A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 20000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Ce beau soleil criblant les rues,
c'était comme la pluie d'or, les aumônes des contes de fées, qui
ruisselaient de ses mains frêles. Et, sous cette joie de la lumière, la
foule se portait en masse vers la cathédrale, emplissant les bas-côtés,
débordant sur la place du Cloître. Là, se dressait la grande façade,
ainsi qu'un bouquet de pierre, très fleuri, du gothique le plus orné,
au-dessus de la sévère assise romane. Dans les tours, les cloches
continuaient à sonner, et la façade semblait être la gloire même de ces
noces, l'envolée de la fille pauvre au travers du miracle, tout ce qui
s'élançait et flambait, avec la dentelle ajourée, la floraison liliale
des colonnettes, des balustrades, des arcatures, des niches de saints
surmontées de dais, des pignons évidés en trèfles, garnis de crossettes
et de fleurons, des roses immenses, épanouissant le mystique rayonnement
de leurs meneaux.

À dix heures, les orgues grondèrent, Angélique et Félicien entraient,
marchant à petits pas vers le maître-autel, entre les rangs pressés de
la foule. Un souffle d'admiration attendrie fit onduler les têtes. Lui,
très ému, passait fier et grave, dans sa beauté blonde de jeune dieu,
aminci encore par la sévérité de l'habit noir. Mais elle, surtout,
soulevait les coeurs, si adorable, si divine, d'un charme mystérieux de
vision. Sa robe était de moire blanche, simplement couverte de vieilles
malines, que retenaient des perles, des cordons de perles fines
dessinant les garnitures du corsage et les volants de la jupe. Un voile
d'ancien point d'Angleterre, fixé sur la tête par une triple couronne de
perles, l'enveloppait, descendait jusqu'aux talons. Et rien autre, pas
une fleur, pas un bijou, rien que ce flot léger, ce nuage frissonnant,
qui semblait mettre dans un battement d'ailes sa petite figure douce de
vierge de vitrail, aux yeux de violette, aux cheveux d'or.

Deux fauteuils de velours cramoisi attendaient Félicien et Angélique
devant l'autel; et, derrière eux, pendant que les orgues élargissaient
leur phrase de bienvenue, Hubert et Hubertine s'agenouillèrent sur les
prie-Dieu destinés à la famille. La veille, ils avaient eu une joie
immense, dont ils demeuraient éperdus, ne trouvant point assez d'actions
de grâces pour leur bonheur à eux, qui s'ajoutait à celui de leur fille.
Hubertine, étant allée au cimetière une fois encore, dans la pensée
triste de leur solitude, de la petite maison vide, lorsque cette fille
aimée ne serait plus là, avait supplié sa mère longtemps; et, tout d'un
coup, un choc en elle l'avait redressée, frémissante, exaucée enfin. Du
fond de la terre, après trente ans, la morte obstinée pardonnait, leur
envoyait l'enfant du pardon, si ardemment désiré et attendu. Était-ce la
récompense de leur charité, de cette pauvre créature de misère
recueillie, un jour de neige, à la porte de la cathédrale, aujourd'hui
mariée à un prince, dans toute la pompe des grandes cérémonies? Ils en
restaient sur les deux genoux, sans prière, sans paroles formulées,
ravis de gratitude, tout leur être s'exhalant en un remerciement infini.
Et, de l'autre côté de la nef, sur son siège épiscopal, Monseigneur
était lui aussi de la famille, plein de la majesté du Dieu qu'il
représentait: il resplendissait dans la gloire de ses vêtements sacrés,
la face d'une hauteur sereine, dégagé des passions de ce monde; tandis
que les deux anges du panneau de broderie, au-dessus de sa tête,
soutenaient les armes éclatantes des Hautecoeur.

Alors, la solennité commença. Tout le clergé était présent, des prêtres
étaient venus des paroisses, pour honorer leur évêque. Dans ce flot
blanc des surplis, dont les grilles débordaient, luisaient les chapes
d'or des chantres et les robes rouges des enfants de choeur. L'éternelle
nuit des bas-côtés, sous l'écrasement des chapelles romanes, s'éclairait
ce matin-là du limpide soleil d'avril, allumant les vitraux, où
rougeoyait une braise de pierreries. Mais l'ombre de la nef, surtout,
flambait d'un fourmillement de cierges, des cierges aussi nombreux que
les étoiles en un ciel d'été: au milieu, le maître-autel en était
incendié, l'ardent buisson symbolique brûlant du feu des âmes; et il y
en avait dans des flambeaux, dans des torchères, dans des lustres; et,
devant les époux, deux grands candélabres, à branches rondes, faisaient
comme deux soleils. Des massifs de plantes vertes changeaient le choeur
en un jardin vivace, que fleurissaient de grosses touffes d'azalées
blanches, de camélias blancs et de lilas blancs. Jusqu'au fond de
l'abside, étincelaient des échappées d'or et d'argent, des pans entrevus
de velours et de soie, un éblouissement lointain de tabernacle, parmi
les verdures. Et, au-dessus de ce braisillement, la nef s'élançait, les
quatre énormes piliers du transept montaient soutenir la voûte dans le
souffle tremblant de ces milliers de petites flammes, qui donnaient un
frisson à la pleine lumière des hautes fenêtres gothiques. Angélique
avait voulu être mariée par le bon abbé Camille, et lorsqu'elle le vit
s'avancer en surplis, avec l'étole blanche, suivi de deux clercs, elle
eut un sourire. C'était enfin la réalisation de son rêve, elle épousait
la fortune, la beauté, la puissance, au-delà de tout espoir. L'église
chantait par ses orgues, rayonnait par ses cierges, vivait par son
peuple de fidèles et de prêtres.

Jamais l'antique vaisseau n'avait resplendi d'une pompe plus souveraine,
comme élargi, dans son luxe sacré, d'une expansion de bonheur. Et
Angélique souriait, sachant qu'elle avait la mort en elle, au milieu de
cette joie, célébrant sa victoire.

En entrant, elle venait d'avoir un regard pour la chapelle Hautecoeur,
où dormaient Laurette et Balbine, les Mortes heureuses, emportées toutes
jeunes en pleine félicité d'amour.

À cette heure dernière, elle était parfaite, victorieuse de sa passion,
corrigée, renouvelée, n'ayant même plus l'orgueil du triomphe, résignée
à cette envolée de son être, dans l'hosanna de sa grande amie, la
cathédrale. Lorsqu'elle s'agenouilla, ce fut en servante très humble et
très soumise, entièrement lavé du péché d'origine; et elle était aussi
très gaie de son renoncement. L'abbé Cornille, après être descendu de
l'autel, fit l'exhortation, d'une voix amie. Il donna en exemple le
mariage que Jésus avait contracté avec l'Église, il parla de l'avenir,
des jours à vivre dans la foi, des enfants qu'il faudrait élever en
chrétiens; et là, de nouveau, en face de cet espoir, Angélique sourit;
tandis que Félicien, près d'elle, frémissait, à l'idée de tout ce
bonheur, qu'il croyait fixé maintenant. Puis, vinrent les demandes du
rituel, les réponses qui lient pour l'existence entière, le «oui»
décisif qu'elle prononça, émue, du fond de son coeur, qu'il dit plus
haut, avec une gravité tendre. L'irrévocable était fait, le prêtre avait
mis leurs mains droites l'une dans l'autre, en murmurant la formule: Ego
conjungo vos in matrimonium, in nomine Patri, et Filii, et Spiritus
Sancti. Mais il restait à bénir l'anneau, qui est le symbole de la
fidélité inviolable, de l'éternité du lien; et cela dura. Dans le bassin
d'argent, au-dessus de l'anneau d'or, le prêtre agitait l'aspersoir, en
forme de croix. Benedic, Domine, annulum hunc.... Ensuite, il le présenta
à l'époux, pour lui témoigner que L'Église scellait et cachetait son
coeur, où aucune autre femme ne devait plus entrer; et l'époux le mit au
doigt de l'épouse, afin de lui apprendre à son tour que, seul parmi les
hommes, il existait, pour elle désormais. C'était l'union étroite, sans
fin, le signe de dépendance porté par elle, qui lui rappellerait
constamment la foi jurée; c'était aussi la promesse d'une longue suite
d'années communes, comme si ce petit cercle d'or les attachait jusqu'à
la tombe. Et, tandis que le prêtre, après les oraisons finales, les
exhortait une fois encore, Angélique avait son clair sourire de
renoncement, elle qui savait.

Les orgues, alors, clamèrent d'allégresse, derrière l'abbé Cornille, qui
se retirait avec les clercs. Monseigneur, immobile en sa majesté,
abaissait sur le couple ses yeux d'aigle, très doux. À genoux toujours,
les Hubert levaient la tête, aveuglés de larmes heureuses. Et la phrase
énorme des orgues roula, se perdit en une grêle de petites notes aiguës,
pleuvant sous les voûtes, pareilles à un chant matinal d'alouette. Un
long frémissement, une rumeur attendrie avait agité la foule des
fidèles, entassée dans la nef et dans les bas-côtés. L'église, parée de
fleurs, étincelante de cierges, éclatait de la joie du sacrement. Puis,
ce furent encore deux heures de souveraine pompe, la messe chantée, avec
les encensements. Le célébrant avait paru, vêtu de la chasuble blanche,
accompagné du cérémoniaire, des deux thuriféraires tenant l'encensoir et
la navette, des deux acolytes portant les grands chandeliers d'or
allumés. Et la présence de Monseigneur compliquait le rite, les saluts,
les baisers. À chaque minute, des inclinations, des génuflexions,
faisaient battre les files des surplis. Dans les vieilles stalles
fleuries de sculptures, tout le chapitre se levait; et c'était, à
d'autres instants, comme une haleine du ciel qui prosternait d'un coup
le clergé, dont la foule emplissait l'abside. Le célébrant chantait à
l'autel. Il se, taisait, allait s'asseoir, pendant que le choeur, à son
tour, longuement, continuait, des phrases graves de chantre, des notes
fines d'enfant de choeur, légères, aériennes comme des flûtes
d'archange. Une voix très belle, très pure, s'éleva, une voix de jeune
fille délicieuse à entendre, la voix, disait-on, de mademoiselle Claire
de Voincourt, qui avait voulu chanter à ces noces du miracle. Les orgues
qui l'accompagnaient avaient un large soupir attendri, une sérénité
d'âme bonne et heureuse. Il se produisait de brusques silences, puis les
orgues éclataient de nouveau en roulements formidables, pendant que le
cérémoniaire ramenait les acolytes avec leurs chandeliers, conduisait
les thuriféraires au célébrant, qui bénissait l'encens des navettes. Et,
à tous moments, des volées d'encensoir montaient, avec le vif éclair et
le bruit argentin des chaînettes. Une nuée odorante bleuissait dans
l'air, on encensait l'évêque, le clergé, l'autel, l'Évangile, chaque
personne et chaque chose à son tour, jusqu'aux masses profondes du
peuple, de trois coups, à droite, à gauche, et en face.

Cependant, Angélique et Félicien, à genoux, écoutaient dévotement la
messe, qui est la consommation mystérieuse du mariage de Jésus et de
l'Église on leur avait mis en la main, à chacun, une chandelle ardente,
symbole de la virginité conservée depuis le baptême.



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | Next |


Keywords:
N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.