A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 20000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Pour le reste, la
géographie, l'histoire, le calcul, son ignorance demeura complète. À
quoi bon la science? C'était bien inutile. Plus tard, au moment de la
première communion, elle apprit le mot à mot de son catéchisme, dans une
telle ardeur de foi, qu'elle émerveilla le monde par la sûreté de sa
mémoire.

La première année, malgré leur douceur, les Hubert avaient désespéré
souvent. Angélique, qui promettait d'être une brodeuse très adroite, les
déconcertait par des sautes brusques, d'inexplicables paresses, après
des journées d'application exemplaire. Elle devenait tout d'un coup
molle, sournoise, volant le sucre, les yeux battus dans son visage
rouge; et, si on la grondait, elle éclatait en mauvaises réponses.
Certains jours, quand ils voulaient la dompter, elle en arrivait à des
crises de folie orgueilleuse, raidie, tapant des pieds et des mains,
prête à déchirer et à mordre. Une peur, alors, les faisait reculer
devant ce petit monstre, ils s'épouvantaient du diable qui s'agitait en
elle. Qui était-elle donc? d'où venait-elle? Ces, enfants trouvés,
presque toujours, viennent du vice et du crime. À deux reprises, ils
avaient résolu de s'en débarrasser, de la rendre à l'Administration,
désolés, regrettant de l'avoir recueillie. Mais, chaque fois, ces
affreuses scènes, dont la maison restait frémissante, se terminaient pas
le même déluge de larmes, la même exaltation de repentir, qui jetait
l'enfant sur le carreau, dans une telle soif du châtiment, qu'il fallait
bien lui pardonner.

Peu à peu, Hubertine prit sur elle de l'autorité. Elle était faite pour
cette éducation, avec la bonhomie de son âme, un grand air fort et doux,
sa raison droite, d'un parfait équilibre.

Elle lui enseignait le renoncement et l'obéissance, qu'elle opposait à
la passion et à l'orgueil. Obéir, c'était vivre. Il fallait obéir à
Dieu, aux parents, aux supérieurs, toute une hiérarchie de respect, en
dehors de laquelle l'existence déréglée se gâtait.

Aussi, à chaque révolte, pour lui apprendre l'humilité, lui
imposait-elle, comme pénitence, quelque basse besogne, essuyer la
vaisselle, laver la cuisine; et elle demeurait là jusqu'au bout, la
tenant courbée sur les dalles, enragée d'abord, vaincue enfin.

La passion surtout l'inquiétait, chez cette enfant, l'élan et la
violence de ses caresses. Plusieurs fois, elle l'avait surprise à se
baiser les mains. Elle la vit s'enfiévrer pour des images, des petites
gravures de sainteté, des Jésus qu'elle collectionnait; puis, un soir,
elle la trouva en pleurs, évanouie, la tête tombée sur la table, la
bouche collée aux images. Ce fut encore une terrible scène, lorsqu'elle
les confisqua, des cris, des larmes, comme si on lui arrachait la peau.
Et, dès lors, elle la tint sévèrement, ne toléra plus ses abandons,
l'accablant de travail, faisant le silence et le froid autour d'elle,
dès qu'elle la sentait s'énerver, les yeux fous, les joues brûlantes.

D'ailleurs, Hubertine s'était découvert un aide dans le livret de
l'Assistance publique. Chaque trimestre, lorsque le percepteur le
signait, Angélique en demeurait assombrie jusqu'au soir. Un élancement
la poignait au coeur, si, par hasard, en prenant une bobine d'or dans le
bahut, elle l'apercevait. Et, un jour de méchanceté furieuse, comme rien
n'avait pu la vaincre et qu'elle bouleversait tout au fond du tiroir,
elle était restée brusquement anéantie, devant le petit livre. Des
sanglots l'étouffaient, elle s'était jetée aux pieds des Hubert, en
s'humiliant, en bégayant qu'ils avaient bien eu tort de la ramasser et
qu'elle ne méritait pas de manger leur pain.

Depuis ce jour, l'idée du livret, souvent, la retenait dans ses colères.

Ce fut ainsi qu'Angélique atteignit ses douze ans, l'âge de la première
communion. Le milieu si calme, cette petite maison endormie à l'ombre de
la cathédrale, embaumée d'encens, frissonnante de cantiques, favorisait
l'amélioration lente de ce rejet sauvage, arraché on ne savait d'où,
replanté dans le sol mystique de l'étroit jardin; et il y avait aussi la
vie régulière qu'on menait là, le travail quotidien, l'ignorance où l'on
y était du monde, sans que même un écho du quartier somnolent y
pénétrât. Mais surtout la douceur venait du grand amour des Hubert, qui
semblait comme élargi par un incurable remords.

Lui, passait les jours à tâcher d'effacer de sa mémoire, à elle,
l'injure qu'il lui avait faite, en l'épousant malgré sa mère. Il avait
bien senti, à la mort de leur enfant, qu'elle l'accusait de cette
punition, et il s'efforçait d'être pardonné. Depuis longtemps, c'était
fait, elle l'adorait. Il en doutait parfois, ce doute désolait sa vie.
Pour être certain que la morte, la mère obstinée, s'était laissé fléchir
sous la terre, il aurait voulu un enfant encore. Leur désir unique était
cet enfant du pardon, il vivait aux pieds de sa femme, dans un culte,
une de ces passions conjugales, ardentes et chastes comme de
continuelles fiançailles.

Si, devant l'apprentie, il ne la baisait pas même sur les cheveux, il
n'entrait dans leur chambre, après vingt années de ménage, que troublé
d'une émotion de jeune mari, au soir des noces.

Elle était discrète, cette chambre, avec sa peinture blanche et grise,
son papier à bouquets bleus, son meuble de noyer, recouvert de cretonne.
Jamais il n'en sortait un bruit, mais elle sentait bon la tendresse,
elle attiédissait la maison entière. Et c'était pour Angélique un bain
d'affection, où elle grandissait très passionnée et très pure.

Un livre acheva l'oeuvre. Comme elle furetait un matin, fouillant sur
une planche de l'atelier, couverte de poussière, elle découvrit, parmi
des outils de brodeur hors d'usage, un exemplaire très ancien de La
Légende dorée, de Jacques de Voragine. Cette traduction française, datée
de 1549, avait dû être achetée jadis par quelque maître chasublier, pour
les images, pleines de renseignements utiles sur les saints.

Longtemps elle-même ne s'intéressa guère qu'à ces images, ces vieux bois
d'une foi naïve, qui la ravissaient. Dès qu'on lui permettait de jouer,
elle prenait l'in-quarto, relié en veau jaune, elle le feuilletait
lentement: d'abord, le faux titre, rouge et noir, avec l'adresse du
libraire, «à Paris, en la rue Neuve Nostre Dame, à l'enseigne Saint Jean
Baptiste»; puis, le titre, flanqué des médaillons des quatre
évangélistes, encadré en bas par l'adoration des trois Mages, en haut
par le triomphe de Jésus-Christ foulant des ossements. Et ensuite les
images se succédaient, lettres ornées, grandes et moyennes gravures dans
le texte, au courant des pages: l'Annonciation, un Ange immense inondant
de rayons une Marie toute frêle; le Massacre des Innocents, le cruel
Hérode au milieu d'un entassement de petits cadavres; la Crèche, Jésus
entre la Vierge et saint Joseph, qui tient un cierge; saint Jean
l'Aumônier donnant aux pauvres; saint Mathias brisant une idole; saint
Nicolas, en évêque, ayant à sa droite des enfants dans un baquet; et
toutes les saintes, Agnès, le col troué d'un glaive, Christine, les
mamelles arrachées avec des tenailles, Geneviève, suivie de ses agneaux,
Julienne flagellée, Anastasie brûlée, Marie l'Égyptienne faisant
pénitence au désert, Madeleine portant le vase de parfum. D'autres,
d'autres encore défilaient, une terreur et une pitié grandissaient à
chacune d'elles, c'était comme une de ces histoires terribles et douces,
qui serrent le coeur et mouillent les yeux de larmes. Mais Angélique,
peu à peu, fut curieuse de savoir au juste ce que représentaient les
gravures. Les deux colonnes serrées du texte, dont l'impression était
restée très noire sur le papier jauni, l'effrayaient, par l'aspect
barbare des caractères gothiques. Pourtant, elle s'y accoutuma,
déchiffra ces caractères, comprit les abréviations et les contractions,
sut deviner les tournures et les mots vieillis; et elle finit par lire
couramment, enchantée comme si elle pénétrait un mystère, triomphante à
chaque nouvelle difficulté vaincue. Sous ces laborieuses ténèbres, tout
un monde rayonnant se révélait. Elle entrait dans une splendeur céleste.
Ses quelques livres classiques, si secs et si froids, n'existaient plus.
Seule, la Légende la passionnait, la tenait penchée, le front entre les
mains, prise toute, au point de ne plus vivre de la vie quotidienne,
sans conscience du temps, regardant monter, du fond de l'inconnu, le
grand épanouissement du rêve.

Dieu est débonnaire, et ce sont d'abord les saints et les saintes. Ils
naissent prédestinés, des voix les annoncent, leurs mères ont des songes
éclatants. Tous sont beaux, forts, victorieux. De grandes lueurs les
environnent, leur visage resplendit. Dominique a une étoile au front.
Ils lisent dans l'intelligence des hommes, répètent à voix haute ce
qu'on pense. Ils ont le don de prophétie, et leurs prédictions toujours
se réalisent. Leur nombre est infini, il y a des évêques et des moines,
des vierges et des prostituées, des mendiants et des seigneurs de race
royale, des ermites nus mangeant des racines, des vieillards avec des
biches dans des cavernes. Leur histoire à tous est la même, ils
grandissent pour le Christ, croient en lui, refusent de sacrifier aux
faux dieux, sont torturés et meurent pleins de gloire. Les persécutions
lassent les empereurs. André, mis en croix, prêche pendant deux jours à
vingt mille personnes. Des conversions en masse se produisent, quarante
mille hommes sont baptisés d'un coup. Quand les foules ne se
convertissent pas devant les miracles, elles s'enfuient épouvantées. On
accuse les saints de magie, on leur pose des énigmes qu'ils
débrouillent, on les met aux prises avec les docteurs qui restent muets.
Dès qu'on les amène dans les temples pour sacrifier, les idoles sont
renversées d'un souffle et se brisent. Une vierge noue sa ceinture au
cou de Vénus, qui tombe en poudre. La terre tremblé, le temple de Diane
s'effondre, frappé du tonnerre; et les peuples se révoltent, des guerres
civiles éclatent. Alors, souvent, les bourreaux demandent le baptême,
les rois s'agenouillent aux pieds des saints en haillons, qui ont
épousé la pauvreté. Sabine s'enfuit de la maison paternelle.



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | Next |


Keywords:
N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.