A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 20000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Toujours des fougues l'emportaient, des fautes se
dclaraient, par des chappes imprvues, dans des coins d'me qu'on
avait nglig de murer.

Mais elle se montrait si honteuse alors, elle aurait tant voulu tre
parfaite! et elle tait si humaine, si vivante, si ignorante et pure au
fond! En revenant d'une des grandes courses que les Hubert se
permettaient deux fois l'an, le lundi de la Pentecte et le jour de
l'Assomption, elle avait arrach un glantier, puis s'tait amuse le
replanter dans l'troit jardin. Elle le taillait, l'arrosait; il y
repoussait plus droit, il y donnait des glantines plus larges, d'une
odeur fine; ce qu'elle guettait, avec sa passion habituelle, rpugnant
le greffer pourtant, voulant voir si un miracle ne lui ferait pas porter
des roses. Elle dansait l'entour, elle rptait d'un air ravi: C'est
moi! c'est moi! Et, si on la plaisantait sur son rosier de grand
chemin, elle en riait elle-mme, un peu ple, des larmes au bord des
paupires.

Ses yeux couleur de violette s'taient encore adoucis, sa bouche
s'entrouvrait, dcouvrait les petites dents blanches, dans l'ovale
allong du visage, que les cheveux blonds, d'une lgret de lumire,
nimbaient d'or. Elle avait grandi, sans devenir fluette, le cou et les
paules toujours d'une grce fire, la gorge ronde, la taille souple; et
gaie, et saine, une beaut rare, d'un charme infini, o fleurissaient la
chair innocente et l'me chaste.

Les Hubert, chaque jour, se prenaient pour elle d'une affection plus
vive. L'ide leur tait venue tous deux de l'adopter. Seulement, ils
n'en disaient rien, de peur d'veiller leur ternel regret. Aussi, le
matin o le mari se dcida, dans leur chambre, la femme, tombe sur une
chaise, fondit-elle en sanglots. Adopter cette enfant, n'tait-ce pas
renoncer en avoir jamais un? Certes, il n'y fallait plus gure
compter, leur ge; et elle consentit, vaincue par la bonne pense d'en
faire sa fille.

Anglique, quand ils lui en parlrent, leur sauta au cou, trangla de
larmes. C'tait chose entendue, elle resterait avec eux, dans cette
maison toute pleine d'elle maintenant, rajeunie de sa jeunesse, rieuse
de son rire. Mais, ds la premire dmarche, un obstacle les consterna.
Le juge de paix, M. Grandsire, consult, leur expliqua la radicale
impossibilit de l'adoption, la loi exigeant que l'adopt soit majeur.
Puis, comme il voyait leur chagrin, il leur suggra l'expdient de la
tutelle officieuse: tout individu, g de plus de cinquante ans, peut
s'attacher un mineur de moins de quinze ans, par un titre lgal, en
devenant son tuteur officieux. Les ges y taient, ils acceptrent,
enchants; et mme il fut convenu qu'ils confreraient ensuite
l'adoption leur pupille, par voie testamentaire, ainsi que le Code le
permet. M. Grandsire se chargea de la demande du mari et de
l'autorisation de la femme, puis se mit en rapport avec le directeur de
l'Assistance publique, tuteur de tous les enfants assists, dont il
fallait obtenir le consentement. Il y eut enqute, enfin les pices
furent dposes Paris, chez le juge de paix dsign. Et l'on
n'attendait plus que le procs-verbal, qui constitue l'acte de la
tutelle officieuse, lorsque les Hubert furent pris d'un scrupule tardif.
Avant d'adopter ainsi Anglique, est-ce qu'ils n'auraient pas d faire
un effort pour retrouver sa famille? Si la mre existait, o
prenaient-ils le droit de disposer de la fille, sans tre absolument
certains de son abandon? Puis, au fond, il y avait cet inconnu, cette
souche gte d'o sortait l'enfant peut-tre, qui les inquitait
autrefois, dont le souci leur revenait cette heure. Ils s'en
tourmentaient tellement, qu'ils n'en dormaient plus.

Brusquement, Hubert fit le Voyage de Paris. C'tait une catastrophe,
dans son existence calme. Il mentit Anglique, il parla de la
ncessit de sa prsence, pour la tutelle. En vingt quatre heures, il
esprait tout savoir. Mais, Paris, les jours coulrent, des obstacles
se dressaient chaque pas, il y passa une semaine, rejet des uns aux
autres, battant le pav, perdu, pleurant presque. D'abord,
l'Assistance publique, on le reut fort schement. La rgle de
l'Administration est que les enfants ne soient pas renseigns sur leur
origine, jusqu' leur majorit. Trois matins de suite, on le renvoya.
Il dut s'obstiner, s'expliquer dans quatre bureaux, s'enrouer se
prsenter comme tuteur officieux, avant qu'un sous-chef, un grand sec,
voult bien lui apprendre l'absence absolue de documents prcis.
L'Administration ne savait rien, une sage-femme avait dpos l'enfant
Anglique, Marie, sans nommer la mre.

Dsespr, il allait reprendre la route de Beaumont, quand une ide le
ramena une quatrime fois, pour demander communication de l'extrait de
naissance, qui devait porter le nom de la sage-femme. Ce fut toute une
affaire encore. Enfin, il connut le nom, Mme Foucart, et il apprit mme
que cette femme demeurait rue des Deux-cus, en 1850.

Alors, les courses recommencrent. Le bout de la rue des Deux-cus tait
dmoli, aucun boutiquier des rues voisines ne se rappelait Mme Foucart.
Il consulta un annuaire: le nom ne s'y trouvait plus. Les yeux levs,
guettant les enseignes, il se rsigna monter chez les sages-femmes; et
ce fut ce moyen qui russit, il eut la chance de tomber sur une vieille
dame, laquelle se rcria. Comment! si elle connaissait Mme Foucart! une
personne d'un si grand mrite, qui avait eu bien des malheurs! Elle
demeurait rue Censier, l'autre bout de Paris. Il y courut. L,
instruit par l'exprience, il s'tait promis d'agir diplomatiquement.
Mais Mme Foucart, une femme norme, tasse sur des jambes courtes, ne le
laissa pas dployer en bel ordre les questions qu'il avait prpares
l'avance. Ds qu'il lcha les prnoms de l'enfant et la date du dpt,
elle partit d'elle mme, elle conta toute l'histoire, dans un flot de
rancune. Ah! la petite vivait! eh bien, elle pouvait se flatter d'avoir
pour mre une fameuse coquine! Oui, Mme Sidonie, comme on la nommait
depuis son veuvage, une femme trs bien apparente, ayant un frre
ministre, disait-on, ce qui ne l'empchait pas de faire les plus
vilains commerces! Et elle expliqua de quelle faon elle l'avait connue,
quand la gueuse tenait, rue Saint-Honor, un commerce de fruits et
d'huile de Provence, son arrive de Plassans, d'o ils dbarquaient,
elle et son mari, pour tenter fortune. Le mari mort et enterr, elle
avait eu une fille quinze mois aprs, sans savoir au juste o elle
l'avait prise, car elle tait sche comme une factur, froide comme un
prott, indiffrente et brutale comme un recors!... On pardonne une faute,
mais l'ingratitude! Est-ce que le magasin mang, elle, Mme Foucart, ne
l'avait pas nourrie pendant ses couches, ne s'tait pas dvoue jusqu'
la dbarrasser, en portant la petite l-bas?

Et, pour rcompense, lorsqu'elle tait, son tour, tombe dans la
peine, elle n'avait pas russi en tirer le mois de la pension, ni mme
quinze francs prts de la main la main. Aujourd'hui, Mme Sidonie
occupait, rue du Faubourg-Poissonnire, une petite boutique et trois
pices, l'entresol, o, sous le prtexte de vendre des dentelles, elle
vendait de tout. Ah! oui, ah! oui, une mre de cette espce, il valait
mieux ne pas la connatre! Une heure plus tard, Hubert tait rder
autour de la boutique de Mme Sidonie. Il y entrevit une femme maigre,
blafarde, sans ge et sans sexe, vtue d'une robe noire lime, tache
de toutes sortes de trafics louches. Jamais le ressouvenir de sa fille,
ne d'un hasard n'avait d chauffer ce coeur de courtire.
Discrtement, il se renseigna, apprit des choses qu'il ne rpta
personne, pas mme sa femme. Pourtant, il hsitait encore, il revint
une dernire fois passer devant l'troit magasin mystrieux. Ne
devait-il point se faire connatre, obtenir un consentement? C'tait
lui, honnte homme, de juger s'il avait le droit de trancher ainsi le
lien, pour toujours.

Brusquement, il tourna le dos, il rentra le soir Beaumont.

Hubertine venait justement de savoir, chez M. Grandsire, que le
procs-verbal, pour la tutelle officieuse, tait sign. Et, lorsque
Anglique se jeta dans les bras d'Hubert, il vit bien, l'interrogation
suppliante de ses yeux, qu'elle avait compris le vrai motif de son
voyage. Alors, simplement, il lui dit:

--Mon enfant, ta mre est morte.

Anglique, pleurante, les embrassa avec passion. Jamais il n'en fut
reparl. Elle tait leur fille.




III


Cette anne-l, le lundi de la Pentecte, les Hubert avaient men
Anglique djeuner aux ruines du chteau d'Hautecoeur, qui domine le
Ligneul, deux lieues en aval de Beaumont; et, le lendemain, aprs
toute cette journe de plein air, de courses et de rires, lorsque la
vielle horloge de l'atelier sonna sept heures, la jeune fille dormait
encore.

Hubertine dut monter frapper la porte.

--Eh bien! paresseuse!... nous avons dj djeun, nous autres.

Vivement Anglique s'habilla, descendit djeuner seule.

Puis, quand elle entra dans l'atelier, o Hubert et sa femme venaient de
se mettre au travail:

--Ah! ce que je dormais! Et cette chasuble qu'on a promise pour
dimanche! L'atelier, dont les fentres donnaient sur le jardin, tait
une vaste pice, conserve presque intacte dans son tat primitif.

Au plafond, les deux matresses poutres, les trois traves de solives
apparentes n'avaient pas mme reu de badigeon, trs enfumes, manges
des vers, laissant voir les lattes des entreyous sous les clats du
pltre. Un des corbeaux de pierre qui soutenaient les poutres, portait
une date, 1463; sans doute la date de la construction. La chemine,
galement en pierre miette et disjointe, gardait son lgance simple,
avec ses montants lancs, ses consoles, sa hotte termine par un
couronnement; mme, sur la frise, on pouvait distinguer encore, comme
fondue par l'ge, une sculpture nave, un saint Clair, patron des
brodeurs. Mais la chemine ne servait plus, on avait fait de l'tre une
armoire ouverte, en y posant des planches, o s'empilaient des dessins;
et c'tait maintenant un pole qui chauffait l pice, une grosse
cloche de fonte, dont le tuyau, aprs avoir long le plafond, allait
crever la hotte.



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | Next |


Keywords: beaumont, tuteur, l'enfant, sidonie, savoir, l'avait, petite, l'atelier, qu'ils, lorsque
N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.