et, en face de
son pre immobile, grandi dans un effrayant silence, il lana les mots
de parjure et d'assassin. Puis, pouvant, chancelant, il s'enfuit.

Lorsqu'il fut seul, Monseigneur, comme frapp d'un couteau en pleine
poitrine, tourna sur lui-mme et s'abattit, les deux genoux sur le
prie-Dieu. Un rle affreux sortait de sa gorge. Ah! les misres du
coeur, les invincibles faiblesses de la chair! Cette femme, cette morte
toujours ressuscite, il l'adorait ainsi qu'au premier soir, quand il
avait bais ses pieds blancs; et ce fils, il l'adorait comme une
dpendance d'elle mme, un peu de sa vie qu'elle lui avait laiss; et
cette jeune fille, cette petite ouvrire qu'il repoussait, il l'adorait
aussi, de l'adoration que son fils avait pour elle. Maintenant, tous les
trois dsespraient ses nuits. Sans qu'il se l'avout, elle l'avait
touch dans la cathdrale, la petite brodeuse, si simple, avec ses
cheveux d'or, sa nuque frache, sentant bon la jeunesse. Il la revoyait,
elle passait dlicate, pure, d'une soumission irrsistible. Un remords
ne serait pas entr en lui, d'une marche plus certaine, ni plus
conqurante. Il pouvait la rejeter voix haute, il savait bien
dsormais qu'elle lui tenait le coeur, de ses humbles mains, abmes par
l'aiguille. Pendant que Flicien le suppliait violemment, il les avait
aperues, derrire sa tte blonde, les deux femmes adores, celle que
lui pleurait, celle qui se mourait pour son enfant. Et, ravag,
sanglotant, ne sachant o retrouver le calme, il demandait au Ciel de
lui donner le courage de s'arracher le coeur, puisque ce coeur n'tait
plus Dieu.

Monseigneur pria jusqu'au soir. Quand il reparut, il tait d'une
blancheur de cire, dchir, rsolu pourtant. Lui ne pouvait rien, il
rpta le mot terrible: Jamais! C'tait Dieu qui seul avait le droit de
le relever de sa parole; et Dieu, implor, se taisait. Il fallait
souffrir. Deux jours s'coulrent. Flicien rdait devant la petite
maison, fou de douleur, aux aguets des nouvelles. Chaque fois que
sortait quelqu'un, il dfaillait de crainte. Et ce fut ainsi que le
matin o Hubertine courut l'glise demander les saintes huiles, il sut
qu'Anglique ne passerait pas la journe. L'abb Cornille n'tait pas
l, il battit la ville pour le trouver, mettant en lui une dernire
esprance de secours divin. Puis, comme-il ramenait le bon prtre, son
espoir s'en alla, il tomba une crise de doute et de rage. Que faire?
de quelle faon obliger le Ciel intervenir? Il s'chappa, fora de
nouveau les portes de l'vch; et l'vque, un moment, eut peur, devant
l'incohrence de ses paroles. Ensuite, il comprit:

Anglique agonisait, elle attendait l'extrme-onction, Dieu seul pouvait
la sauver. Le jeune homme n'tait venu que pour crier sa peine, rompre
avec ce pre abominable, lui jeter son meurtre au visage. Mais
Monseigneur l'coutait sans colre, les yeux clairs brusquement d'un
rayon, comme si une voix enfin avait parl. Et il lui fit signe de
marcher le premier, il le suivit, en disant:

--Si Dieu veut, je veux.

Flicien fut travers d'un grand frisson. Son pre consentait, dcharg
de son vouloir, soumis la bonne volont du miracle. Eux n'taient
plus, Dieu agirait. Les larmes l'aveuglrent, pendant que Monseigneur,
la sacristie, prenait les saintes huiles des mains de l'abb Cornille.
Il les accompagna, perdu, il n'osa entrer dans la chambre, tomb deux
genoux sur le palier, devant la porte grande ouverte.

--Fax huic domui.

--El omnibus habitantibus in ea.

Monseigneur venait de poser, sur la table blanche, entre les deux
cierges, les saintes huiles en traant dans l'air le signe de la croix,
avec le vase d'argent. Il prit ensuite, des mains de l'abb, le
crucifix, et s'approcha de la malade, pour le lui faire baiser.

Mais Anglique tait toujours sans connaissance, les paupires closes,
les mains raidies, pareille aux minces et rigides figures de pierre
couches sur les tombeaux. Un instant, il la regarda, s'aperut qu'elle
n'tait point morte, son petit souffle, lui mit aux lvres le
crucifix. Il attendait, sa face gardait la majest du ministre de la
pnitence, aucune motion humaine ne s'y montra, lorsqu'il eut constat
que pas un frmissement n'avait couru sur le fin profil ni dans les
cheveux de lumire. Elle vivait pourtant, cela suffisait au rachat des
fautes. Alors, Monseigneur reut de l'abb le bnitier et l'aspersoir;
et, tandis que celui-ci lui prsentait le rituel ouvert, il jeta de
l'eau bnite sur la mourante, en lisant les paroles latines:

--Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis me, et super nivem,
dealbabor. Des gouttes jaillissaient, tout le grand lit en tait
rafrachi, comme d'une rose. Il en plut sur les doigts, sur les joues;
mais, une une, elles y roulaient, ainsi que sur un marbre insensible.

Et l'vque se tourna ensuite vers les assistants, il les aspergea
leur tour. Hubert et Hubertine, agenouills cte cte, dans leur
besoin de foi ardente, se courbrent sous l'onde de cette bndiction.
Et l'vque bnissait aussi la chambre, les meubles, les murs blancs,
toute cette blancheur nue, lorsque, en passant prs de la porte, il se
trouva devant son fils, abattu sur le seuil, sanglotant dans ses mains
brlantes. D'un geste lent, il leva par trois fois l'aspersoir, il le
purifia d'une pluie douce. Cette eau bnite, ainsi rpandue partout,
c'tait pour chasser d'abord les mauvais esprits, volant par milliards,
invisibles. ce moment, un ple rayon de soleil d'hiver glissait
jusqu'au lit; et tout un vol d'atomes, des poussires agiles, semblaient
y vivre, innombrables, descendus d'un angle de la fentre comme pour
baigner de leur foule tide les mains froides de la mourante.

Revenu devant la table, Monseigneur dit l'oraison:--Exaudi nos.... Il ne
se pressait point. La mort tait l, parmi les rideaux de vieille perse;
mais il la sentait sans hte, elle patienterait.

Et, bien que, dans l'anantissement de son tre, l'enfant ne pt
l'entendre, il lui parla, il demanda:

--N'avez-vous rien sur la conscience qui vous fasse de la peine?
Confessez vos tourments, soulagez-vous, ma fille.

Allonge, elle garda le silence. Lorsqu'il lui eut en vain donn le
temps de rpondre, il commena l'exhortation de la mme voix pleine,
sans paratre savoir que pas une de ses paroles ne lui arrivait.

--Recueillez-vous, demandez, au fond de vous-mme, pardon Dieu. Le
sacrement va vous purifier et vous rendre des forces nouvelles. Vos yeux
deviendront clairs, vos oreilles chastes, vos narines fraches, votre
bouche sainte, vos mains innocentes....

Il dit jusqu'au bout ce qu'il fallait dire, les yeux sur elle; et elle
soufflait peine, pas un des cils de ses paupires closes ne remuait.
Puis, il commanda:

--Rcitez le symbole.

Aprs avoir attendu, il le rcita lui-mme.

--Credo in unum Deum....

--Amen, rpondit l'abb Cornille.

On entendait toujours, sur le palier, Flicien pleurer gros sanglots,
dans l'nervement de l'espoir. Hubert et Hubertine priaient, du mme
geste lanc et craintif, comme s'ils avaient senti descendre les
toutes-puissances inconnues. Un arrt s'tait produit, un balbutiement
de prire. Et, maintenant, les litanies du rituel se droulaient,
l'invocation aux saints et aux saintes, l'envole des _Kyrie eleison_,
appelant tout le ciel au secours de l'humanit misrable.

Puis, soudain, les voix tombrent, il se fit un silence profond.
Monseigneur se lavait les doigts, sous les quelques gouttes d'eau que
l'abb lui versait de l'aiguire. Enfin, il reprit le vaisseau des
saintes huiles, en ta le couvercle, vint se placer devant le lit.
C'tait la solennelle approche du sacrement, de ce dernier sacrement
dont l'efficacit efface tous les pchs mortels ou vniels, non
pardonns, qui demeurent dans l'me aprs les autres sacrements reus:
anciens restes de pchs oublis, pchs commis sans le savoir, pchs
de langueur n'ayant pas permis de se rtablir fermement en la grce de
Dieu.

Mais o les prendre, ces pchs?



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